« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)
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Le singulier voyage d’Herizo

Tombes militaires
© N.G. 2008

Hommage à Herizo Razafimahaleo (1955-2008)
Par Nivoelisoa Galibert

Qui disait que ceux qui ont choisi la route de l’exil ne pourront plus vibrer au rythme de ceux qui seront restés ? La disparition de Herizo Razafimahaleo nous touche pourtant au plus profond de notre âme.

Herizo Razafimahaleo s’était singularisé par l’esprit de trublion qui se réalisait par les démissions itérées lorsque l’éthique politique était bafouée. Il se singularise aujourd’hui par son silence définitif devant le délitement de la société, devant l’impossible coalescence des brèches politiques, devant le déni du mythique fihavanana face au deuil : le sanglot de l’un n’occultera décidément jamais l’absence de l’autre.
C’est grâce à ce silence assourdissant toutefois que l’intellectuel, davantage préoccupé de chiffres et de résultats que de mots, occupera désormais un espace encore plus visible dans le champ politique malgache – et peut-être du Tout-Monde par le biais de la diaspora malgache.

Dans le défilement de son parcours, point d’actes inexplicables. Le débat, le vrai, est négation de toute hyperbole : l’ancien Vice-Premier ministre et ministre n’arborera pas de distinction honorifique à titre posthume.
De la sorte, l’engagement personnel d’Herizo Razafimahaleo aura été un objet rare et précieux. Son passage éclair, dans l’agir, une belle leçon d’humilité et d’implication citoyenne.

Aujourd’hui, requiescat in pace : qu’il repose en paix.

NB Cet hommage est paru dans une autre version au « Courrier des lecteurs » de L’Express de Madagascar du 31 août 2008, p. 2
Fihavanana : alliance traditionnelle



Libertalia : un mythe « malgache »

Navire
© N.G. 2008

LA FIN DU MYTHE DE LIBERTALIA
par Nivoelisoa Galibert

Coïncidences ou effets de positions et de ressources, la critique universitaire française, toujours comptable lucide de sa production, s’est donné avec la crise de 2002 l’opportunité d’approfondir sa réflexion sur le processus malgache. Travaux et documents, revue de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université de la Réunion, a publié en avril 2002 son n° 16 intitulé « Révoltes et indépendances. Madagascar : les ambiguïtés de l’Histoire… et de l’Historiographie ». De son côté, Politique africaine a choisi comme titre phare « Madagascar, les urnes et la rue » en couverture de son n° 86, paru en juin 2002. Françoise Raison-Jourde, avec Solofo Randrianja, éditait la même année chez Karthala le collectif « La Nation malgache au défi de l’ethnicité ». Ouvrage suivi dans un autre registre par « Vivre à Tananarive. Géographie du changement dans la capitale malgache » de Catherine Fournet-Guérin (Karthala, 2007). Pour ne citer que ces titres. Tout bien vu, la crise de 2002 mise à plat par les chercheurs reste fondamentalement un espace de différences.

Mais voici qui constitue une première dans le domaine des lettres et des sciences humaines. La littérature signe l’acte de décès de l’esprit d’archipel en comblant une béance. Madagascar est désenclavé. L’île-continent est intégrée dans un champ thématique à dimension mondiale. Sans que la démarche ait à voir avec la crise malgache, puisqu’il s’agit là des actes d’un colloque qui s’est tenu en mai 2000 à Mandelieu-La Napoule, le collectif qui est paru en 2002 à Paris, Les Tyrans de la mer : pirates, corsaires et flibustiers (1), consacre une cinquantaine de pages à l’étude de l’utopie « malgache » de Libertalia. L’index des lieux cités y fait abondamment figurer Diego-Suarez, déclinée au même titre que Malte ou Terre-Neuve, à la faveur d’abordages dans la course écumant les mers du Moyen Âge au XIXe siècle.
Grâce à ce livre, nous apprenons que « corsaire » désigne « l’écumeur de mer qui va en course avec commission d’un État ou d’un prince souverain » (Furetière) et « flibustier », attesté seulement au XVIIIe siècle, renvoie précisément « aux corsaires et aventuriers des îles de l’Amérique qui s’associèrent pour courir les côtes de l’Amérique et faire la guerre aux Espagnols » (Encyclopédie de Diderot et D’Alembert). Ni « corsaire » ni « flibustier » ne sont donc à confondre avec « pirate », nom qui passe pour générique et synonyme global de « pilleur » ou  » forban écumeur des mers » : le pirate court les mers sans commission d’aucun prince.
Quoi qu’il en soit, l’imaginaire collectif – surtout celui des enfants de la société industrielle en marche – présente le monde de la flibuste comme « la transposition, en plein soleil et sans les oripeaux de la bienséance bourgeoise, d’un univers où tout était possible par la seule volonté et le courage (…). La science historique est destinée – malheureusement ?, s’interroge François Moureau – à expliquer et à détruire nos illusions sur le passé ».
C’est ainsi que l’ouvrage en vient à nous démontrer méthodiquement sous la plume de Jean-Michel Racault puis de celle de Nivoelisoa Galibert que Libertalia désigne une cité égalitaire, en définitive totalement utopique, fondée par Misson, un gentilhomme français d’origine huguenote, de tempérament exceptionnellement rebelle, échauffé par le dominicain italien défroqué Caraccioli. Misson et Caraccioli seraient arrivés à convaincre les hommes de la Victoire, corsaires du roi de France, de se faire pirates, puis de fonder en 1709 une cité idéale dans la baie de Diego-Suarez. Cette cité aurait duré une année, avant d’être détruite dans une attaque surprise par l’habitant malgache. L’aventure, créée de toutes pièces en 1728 par Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoe, sous le pseudonyme de « Captain Johnson » (2) , est rapportée comme véridique dans un roman contemporain à fort tirage, Les Mutins de la Liberté de D. Vaxelaire .
Au bilan, les études anglo-saxonnes (Maximilian E. Novak, Manuel Schonhorn, James-Trenchard Hardyman, Mervyn Brown…) désignaient depuis les années 1920 le leurre de cette “cité idéale”, quand les représentations françaises insistaient sur l’authenticité de la cité de Defoe. Il aura fallu attendre les années 1980-1990 pour que les jeux du mensonge soient définitivement mis au jour par la critique française, principalement sous la plume des universitaires littéraires, Anne Molet-Sauvaget et Jean-Michel Racault, et du journaliste Michel-Christian Camus. Curieusement, le publiciste Daniel Vaxelaire, les historiens Hubert Deschamps et Auguste Toussaint, familiers de l’océan Indien, avaient manifesté une répugnance certaine à brûler les idoles de Libertalia… Avec le projet du protestant Leguat en 1708 à la Réunion, les îles de l’océan Indien ont été ainsi supposées longtemps jouer le rôle de laboratoires d’analyse des rouages de la cité idéale.
Une conclusion intéressante à l’issue de cette immersion parmi corsaires, pirates et flibustiers est que le voyage, itinéraire géographique devenu itinéraire intellectuel organisé par l’écriture, se propose en définitive de regarder l’espace et le temps d’autres hommes pour saisir l’unité de l’esprit humain mais aussi la diversité des sociétés et des solutions de vie collective. Madagascar sous le regard de l’Angleterre du XVIIIe siècle… Madagascar sous le regard de la France et du monde universitaire anglo-saxon au XXe siècle… C’est peut-être ainsi, en examinant au plus près comment s’effectue la traversée des espaces étrangers, que l’on met à jour, dans le meilleur des cas, un système culturel de valeurs qui a pour nom « humanisme ». C’est en tout cas le but que s’assigne le comparatisme qu’adoptent dans leur vision panoptique – posture de voyeurs, dit-on -, suivie d’une descente au ras des réalités, les chercheurs en lettres et en sciences humaines.

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Notes :
1) Sophie Linon-Chipon et Sylvie Requemora, éds., Les Tyrans de la mer. Pirates, corsaires et flibustiers, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. Imago Mundi 4, 2002, 463 p.
2) Captain Charles Johnson [Daniel Defoe], A General History of the Robberies and Murders of the most Notorious Pyrates, London, t. 1 : 1724 et t. 2 : 1728 [traduction française par Henri Thiès et Guillaume Villeneuve, Histoire générale des plus fameux pirates, t. 2., Le grand Rêve flibustier, Paris, Phébus, 1992, 326 p.]


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