« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Vazaha very, Vazaha lany mofo, Vazaha tara-sambo

Les Vazaha very ou « décivilisés »

de Charles Renel (1923) à Robert Mallet (1964)

in SIELEC, Les nouveaux mondes : un mythe fondateur des littératures de l’ère coloniale,

Montpellier, Université Paul Valéry, jeudi 27 mai 2010, Salle Pierre Jourda, 11h30

N.B. La 1ère apparition du mot « vazaha » est située dans le Dictionnaire dit de Flacourt (1658) pour désigner les chrétiens (y compris les Malgaches du Sud-Est convertis).

L’expression malgache « Vazaha very » (littéralement, « Blanc égaré ») est définie de nos jours par Claudine Bavoux comme désignant « l’étranger assimilé au pays [Madagascar], coupé de sa communauté ».

Une définition du psychanalyste Jean-François Reverzy présente le roman de la décivilisation comme « une fable ou un apologue établissant une immersion décivilisante ou acculturante du héros européen porté par son identification indigène ». J.-F. Reverzy rappelle par la même occasion que l’opposition du mythe de la « décivilisation » au mythe de la « civilisation » part en fait du roman de Claude Farrère, Les Civilisés (1905), paru quelques années plus tôt et qui connut un succès important : ce dernier oppose d’une manière ambiguë la « civilisation du monde décadent de la colonie indochinoise naissante, où fleurissent perversion, veuleries et cruauté sur le fond de vulgarité de la bureaucratie coloniale, au monde indigène et surtout aux valeurs supérieures des castes guerrières occidentales ou orientales.

Corpus : 

- RENEL, Charles, Le Décivilisé, Paris, Flammarion, La Première Oeuvre, 1923, 249 p [2e éd. : Éd. Grand Océan, coll. « Le Roman colonial », 1999]

- POIRIER, Louis, Caïn. Aventures des mers exotiques, Paris, Rieder, 1930, 243 p

- D’ESME, Jean, Epaves australes, Paris, Éd. de la Nouvelle Critique, coll. Les maîtres du roman, 1932, 246 p.

- MALLET, Robert, Région inhabitée, Paris, Gallimard, NRF, 1964, 190 p. [2e éd. : Gallimard, 1991]   

               Par l’examen de ce  motif, le « décivilisé », je propose une lecture de ces écrits qui en analyse les enjeux littéraires, historiques, anthropologiques et nécessairement politiques.

          Qu’il s’agisse de « décivilisé » ou de « décivilisation », avec les guillemets comme réquisit, l’intitulé désigne d’entrée de jeu l’idéal rousseauiste qui sous-tend le cycle romanesque en son principe. En effet, c’est la vision idyllique qui a le mieux caractérisé jusqu’à présent la littérature française sur Madagascar, y compris à l’époque où les détracteurs de l’exotisme ont commencé à clamer leurs réticences – de Morand à Le Clézio, en passant par Lévi-Strauss-.

        En ce même XXe siècle, toutefois, se développait parallèlement à la vison idyllique la dévalorisation systématique du Malgache par les romanciers coloniaux. Durant la période post-coloniale, cette posture-ci apparaît en filigrane d’une littérature mélancolique qui fleurit surtout à partir des années 1970. La nostalgie de l’ailleurs  malgache fait ressusciter l’histoire hypothétique de ces pirates du XVIIIe siècle, fondateurs d’une nouvelle Utopie, Libertalia, à Diego-Suarez (Daniel Vaxelaire en 1990, sur un sujet de Daniel Defoe alias Captain Johnson en 1728). Ou la belle vie des coloniaux (Georges Lejamble, Les Coloniaux, 87, suivi de Place Colbert, 90), celle des coopérants (Gérald Donque, Une si banale aventure, 79 ; Frédéric Dornac, L’Oeil du cyclone, 1980). Et l’on retrouve encore ce mythe en 1990 sous la plume d’une Nicole Viloteau, publiciste solitaire qui se « décivilise » volontiers dans les Sorciers de la pleine lune pour les besoins de son reportage. Bref, aujourd’hui encore, la fiction continue d’idéaliser la terre malgache comme territoire privilégié du bildungsroman. Et quand les publicistes viennent habiter le motif, il est clair que celui-ci est… vendeur.

       Ma problématique convoque le succès pérenne de ce thème aux racines proto-coloniales ou coloniales (à propos duquel Jean-François Durand ici présent pourrait dire encore que le Nouveau monde peut puiser son essence dans le monde archaïque…). L’analyse du ressourcement de l’Occidental dans les sociétés primitives s’organisera ainsi autour de deux axes : d’une part, les conditions d’émergence d’un mythe dans le champ protéiforme de l’exotisme ; d’autre part, la transgénéricité (roman exotique, roman colonial, récit de voyage, utopie) ; enfin le recours aux techniques d’investigation de l’histoire littéraire qui permettra de poser les jalons de quelques axes porteurs de ce motif fictionnel dan sle cadre qui doit lui être dévolu.  

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[... développement publié sous peu sur le site de la SIELEC en attendant la parution des actes en 2012]

 

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         On s’interroge alors sur les rapports que cette littérature de l’errance et de l’échec pourraient entretenir avec l’ensemble des littératures francophones de l’océan Indien. Une piste est ouverte par Jean-Michel Racault, qui a fait émerger le motif de l’Éden insulaire dans l’océan Indien.

         « Comme l’enclos où se sont retirées les deux familles de Paul et Virginie, le domaine réunionnais de la Morelle, dans Les Noces de la vanille de Loys Masson, ou celui, mauricien, de l’Enfoncement du Boucan dans Le Chercheur d’or de Le Clézio se donnent implicitement pour des recréations du Paradis Terrestre de la Genèse, dont la perfection instable est semblablement menacée soit par l’intrusion en son sein de la violence extérieure, soit par l’irruption interne d’une tentation sensuelle qui en brise l’innocence. »

         Ainsi, la description d’un nouvel Éden et l’échec qui sert à chaque fois de dénouement pointent l’appartenance du cycle de la « décivilisation » à la grande famille india-océanique. Tout se passe comme si, s’étant « décivilisés » pour ne trouver en définitive qu’un ailleurs indigène « inhabité », les personnages du cycle avaient effectivement vécu un conte philosophique, mettant en garde le sujet moyen contre les attraits d’une entreprise hors de son univers ordinaire, une entreprise prometteuse de paradis somme toute utopique. Au bout du conte, cette quête interminable du paradis perdu ne pouvait être que le reflet de l’inadaptation et de l’errance. Mais étant vu que plusieurs aires des sociétés traditionnelles ont inspiré le motif, on s’autorisera à conclure  qu’après tout, comme la littérature de la « décivilisation », les littératures india-océaniques, souvent commises par la diaspora francophone, pourraient être elles aussi héritières du désenchantement de Farrère et de Lévi-Strauss.
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