« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Rencontre-débat à Nanterre : Des mots pour langes… Intervenants : MC Gomez-Géraud et JM Moura
Des mots pour langes et quelques soties malgaches 

Rencontre-débat à Nanterre : Des mots pour langes... Intervenants : MC Gomez-Géraud et JM Moura dans creationmoz-screenshot-2 dans Diego-Suarez

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Litt.générale
Récit

OUVRAGE DISPONIBLE

Librairie L’Harmattan

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Rencontre-débat

avec

Nivoelisoa Galibert

 

Université Paris-0uest – Nanterre

Mercredi 31 mars 2010

18h-19h30

Bât. L Salle R05

 

Discutants :

Marie-Christine Gomez-Géraud

Jean-Marc Moura

 

Des mots pour langes et quelques soties malgaches
Nivoelisoa Galibert
96 pages
11.00
Isbn 978-2-310-00508-1 

NOTE DE L’ÉDITEUR

À la fois caustique et tendre, railleur et réflexif, prosaïque et poétique, ce recueil suggère que le commerce avec l’Autre peut faire de la différence culturelle une source d’émotions inattendues… L’auteur y découpe la vie de Lisa, enfant à Madagascar puis universitaire, voyageant entre son pays natal et sa patrie d’adoption, la Francophonie. Madagascar, pays fantasmatique, devient alors « Mada », île-continent bien réelle dont les arcanes perdent un peu de leur mystère au fil des anecdotes contées !
Les textes présentés ici peuvent se lire d’une traite ou en se ménageant quelques haltes entre deux récits pour savourer une langue inédite.
Professeur de littératures comparées, née à Antananarivo, Nivoelisoa Galibert y a vécu jusqu’en 1970 puis de 1979 à 1996.
Après plusieurs années en alternance entre Madagascar et La Réunion, elle réside actuellement à Bordeaux.

 

 

 

 



Nicolas Fargues et Madagascar

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© N.G. 2009

AUTOUR DE « RADE TERMINUS » (P.O.L., 2004) DE NICOLAS FARGUES :
QUEL SYNDROME RICHARD GERE ?
par Nivoelisoa Galibert

Crevons l’abcès : lors de son mandat de directeur d’Alliance française à Diego-Suarez, en même temps que sa littérature, Nicolas Fargues vendait-il son physique au lecteur ? Nicolas Fargues aurait-il lui aussi été atteint du mal de la « belle gueule » baptisé par les critiques « syndrome Richard Gere » (1) ? Mais je n’irai pas jusque-là : Fargues est un écrivain très professionnel.

À force de voir ses photos, de s’entendre répéter par la critique journalistique, majoritairement féminine (2), et par la plus commune des mortelles, ainsi la lectrice du Centre culturel français, qu’il est beau, avec ou sans agacement, c’est bien une des questions que se posent maintenant lecteurs et lectrices : Nicolas Fargues vend-il son visage et sa silhouette au détriment de son talent ? En effet, sauf exception, chaque critique de Fargues est accompagnée d’une photo avantageuse, fidèle toutefois à la réalité. La plus sensuelle étant celle, éthérée, publiée par le magazine Elle le 25 octobre et itérée par le quotidien Les Nouvelles de Tana le 12 novembre 2004. À moins qu’il ne s’agisse d’un montage, à moins qu’un photographe n’ait été dépêché exprès à 9000 + 900 Km sur les lieux de travail de l’écrivain provocateur, le cliché a été réalisé devant la baie de Diego-Suarez. J’en déduis que le document a émané de l’auteur pour accompagner Rade Terminus. Ajoutons à cela que Nicolas Fargues habille de son visage des publicités pour dames, informe Christian Chadefaux dans le même article des « Nouvelles ». Rappelons-nous enfin ce qu’écrivait Biba en 2002 : que depuis Sartre, les intellectuels, qu’il s’agisse de Luc Ferry ou de B.-H.L., ont désormais un devoir implicite de séduction physique. Mèche folle élaborée, ou chemise en lin immaculé sont désormais de mise.

Ce que je crains, c’est que cette visualisation répétée d’une « belle gueule » ne provoque l’effet contraire chez le public : l’agacement, la fatigue due au matraquage du « contenant ». C’est à peine si l’on a envie de prendre connaissance du contenu dans cette visualisation permanente. Ouvrant « Le Nouvel Observateur » à Paris en septembre, ma colocataire à qui je parlais beaucoup de Madagascar, jeune juriste, n’a pas fourni l’effort de lire la critique : « Ah d’accord, c’est clair, il vend son physique ». Encore moins de lire le livre que j’avais mis en évidence sur notre table à manger commune. Tandis qu’un ancien de Diego me rapportait : « Le livre m’est tombé des mains ». En effet, celui-là ne s’intéresse pas aux critiques dont un des rôles est pourtant de guider le lecteur dans l’océan typographique qui envahit Paris. Il achète tout ce qui touche Madagascar, et de surcroît Diego. Nicolas Fargues aurait défiguré sa ville en ne faisant que l’effleurer.

Le public cible : un jeu de captation
Suis-je touché(e) lorsque je lis Rade Terminus ? Rire, épouvante, colère, tristesse ? ou les deux dernières émotions juxtaposées prenant pour nom « dépit » ?… C’est la seule question que devraient se poser lecteurs et lectrices devant toute fiction. Parce que pour être lu, il faut capter la « bienveillance du lecteur » par l’émotion. Et pour capter-capturer ce public, il faut le connaître, maîtriser ses us, se tenir informé de ses goûts : il y va de la littérature comme de tout ce qui concerne l’humain, évolutif par définition. Comme dans l’habillement, la mode à Paris est au vieux rose et aux ourlets biaisés, le sujet-culte au cinéma est le monde de l’édition (« Je suis un assassin » de Thomas Vincent, « Mensonges et trahisons et plus si affinités » de Laurent Tirard, « Comme une image » d’Agnès Jaoui, tous sortis en 2004) ; en littérature, les éditeurs parisiens demandent encore de l’ « ailleurs » dans la foulée de Nicolas Bouvier ou de Michel Le Bris ou de J.-M.G. Le Clézio. N’oublions pas Amélie Nothomb écrivant sur le Japon. Les clones de Michel Houellebecq sont moins systématiquement admis. Issu du monde de l’édition, comme lecteur chez Gallimard notamment, de fait avec son entregent surtout depuis « One man Show » (2002), Fargues dominait les arcanes du système. Je parle au passé parce que, éloigné au bout du monde à Diego, il s’est « planté » dans sa première version du livre, et c’est tout à son honneur de l’avoir livré à Pierre Maury (3) : le goût du public, le croirait-on ?, est si changeant à Paris. Vous aurez remarqué en passant que je ne parle que de Paris. Pour moi, le jeu est honnête : Nicolas Fargues visait le public parisien. Quoi de plus étonnant dans ce cas que les critiques, lecteurs en principe plus avertis que les autres, y aient salué le livre quasiment à l’unanimité. Il répondait à l’attente parisienne, qui fournit tout de même la majorité des lecteurs franco-français. Tout comme vous, je distingue bien littérature franco-française, littérature en français (Beckett, Kundera, Semprun, Makine, Cheng et les autres), et littératures francophones (mais qui à Paris va se rappeler spontanément que Nothomb est belge ? Qu’en revanche, vivant à Paris, Kourouma était bel et bien perçu comme un excellent écrivain francophone ?). Le champ Fargues est net de professionnalisme : écrivain parisien, ciblant une édition parisienne, une réception parisienne, aussi bien lectorat que critique journalistique. Avec les prix littéraires (4), il reste, pour produire la valeur de l’œuvre, la critique universitaire. Comme pour Le Clézio, Kundera ou Conrad, il y aura certainement une critique universitaire de Fargues ou au moins de la jeune génération de l’autodérision et du cynisme, trentenaires désenchantés-branchés, dont il est un des fleurons au même titre que les Louis Lanher (« Un pur roman »), Charles Pépin (« Les Infidèles ») et Christophe Ono dit Biot (« Génération spontanée »). La tendance dans la spécialité universitaire « lettres modernes » est d’une part l’abolition des frontières entre les genres (ou « transgénéricité » selon Dominique Moncond’huy, Henri Scepi et al.), d’autre part la question de la répétition (« intertextualité », « palimpsestes », « dialogisme » ou simplement « récriture » : ainsi, les robinsonnades offrent une matière inépuisable). D’ailleurs, Christian Chadefaux soulignait déjà que « Rade Terminus » pourrait être entendu comme une talentueuse reprise de la décivilisation évoquée par les textes fondateurs, « Les Civilisés » de Claude Farrère (1905) et « Le Décivilisé » de Charles Renel (1923).

Mais il me semble bien tôt pour que la boucle du champ Fargues soit bouclée. Trop tôt pour dresser un bilan entre apparence et essence car qualité et quantité peuvent ne pas coïncider en littérature : la quantité se mesure au succès des ventes tandis que la qualité se mesure à l’influence exercée.

L’autre bout de la lorgnette
Diego-Suarez, comme tout port, et qui plus est ancien port colonial de garnison, c’est avant tout un espace peu anodin, liminaire s’il en est : en 2003, année d’écriture pour Fargues, la ville est toujours au seuil de mille et une autres choses. Au seuil de la mer et donc d’un ailleurs invisible. Au seuil d’une époque que l’on espère toujours nouvelle, tant et si bien que Christine Rousseau du « Monde des Livres » croit de façon lamentable que les ruines datent de la seule crise de 2002 ! Au seuil surtout du monde des Blancs qui vont et qui viennent. Retraités que certains surnomment « papys Diego » (ce qui suppose un attirail de bermuda, de tee-shirt ventripotent, de jolie jeune femme à bébé métis, et beaucoup de gentillesse envers leur compagne autochtone, parce que s’il y a une ville au monde où l’on ne tripote pas la prostituée ou simili en public, où on lui tire la chaise pour qu’elle s’assoie au restaurant, c’est bien Diego). Thoniers espagnols qui s’avitaillent et font le bonheur des laissées-pour-compte de Madagascar. Couple métropolitain venu avec tout son pécule pour créer au bord de l’eau un paradis de bout de monde faussement désoccidenté et vite rattrapé puis démantelé par la vénalité ambiante. Une université où la francophonie analyse Balzac, Ionesco, Kourouma au même titre que Jaomanoro sous des cascades intermittentes de pluie qui tombent sur des étudiants à travers les fuites des tôles. Des compatriotes qui vous expliquent avec respect l’interdit du caméléon. Un garçon de café merina (5) qui se plaint d’être traité en étranger par la population locale. Aucune doléance cependant à propos de l’avion d’Air Madagascar qui reste sur le tarmac pendant trois jours pour une panne technique. Une Alliance franco-malgache qui organise des quizes en français le jour de la Saint-Valentin comme à la télévision française. Bref une ville peu nette mais toute en nuances, voilà ce que j’ai noté.
Cependant, j’ai sans doute regardé par le mauvais bout de la lorgnette. Et en quoi tout cela pouvait-il intéresser là où se vendent les livres ? Chez Fargues, pas de portraits de ces Malgaches qui constituent la majorité. Reprochons-le lui. Mais il n’est ni Raymond Decary ni Georges Heurtebize : il n’a pas choisi l’ethnographie. En revanche, comme Ananda Devi, il pourra dire du plus lointain de son exil : « (…) Même [à Diego], je vis toujours dans la mémoire de [la France][…] La source de mon écriture demeurera probablement ce pays dans cette dimension onirique qui peut se contenter des liens les plus infimes. »

Car ce roman, Rade Terminus, a priori sociologique puisque la 4e de couverture désigne un lieu réel, sera nécessairement subjectif. Ce livre n’est certainement pas un documentaire : c’est une œuvre de fiction. L’essentiel est qu’il touche son public. C’est le propre du professionnalisme en écriture. Ceux qui voudront connaître Diego et les Malgaches prendront la peine de lire les guides et les études scientifiques. Il est simplement dommage que l’objet saisi par l’instantané se sente légitimement lésé par l’artiste (7).

Croyez bien qu’être un véritable écrivain n’est pas chose aisée. Non seulement tous les éditeurs ne sont pas des découvreurs : ils miseront toujours en priorité sur ceux qui ont déjà gagné. Ensuite, renseignements pris auprès des professionnels de l’édition, si une grande maison comme Gallimard n’édite qu’un livre sur 6000 tapuscrits d’inconnus qui arrivent chaque année, saluons Nicolas Fargues d’être le porte-fanion de la maison P.O.L. Sa « niche », il l’a bien méritée. Par le travail, par ce roman solidement construit jusqu’à la toute dernière page.

Être critique non plus n’est pas une sinécure. Il est clair que Destouches, auteur de la vieille remarque « La critique est aisée, et l’art est difficile », ne vivait pas sur une île où tous se seraient connus et/ou méconnus.

Je salue pour ma part au passage l’autre facette de Nicolas Fargues dont on ne parlera jamais assez : l’homme d’action. Sous sa conduite, l’Alliance franco-malgache de Diego a transformé l’environnement antsiranais en un paysage chargé d’émotion : l’Alliance est artistement fleurie, la bibliothèque se refait une jeunesse ; plusieurs murs publics sont décorés gai et de bon goût dans les artères de la « déglingue » ; les nourritures spirituelles, par émissions radiophoniques et animations culturelles interposées, reposent lourdement sur ses épaules.

Dans ce bilan provisoire, Diego aura profité au possible du passage de ce jeune Parisien voyageur-écrivain et pour autant grand travailleur au service du… public.

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Notes :
(1) A. S., « Irrésistible Alfie… », Paris Match, n° 2902, du 30 décembre 2004 au 5 janvier 2005, p.17] ? Dans cette approche sévère du show-biz, Alain Spira fustigeait Jude Law dont « Alfie […], œuvre cinéphallique, ne vaut que pour les yeux de jade de Jude ». (2) Cf. Aude Lancelin du Nouvel Observateur, Christine Rousseau du Monde des Livres, Brigit Bontour de Ecrits-vains, Christine Genin de Labyrinthe, Claire Fercak de Cancer en ligne, Laetitia Masson des Mots de Minuit, France 2″, Amélie Dussin de Arts-Livres, et al. ; en face d’Olivier Le Naire de L’Express, François Busnel de L’Express des livres, Christian Authier du Figaro Magazine, Didier Jouanneau de Le Point.fr, Philippe Lefait des Mots de Minuit. (3) La Gazette de la Grande Île, mardi 31 août 2004, p. 15. (4) Le boum des prix littéraires date du premier tiers du XXe siècle : Prix Goncourt en 1903, Prix Fémina en 1904, Prix Renaudot en 1926, Prix Interallié en 1930 (5) habitant des Hautes Terres centrales de Madagascar. (6) A. Devi, « L’île Maurice, source inépuisable d’inspiration. Entretiens avec Ananda Devi, propos recueillis par Marie Abraham », in La Route des Indes. Journal du Salon du Livre, n° 2, 16-17 octobre 1999, p. 10-11. Citation originale : « Même en France, je vis toujours dans la mémoire de Maurice […] ». (7) La représentation de Diego-Suarez (Antsiranana, Madagascar) est reprise avec plus de distanciation, sous le nom de « Tanambo », dans le roman suivant de Nicolas Fargues, J’étais derrière toi (P.O.L., 2006). Le romancier semble sorti du cycle malgache exotique à partir de « Beau rôle » (ibid., 2008) et de Le Roman de l’été (ibid, 2009) où il retrouve son champ de prédilection : le monde du show-biz du Nord opulent.



Extrait de « L’Aube en maraude » par Nivoelisoa Galibert

Aube en maraude. Soties
© N.G. 2005

[Un Québécois à Diego]

Pour mon petit dernier, je plaide non coupable. Il n’en a pas moins vécu une coopération curieuse étrange surprenante, pris dans la tourmente d’une dépression collective.

Car Diego Diaz était en ces jours toute retournée. Le maire venait de décréter que huit cents taxis collectifs pour si peu de kilomètres carrossables dans une si petite ville, c’était bien excessif : l’on récompenserait tout Diegolais qui dénoncerait les chauffeurs consommateurs de khat joue gonflée commissures dégoulinantes doigts drogués sur billets bena-bena tout tordus de microbes. Ainsi l’on diminuerait le réseau de ces transporteurs abusifs et avec lui l’usure des chaussées et la diffusion du choléra. Émue par cette nouvelle pourtant bien de chez nous, l’université elle-même eut à s’interroger sur la pertinence d’un tel décret s’attaquant aux bien-aimées 4L au-revoir-la-France fiertés de la ville. Dans cette ambiance de perplexité citoyenne, les remue-méninges déplacèrent l’espace de leurs prises de positions à risques. On en oublia en effet les missions RIL Réseau de l’Ingénierie de la Langue et RUF Riche Unique Fragile de l’OUF, désormais toutes hors champ. On en oublia que les étudiants devaient arriver de toutes les régions du Beno-Beno pour suivre des cours intensifs dans la succession étourdissante des missionnaires venus du Nord.
Le premier arrivait de Montréal, feuille d’érable estampillée discret sur la sacoche de son portable. Il n’avait jamais mis les pieds ni dans le Sud ni au Beno-Beno et encore moins à Diego Diaz. Le taxiste qui l’amena de l’aéroport avait une joue gonflée. Mais faute d’information, il ne put le dénoncer à temps. Il rata ainsi la première occasion de se faire quelques FBNBN sans passer par le change qui vous frappe d’une commission bancaire hors du commun. Comme tout ce que nous faisons d’officiel au Beno-Beno d’ailleurs.
Entre autres menues choses, le Canadien fut un peu surpris de la couleur de sa ceinture de sécurité. Rouge latérite. Devait-il l’utiliser, ne devait-il pas. Manifestement, celle-ci n’avait jamais servi. Et pourtant, même en roulant à dix kilomètres à l’heure sur ce goudron cassé, on n’était jamais à l’abri du coup du lapin. D’ailleurs, personne des usagers de la cité ne semblait attaché. À l’allure où les voitures se croisaient dans les fondrières, il avait bien le temps de s’en apercevoir. Enfin, il demanderait à ce que la ceinture de la voiture de service fût démontée, lavée et vérifiée. La tête emplie de ces trois projets, il se força flegmatique à n’être désespéré ni par les piétons qui débordaient de partout, ni par la viande mouchetée du marché qu’il traversa, et encore moins par les tas de tomates échafaudés dans la boue de l’après-pluie. Il n’eut d’yeux que pour les flamboyants incendiant les rues, les grappes d’enfants en tablier mauves orange ou ciel, cinq à sept dans un pousse-pousse et la bonne humeur des sorties d’écoles. Allait-il se plaire à Diego Diaz, tout cela était tellement différent, à vrai dire il s’attendait à mieux mais ce n’était pas non plus la fin du monde. C’était autre.
Pour commencer, il en passa du temps dans ce taxi. L’homme au volant, malgré toute sa bonne volonté, ne comprit pas le mot Université, il n’avait en réalité jamais entendu parler que du KIR. Université ! quel est ce mot de sauvages le complexe s’appelle beaucoup plus court CUR entendons Centre Universitaire Régional. En attendant que son client fût plus clair quant à l’objectif de la course, le chauffeur avait décidé de desservir toute la ville. Puisque le taxi était collectif. Ce que le Canadien, l’esprit alerte, réalisa assez vite.
Quand enfin il put expliquer sa destination, il était seize heures, il n’avait pas encore déjeuné, et tous les bureaux du campus étaient déjà clos. Délabrées, les salles de cours ne l’ébranlèrent point : il savait que le Beno-Beno n’était pas l’Amérique ni même le Pérou. Première journée dans le désert. Dans ces cas, il y a toujours un Hôtel de France où aller, pour peu qu’on connaisse son histoire des relations internationales.
Tôt le lendemain, il se rendit pieds et poings liés au kir.
La surprise fut la même dans les deux camps de la coopération bilatérale :
- Comment, vous êtes déjà là, Monsieur le Professeur ? Mais quel jour du mois sommes-nous ?
- Mon ordre de mission disait bien le 8 novembre, n’est-ce pas ? Y a-t-il un souci ?
- Mais non, Monsieur le Professeur, tout va bien. Simplement, Monsieur le Professeur, vous ne pourrez faire cours, les étudiants sont encore dans leurs villes de résidence respectives… À vrai dire, Monsieur le Professeur, ils n’ont pas été convoqués.
L’avantage de la francophonie, c’est qu’elle permet d’utiliser les tournures passives en se passant de complément d’agent.
Enfin déconcerté, notre ami canadien s’entendit formuler une question aussi problématique que dans un rêve noué cauchemar :
- Dites-moi ce que je dois faire.
Question que, le plus souvent maître de lui, il n’avait jamais posée à personne avant ce jour. Il faut un début à tout mon petit loup.
- Réfléchissons, Monsieur le Professeur. On peut envisager de vous installer dans un bungalow les pieds dans l’eau vous n’aurez pas fait le voyage pour rien vous verrez comme la rade est belle captivante la mer douce revigorante les lémuriennes mystérieuses attachantes.
Pour ma part, au moment où j’écris, je ne vois d’autre issue au problème du Canadien que de céder incognito à cette sollicitation multiple.

Parce que pendant tout le temps inédit de cette discussion, les zébus arachnéens attachés aux rachitiques échafaudages des amphithéâtres en réhabilitation n’avaient pas cessé de pousser d’interminables beuglements mélancoliques. En effet, depuis les deux années de son accession au pouvoir, notre président, naguère producteur de bon yoghourt maison, avait importé dans la région des vaches laitières de Normandie : ces pis hénaurmes d’immigrées boréales avaient quelque chose d’indécent, nos mâles bovins n’étaient jamais sortis du deuil de leurs belles zébutes. Décidément, ce n’étaient pas eux qui pouvaient soutenir leur attention pendant la dizaine de séances lexico-sémantiques prévues, si élaborées fussent-elles.



Libertalia : un mythe « malgache »

Navire
© N.G. 2008

LA FIN DU MYTHE DE LIBERTALIA
par Nivoelisoa Galibert

Coïncidences ou effets de positions et de ressources, la critique universitaire française, toujours comptable lucide de sa production, s’est donné avec la crise de 2002 l’opportunité d’approfondir sa réflexion sur le processus malgache. Travaux et documents, revue de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université de la Réunion, a publié en avril 2002 son n° 16 intitulé « Révoltes et indépendances. Madagascar : les ambiguïtés de l’Histoire… et de l’Historiographie ». De son côté, Politique africaine a choisi comme titre phare « Madagascar, les urnes et la rue » en couverture de son n° 86, paru en juin 2002. Françoise Raison-Jourde, avec Solofo Randrianja, éditait la même année chez Karthala le collectif « La Nation malgache au défi de l’ethnicité ». Ouvrage suivi dans un autre registre par « Vivre à Tananarive. Géographie du changement dans la capitale malgache » de Catherine Fournet-Guérin (Karthala, 2007). Pour ne citer que ces titres. Tout bien vu, la crise de 2002 mise à plat par les chercheurs reste fondamentalement un espace de différences.

Mais voici qui constitue une première dans le domaine des lettres et des sciences humaines. La littérature signe l’acte de décès de l’esprit d’archipel en comblant une béance. Madagascar est désenclavé. L’île-continent est intégrée dans un champ thématique à dimension mondiale. Sans que la démarche ait à voir avec la crise malgache, puisqu’il s’agit là des actes d’un colloque qui s’est tenu en mai 2000 à Mandelieu-La Napoule, le collectif qui est paru en 2002 à Paris, Les Tyrans de la mer : pirates, corsaires et flibustiers (1), consacre une cinquantaine de pages à l’étude de l’utopie « malgache » de Libertalia. L’index des lieux cités y fait abondamment figurer Diego-Suarez, déclinée au même titre que Malte ou Terre-Neuve, à la faveur d’abordages dans la course écumant les mers du Moyen Âge au XIXe siècle.
Grâce à ce livre, nous apprenons que « corsaire » désigne « l’écumeur de mer qui va en course avec commission d’un État ou d’un prince souverain » (Furetière) et « flibustier », attesté seulement au XVIIIe siècle, renvoie précisément « aux corsaires et aventuriers des îles de l’Amérique qui s’associèrent pour courir les côtes de l’Amérique et faire la guerre aux Espagnols » (Encyclopédie de Diderot et D’Alembert). Ni « corsaire » ni « flibustier » ne sont donc à confondre avec « pirate », nom qui passe pour générique et synonyme global de « pilleur » ou  » forban écumeur des mers » : le pirate court les mers sans commission d’aucun prince.
Quoi qu’il en soit, l’imaginaire collectif – surtout celui des enfants de la société industrielle en marche – présente le monde de la flibuste comme « la transposition, en plein soleil et sans les oripeaux de la bienséance bourgeoise, d’un univers où tout était possible par la seule volonté et le courage (…). La science historique est destinée – malheureusement ?, s’interroge François Moureau – à expliquer et à détruire nos illusions sur le passé ».
C’est ainsi que l’ouvrage en vient à nous démontrer méthodiquement sous la plume de Jean-Michel Racault puis de celle de Nivoelisoa Galibert que Libertalia désigne une cité égalitaire, en définitive totalement utopique, fondée par Misson, un gentilhomme français d’origine huguenote, de tempérament exceptionnellement rebelle, échauffé par le dominicain italien défroqué Caraccioli. Misson et Caraccioli seraient arrivés à convaincre les hommes de la Victoire, corsaires du roi de France, de se faire pirates, puis de fonder en 1709 une cité idéale dans la baie de Diego-Suarez. Cette cité aurait duré une année, avant d’être détruite dans une attaque surprise par l’habitant malgache. L’aventure, créée de toutes pièces en 1728 par Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoe, sous le pseudonyme de « Captain Johnson » (2) , est rapportée comme véridique dans un roman contemporain à fort tirage, Les Mutins de la Liberté de D. Vaxelaire .
Au bilan, les études anglo-saxonnes (Maximilian E. Novak, Manuel Schonhorn, James-Trenchard Hardyman, Mervyn Brown…) désignaient depuis les années 1920 le leurre de cette “cité idéale”, quand les représentations françaises insistaient sur l’authenticité de la cité de Defoe. Il aura fallu attendre les années 1980-1990 pour que les jeux du mensonge soient définitivement mis au jour par la critique française, principalement sous la plume des universitaires littéraires, Anne Molet-Sauvaget et Jean-Michel Racault, et du journaliste Michel-Christian Camus. Curieusement, le publiciste Daniel Vaxelaire, les historiens Hubert Deschamps et Auguste Toussaint, familiers de l’océan Indien, avaient manifesté une répugnance certaine à brûler les idoles de Libertalia… Avec le projet du protestant Leguat en 1708 à la Réunion, les îles de l’océan Indien ont été ainsi supposées longtemps jouer le rôle de laboratoires d’analyse des rouages de la cité idéale.
Une conclusion intéressante à l’issue de cette immersion parmi corsaires, pirates et flibustiers est que le voyage, itinéraire géographique devenu itinéraire intellectuel organisé par l’écriture, se propose en définitive de regarder l’espace et le temps d’autres hommes pour saisir l’unité de l’esprit humain mais aussi la diversité des sociétés et des solutions de vie collective. Madagascar sous le regard de l’Angleterre du XVIIIe siècle… Madagascar sous le regard de la France et du monde universitaire anglo-saxon au XXe siècle… C’est peut-être ainsi, en examinant au plus près comment s’effectue la traversée des espaces étrangers, que l’on met à jour, dans le meilleur des cas, un système culturel de valeurs qui a pour nom « humanisme ». C’est en tout cas le but que s’assigne le comparatisme qu’adoptent dans leur vision panoptique – posture de voyeurs, dit-on -, suivie d’une descente au ras des réalités, les chercheurs en lettres et en sciences humaines.

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Notes :
1) Sophie Linon-Chipon et Sylvie Requemora, éds., Les Tyrans de la mer. Pirates, corsaires et flibustiers, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. Imago Mundi 4, 2002, 463 p.
2) Captain Charles Johnson [Daniel Defoe], A General History of the Robberies and Murders of the most Notorious Pyrates, London, t. 1 : 1724 et t. 2 : 1728 [traduction française par Henri Thiès et Guillaume Villeneuve, Histoire générale des plus fameux pirates, t. 2., Le grand Rêve flibustier, Paris, Phébus, 1992, 326 p.]


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