« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

 

LES LITTÉRATURES DE L’IMPERTINENCE

Par Nivoelisoa GALIBERT

Conférence prononcée à l’EHESS le 22 octobre 2010

Titre original :  « Mon Afrique qu’ils ont cambriolée » : les littératures de l’impertinence de Damas à nos jours

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E. M’Bokolo, A-M Santos Madeira, J.-C. Penrad, dirs. : 

« Il était une fois les indépendances africaines… La fin des empires ? »

L’année 1937 marque la publication du recueil Pigments du Guyanais Léon-Gontran Damas (1912-1978) et 1976 la levée de l’interdiction de Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation, essai du Camerounais Alexandre Biyidi Awala connu sous le pseudonyme de « Mongo Beti. » (1932-2001). Toutefois, dans le développement de notre réflexion, saisies dans le temps long, les littératures africaines nous ont semblé toujours en mutation. Ainsi, la pensée de la décolonisation en littérature, ou encore l’impertinence vue comme forme d’authenticité, commence bien avant et continue bien longtemps après  les indépendances politiques.

           Mon postulat indique une disjonction dans les postures des écrivains africains francophones : d’une part, minoritaire, la réflexion idéologique, très avancée dès les années 1930, demande jusqu’à l’africanisation de l’enseignement au Sénégal ; d’autre part, la création littéraire, majoritairement en diaspora, fait état de la seule mélancolie prégnante face au pays natal.

 Cette disjonction convoque un questionnement dans la construction littéraire d’un imaginaire national[2].

-       comment expliquer que les premiers auteurs africains soient dans leur majorité assimilables à l’école du « roman colonial »[3] à l’époque précoce où la littérature coloniale elle-même a commencé à traiter des sujets africains : romans des races, de « décivilisation »[4], etc., suivant la demande d’une « plus Grande France » ?

-       comment expliquer qu’au moment des indépendances, la première réaction endogène à la littérature coloniale française soit surtout attachée à une dénonciation des exactions des dirigeants locaux des indépendances  ?

-       enfin, comment expliquer que l’espace africain aujourd’hui encore soit imaginé comme un territoire où s’enchevêtrent les enjeux stratégiques et littéraires, sous la houlette des institutions ex-colonisatrices ? Comment expliquer la fragilité du lien avec l’espace   pour en faire un lieu ?

Ainsi, la problématique de la (re)constitution d’un univers symbolique, condition d’une indépendance effective, est ici posée. Du point de vue épistémologique de la littérature en situation de décolonisation, l’interrogation reste donc ouverte sur les continuités et les discontinuités entre les modèles de comportements hérités de l’histoire. Entre dénonciation d’une forme de continuité des anciens aux nouveaux pouvoirs et nostalgies diasporiques, le discours littéraire de la libération nationale apparaît en 2010 comme un objet mal dégagé de la blessure coloniale.

Mon propos s’articulera autour de deux axes :

-       De l’itération à l’altération : une fonction déstabilisante

-       Après l’impossible lieu, le nomadisme en littérature.

I.

UNE FONCTION DÉSTABILISANTE :

DE L’ITÉRATION À L’ALTÉRATION

1. Les limites de l’exhaustivité

Malgré l’actualité littéraire, dont la disparition de l’écrivain et cinéaste angolais Carvalho en août 2010, je ne pourrai intégrer dans mon corpus que les littératures d’expression française, occasionnellement confrontées aux littératures anglophones. Plus particulièrement encore, dans la seconde partie, en guise d’exemple, il sera question des écrivains du Sud-Ouest de l’océan Indien, dont le parcours est significatif des différentes décolonisations en littérature : ils sont confinés dans les trois statuts stratégiques possibles, entre indépendance, départementalisation et territoire d’outre-mer. Enfin, ne sera prise en compte ici que la literatur rapportant les imaginaires, indépendamment de la literaturwissenschaft (ou études littéraires). Voilà qui explique que les genres très récents comme l’essai fictionnel du socio-anthropologue Joseph Tonda (né en 1952) seront pour l’instant mis de côté.

À ma décharge, la nécessaire prise en compte de la transgénéricité. Ce nouveau concept repose sur l’expérience de la traverse, précisent les théoriciens Moncond’huy et Scepi :

« Passage, croisement, interférence, intersection, télescopage, les termes abondent qui pourraient efficacement décrire ces phénomènes esthétiques, formels et rhéto-poétiques qui font de l’œuvre littéraire à la fois une traversée des genres et un espace traversé par les genre »[5].

Voilà qui autorise à retenir le seul récit fictionnel face au récit factuel bien que plusieurs écoles aujourd’hui se démarquent de la narratologie classique en faisant de l’espace littéraire un prolongement de l’espace physique et géopoétique. Phénomène d’hybridation et de collage hétérogène, le récit fictionnel, texte déroutant, est dans les faits un texte dérouté – dérouté notamment du roman pour accomplir une volonté d’affranchissement sans limites.

a. Un corpus itératif : continuités et discontinuités d’une histoire littéraire

Lorsque le nom « impertinence » apparaît au XVIe siècle, deux siècles après l’adjectif « impertinent » d’emploi exclusivement juridique, la valeur dépréciative qui le caractérise devient peu à peu axiologique. Il signifie dès lors absence de conformité. C’est cette acception que nous convoquerons dans notre propos : les écrivains africains ne sont pas ignorants des codes, l’impertinence est pour eux un moyen conscient de se décoloniser, c’est-à-dire de sortir des catégories génériques reçues pour renouveler la poétique et faire oeuvre originale. Grâce à eux se fait jour la figure d’un complice : le lecteur impliqué dans le geste de l’impertinence.

C’est le n° 164, très politiquement correct de la revue du ministère des Affaires Étrangères français, Cultures Sud. Notre Librairie, paru en 2007[6], qui recense les « lutteurs de l’indépendance » africaine. Français et Africains, les universitaires y montrent à quel point cette littérature est itérative. L’œuvre de Gilbert Gratiant (1895- 1985) y est présentée comme « une vraie récapitulation du pays Martinique […] profondément créole, assumant tout à la fois la part africaine et la part française du patrimoine ». Cependant que « l’île-cicatrice »[7] du Mauricien Édouard Maunick (né en 1931) vise à « marronner Molière » et à « réciter Rimbaud à la sauce séga »[8]. Quant au Malgache Jacques Rabemananjara (1913-2002), il est possible de retrouver ses modèles dans l’écriture très rhétorique de sa première production, laquelle est coulée dans le moule du solennel alexandrin. Seul le Haïtien Frankétienne (né en 1936) s’en démarque : son texte est un appel à la révolte contre la « zombification »[9] du peuple. Le mimétisme, on le sait, se déploie généralement dans des conditions d’affrontement.

Ce ne sont là que des exemples de littérature d’ascendance précoloniale. La matrice étant, parallèlement à celles d’Aimé Césaire (1913-2008) et de Léopold C. Senghor (1906-2001), l’œuvre d’un « grand oublié »[10], Léon-Gontran Damas (1912-1978) qui ne fait aucune allégeance à la dette européenne, ceci expliquant cela. Né en Guyane, cependant métis blanc, et à la fois amérindien, il publie ce recueil où il se révolte contre l’acculturation imposée aux Créoles. Le poème « Blanchi » dit avec violence la thématique de la Négritude :

Se peut-il donc qu’ils osent / me traiter de blanchi / alors que tout en moi / aspire à n’être que nègre / autant que mon Afrique / qu’ils ont cambriolée / […] Ma haine grossit en marge des cargaisons fétides de l’esclavage cruel / […] en marge des bavardages / dont on a cru devoir me bourrer au berceau / alors que tout en moi aspire à n’être que nègre / autant que mon Afrique qu’ils ont cambriolée[11].

Au-delà de la problématique de la différence, René Maran (1887-1960) constitue un cas d’école. Avec Batouala (Prix Goncourt 1921), ce n’était pas un regard « nègre » que portait ce haut fonctionnaire sur une entreprise civilisatrice qu’il était chargé de promouvoir. Son origine et sa couleur devant sa mission pouvaient avoir quelque chose de paradoxal. Mais c’est au nom de la seule logique propre de l’esprit français qu’il voulait en appeler à l’opinion publique de sa nation. Le constat de la disjonction peut alors venir de l’intérieur de la Négritude. Pour Senghor, Maran était un précurseur du mouvement : « Après Batouala, écrivait Senghor, on ne pourra plus faire vivre, travailler, aimer, pleurer, rire, parler les Nègres comme les Blancs. Il ne s’agira même plus de leur faire parler « petit nègre », mais wolof, malinké, ewondo en français ». Pour Senghor donc, Maran était un précurseur de la Négritude davantage qu’il n’appartenait à la littérature « nègre »[12]. Mais les historiens de la littérature rattachent le Guyanais à l’école coloniale théorisée par les Eugène Pujarniscle (1881-1951), Marius-Ary Leblond[13] et Robert Randau (1883-1950). Au bilan, le dilemme de ces administrateurs antillais noirs mais « ardemment français », selon la formule de Charles De Gaulle, est bien réel, qui met en scène un autre Guyanais et gaulliste de première heure, Félix Éboué (1884-1944). De fait, René Maran n’était pas seul dans le sillage du roman colonial : cette littérature africaine d’expression française est née au début du XXe siècle, dans la période de l’Entre-deux guerres, avec des romanciers méconnus comme les Sénégalais Mapaté Diagne (1886-1976) et Bakary Diallo (mort en 1979), le Togolais Félix Couchoro (1900-1968). Quoi qu’il en soit, sans René Maran, il n’y aurait certainement pas eu le Senghor tiraillé entre la France et l’Afrique et qui a su, à partir de ce drame personnel, chanter l’universel.

Doit-on alors problématiser avec Jacqueline Bardolph, selon qui « il est difficile de proposer un concept unique d’écriture de la résistance devant l’hétérogénéité des situations […] » et pour qui « la notion de marginalité comme lieu de contestation et de créativité peut à son tour être réifiée, dans une langue de bois qui écrase toute nuance […] »[14] ? Une réponse aux questions de cette analyste expliquerait pourquoi l’historien allemand des littératures francophones Janos Riesz[15], se recommandant de Leo Spitzer et d’Eric Auerbach, articule aisément Goethe, Rousseau, Hugo, Duras, et les « Africains » de Foucauld ou Gide, avec les très contemporains Mariama Bâ (sénégalaise, 1929-1981) ou Ahmadou Kourouma (ivoirien, 1927-2003) ou encore Amadou Hampâté Bâ (malien, 1901-1991)[16]. Toutefois, le problème est complexe qu’ont déjà saisi les politologues de la culture en situation d’empire. Les colloques de 2008 et de 2009[17] ont examiné les projets, explicites et implicites, leur mise en œuvre et les pratiques qui les portent, les usages et des acteurs qui se dessinent nécessairement, sur tous les modèles possibles.

Bref, conjonction ou disjonction dans l’histoire littéraire africaine, l’on peut prendre comme repère officieux de la décolonisation les années 1935-37, où les premières impertinences se font jour. Elles précèdent la Négritude, à l’origine des nombreuses initiatives, comme la création de la revue Présence Africaine en 1947 – avec tout ce que cette tribune a supposé d’occasions de se faire entendre, si je ne pensais qu’à un Mongo Beti (1932-2001) par qui s’est faite la démultiplication[18] –. La Négritude va camper des portraits d’Africains assimilés / émancipés, en quête de leurs « racines » et de leur « royaume d’enfance ». Elle se projette aussi dans l’avenir pour se poser une question non encore élucidée aujourd’hui : les écrivains peuvent-ils arriver à une juste appréciation des cultures et de l’Histoire du continent africain pour définir leur rôle dans la construction d’un humanisme universel global ?

b. La répétition 

En examinant la Négritude, l’on se surprend au début du XXIe siècle à retrouver exactement la même thématique. Pour ne prendre qu’un exemple. Né à Pointe-Noire en République du Congo en 1966, Alain Mabanckou a remporté avec son roman Verre cassé le prix Ouest-France / Étonnants Voyageurs 2005, le prix des Cinq continents de la francophonie 2005 et le prix RFO du livre 2005. En 2006, c’est le Renaudot qui lui est décerné pour Mémoires de porc-épic, et le prix Georges Brassens, cette année 2010, encore pour Demain j’aurai 20 ans. La thématique est la même :

Rien à dire, je suis un type bien, heureux. […] J’aime la France, les pieds de cochon et les femmes blanches […] Tout ça grâce à quoi, mes amis ? À la colonisation, pardi ! […]. Bon je sais qu’il y a l’autre-là, Aimé Césaire qu’il s’appelle, il voulait casser la baraque dans son livre de cinquante-neuf pages, écrit en tout petit, paru en 1955 chez Présence africaine là-bas […]. C’est pas gentil quand même de la part de ce Césaire. C’est même ingrat d’écrire des choses comme celles qu’il a écrites. Vous vous rendez compte qu’il a écrit noir sur blanc ce qui suit : « Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » Mais Césaire ne me fera pas changer d’idée. La colonisation était super…[19]

Le discours de l’assimilation, le rapport à l’ancien colonisateur…, nous pouvons évoquer ici la problématique de la répétition. La thématique est la même, mais la poétique, au sens large du terme – ici les techniques et procédés du récit fictionnel – a notablement changé. C’est la prétérition qui prévaut dans ce texte de Mabanckou.

Ainsi, les questions qui se posent à propos de la répétition thématique découlent de la polysémie même du terme qui peut renvoyer au piétinement stérile, ou à l’incantation qui fait surgir des forces stimulantes, ou encore à l’imitation formatrice et créatrice orientée vers le renouvellement. La répétition, qui a à voir avec les miroirs, et donc avec le même et l’autre, oscille entre les pôles identité / altérité, passé / avenir. Dans quelle mesure l’altération que convoque toute itération, selon Derrida[20], a-t-elle pu ou peut-elle modifier le propos littéraire africain sur sa conception de l’Histoire ?  Car répéter, c’est livrer la double face d’un même geste – mise à l’ombre / mise en lumière – qui devient à terme la fabrique éditoriale d’un imaginaire collectif.

La principale altération observée est le déplacement de l’engagement des écrivains africains. Au sortir de l’aliénation coloniale, profondément politisés, ils se tournent à l’aube de indépendances contre les nouvelles gens du pouvoir en Afrique et contre les maux associés au Sud – dans un jeu d’allitérations : les Sectes, le Sang, le Sexe, les Sous et le Succès[21]. Aux côtés des Sembène Ousmane (1923-2007), des Mongo Beti, Tchicaya U Tam’Si (1931-1988) qui ont commencé leur carrière avant et continué après les indépendances, une nouvelle génération d’écrivains impriment leurs marques dans le champ : l’Ivoirien Jean-Marie Adiaffi (1941-1999), les Guinéens Alioum Fantouré (né en 1938), William Sassine (1944-1997) et Tierno Monénembo (né en 1947), le Sénégalais Boubacar Boris Diop (né en 1946), le Malien Ibrahima Ly (né en 1936), le Camerounais Bernard Nanga (1934-1985), les Congolais Sony Labou Tansi (1947-1995), Emmanuel Dongala (né en 1941) et Henri Lopès (né en 1937) pour ne citer que les plus lus.

La deuxième altération : l’humour, concrétisé souvent par le propos des personnages atteints de maladie mentale, comme il en circule beaucoup dans les grandes villes africaines[22]. Sociale, la folie devient le support de tout le roman Za (2008) du malgache Raharimanana (né en 1967). Le personnage de la folle qui déambule à la recherche de son fils est africain : elle assourdit les rues de ses complaintes lancinantes. En examinant ce personnage, l’on se rend compte que Raharimanana l’exilé colle au plus près la réalité malgache. Cette affection est le résultat d’un déséquilibre du milieu, entre drogues diverses et stress du quotidien. Voici comment s’exprime alors Raharimanana dans Za :

L’anze est là qui m’attend les zenous repliés dans ses ailes. À ses côtés, le peuple des Rien-que-sairs aux agapes sublimes. Les Rien-que sairs […] n’ont plus que la sair. Leurs veines, nerfs, musclent pendent comme des lanières griffées, s’acrocent à leurs sairs comme de la morve effilée qui ne tombera zamais. […][23]

Ainsi, la dernière et non la moindre des altérations est l’appropriation de la langue. Nous ne nous attarderons pas sur la titrologie qui fait état d’impertinence  – Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit (2002) de Dany Laferrière (Haïtien, né en 1953) ; Le Bonheur a la queue glissante (1998 puis 2004) d’Abla Farhoud (Libanais, né en  1945,) -. Dans l’appropriation, le style est déjà perçu comme un « écart » chez Ahmadou Kourouma (1927-2003). Mais paradoxalement, l’étrangeté de l’écart ne signale pas seulement l’apparition de son même dans la langue, mais bien de l’autre aussi, saisi dans la rivalité. Reconnaissance de l’écart et reconnaissance de la langue du même doivent être en fait superposées en un seul temps cognitif où c’est sous la figure de l’autre que le même se laisse apercevoir, clairement mais jamais identique à lui-même, puisqu’il s’agit de création littéraire.

Aussi, ancrés géoculturellement au centre ou en périphérie, instamment rappelés à l’ordre par la reconnaissance des prix ou la simple convocation institutionnelle[24], depuis les années 1930 et jusqu’à nos jours, les écrivains jonglent-il entre récurrences et mutations et deviennent-ils des individus définis par leur hybridité d’écrivains excentrés.

Certes, le corpus comporte des lacunes comme celui de l’œuvre féminine à l’heure où une Marie Ndiaye, qui se dit entièrement française, emporte un Goncourt en écrivant sur l’Afrique[25]. L’essentiel est que ce corpus a exprimé la récurrence significative d’une conjonction livrant le sens original et originel de la pratique de l’écriture africaine : une permanente référence du monde occidental au moi, à la conscience qui les perçoit.

II.

UNE LITTÉRATURE DE NULLE PART

LE NOMADISME COMME RÉSOLUTION

1. La mélancolie : une tradition littéraire

L’affichage de l’impertinence, artefact de la mélancolie, fait partie de la tradition littéraire, qu’elle secoue périodiquement. Les XXe et XXIe siècles font partie de ces époques de crise où l’impertinence, parce qu’elle incarne un réflexe vital pour la pensée, est cultivée comme une valeur par les écrivains africains depuis la fin des années 1930. La posture de la blessure jamais cicatrisée était d’ailleurs déjà ébauchée par Bernardin de Saint-Pierre dès 1784 dans un paragraphe d’Etudes de la Nature : « La douleur du corps et les chagrins de l’âme, écrivait-il, sont des barrières que la Nature a posées pour nous empêcher de nous écarter de ses lois ».

« Exilés du langage » selon l’expression d’Anne-Rosine Delbart[26], les écrivains francophones contemporains en appellent au writing back, inscrivant leur propre parcours identitaire dans l’espace identificatoire de la collectivité. Le writing back, a priori réflexif, habite un Tiers-espace dans la lignée de la pensée de l’émancipation propre à Homi Bhabha[27].  Ce Tiers-espace est par ailleurs concrétisé dans les littératures de l’impertinence par un Nulle part nommé « Francophonie », patrie ou fratrie des écrivains. Un Nulle Part qui justifie à lui seul la mélancolie sous-jacente dans toute écriture postcoloniale. Fantasme d’écrivain ? Alain Mabanckou s’exprime dans Le Monde en ces termes  :

[…] Être un écrivain francophone, c’est certes bénéficier de l’héritage des lettres françaises, mais c’est surtout apporter sa touche dans un grand ensemble, cette touche qui brise les frontières, efface les races, amoindrit la distance des continents pour ne plus établir que la fraternité par la langue et l’univers. La fratrie francophone est en route. Nous ne viendrons plus de tel pays, de tel continent, mais de telle langue. Et notre proximité de créateurs ne sera plus que celle des univers [...][28]

Dans cette abolition fantasmée des frontières, le lieu, ou espace habité par chacun, est une « patrie imaginaire »[29] selon l’expression de Salman Rushdie. Dès lors, la création se présente comme le langage nécessaire pour exprimer l’expérience du nomadisme, des migrations, des exils et des errances. Excentré, c’est exclusivement à travers le langage que l’exilé redécouvre sa présence – présence au monde, à soi et à l’autre. Présence dans le Nord[30].

2. Le nomadisme des décolonisations :

             l’exemple des écrivains du Sud-Ouest de l’océan Indien.

[Voir la version écrite en instance de publication par l'EHESS]

Quelle réception espérer alors dans l’incertitude des frontières ?

On est tenté de répondre que seul importe le lieu dans sa fonction créatrice, artistique, imaginaire. Si de surcroît, les littératures africaines étaient actuellement aptes à ignorer la nécessité de témoigner, elles rejoindraient alors le roman contemporain universel qui semble en avoir fini avec la vraisemblance pour rejoindre la « différance »[33] selon Derrida.

CONCLUSION

Enseignant de littératures francophones à l’université Ann-Arbor, Alain Mabanckou, adoubé par les institutions de la Francophonie, signe l’acte de décès de [cette] francophonie dans Le Monde des livres en 2007 en ces termes :

Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens, décernés le même automne [2006] à des écrivains d’outre-France. Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la « périphérie » […] ? Nous pensons, au contraire : révolution copernicienne. […] Le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n’est plus le centre[34].

Propos sans aucun doute excessif. Mais en littérature aussi, aujourd’hui encore, le mot « Afrique » désigne un objet fantasmatique. La différence avec la période coloniale réside dans le sujet du fantasme : l’« exilé du langage », soit l’écrivain africain qui a choisi le nomadisme, que celui-ci soit exil ou errance.

De fait, la lente maturation des écritures africaines désigne un véritablement arrachement de la singularité du moi au temps collectif[35].

Quoi qu’il en soit, la décolonisation ne sera atteinte que lorsque en amont les  écrivains ne penseront plus « stratégie éditoriale ». Il faudra également qu’en aval, les distributeurs (maisons d’éditions et librairies) ne fassent plus le départ entre littératures francophones et littérature française. La dernière condition de la décolonisation suggèrerait que tout territoire puisse devenir lieu selon le lien que l’individu crée avec son espace.

Il reste que, née des littératures nomades, mélancolique contre toute apparence, la véritable identité des écrivains africains depuis les indépendances se trouve dans le Nulle part  ou le Tiers-espace. Leur véritable décolonisation suppose la reconstruction de tout un univers symbolique.

 

 

 


 

[1] L.-G. Damas, « Blanchi » in Pigments, Paris, Guy Lévi-Mano (préface de Robert Desnos), 1937.

[2] Voir B. Anderson, L’Imaginaire national, Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris,  éd. La Découverte, coll. Actes et mémoires du peuple, 1996, 213 p [1e éd, en anglais : 1983]

[3] Théorie littéraire : R. Lebel, Roland, Histoire de la littérature coloniale en France, Paris, librairie Larose, 1931, 236 p. ; M.-A. Leblond, Après l’exotisme de Loti, le roman colonial, Paris, Rasmussen, 1926, 64 p ; E. Pujarniscle, Philoxène ou de la littérature coloniale, préface de Pierre Mille, Paris, Ed. Firmin-Didot et Cie, 1931,  203 p. ; J. Vignaud, « La Littérature coloniale », conférence du 12 juin 1925, Causeries françaises, Paris, Cercle de la Librairie, 1925, 12 p.

[4] Le cycle est entamé par le roman éponyme de Ch. Renel, Le « Décivilisé », Paris, Flammarion, La Première Oeuvre, 1923, 249 p.

[5] D. Moncond’huy et H. Scepi (dir.), Les Genres de travers. Littérature et transgénéricité, La Licorne, Presses Universitaires de Rennes, n° 82, 2008, p. 8.

[6] Poésie, grandes voix du Sud. Cultures Sud . Notre Librairie, n ° 164, janvier-mars 2007, 189 p.

[7] Ibid., p. 99.

[8] Ibid., p. 101.

[9] Ibid., p. 72.

[10] Grandes voix du Sud, op. cit.

[11] L.-G. Damas, Pigments, 1937. En ligne. [URL : http://www.krakemanto.gf/porenmdamas.html#1. Site consulté le 02 décembre 2010]

[12] L. S. Senghor, « L’autre cinquantenaire : l’oubli de Maran (1887-1960) ». En ligne. URL : http://www.africavenir.org/news-archive/newsdetails/datum/2010/09/09/lautre-cinquantenaire-loubli-de-maran-1887-1960.html?tx_ttnews[backPid]=12&cHash=8e3158edeb7899aace32a825c0d92bd9. Site consulté le 18 décembre 2010.

[13] Pseudonyme commun aux Réunionnais G. Athénas (1880-1953) et A. Merlo (1877 –1958).

[14] J. Bardolph, Études postcoloniales et littérature, Paris, Champion, coll. Unichamp – Essentiel, 2002, p. 62.

[15] Voir J. Riesz, « Astres et désastres ». Histoire et récits de vie africains de la Colonie à la Postcolonie, Passagen/Passages, Perspectives Culturelles Transdiciplinaires, n° 9, Hildesheim/ Zürich/New-York, OLMS, 2009, 396 p

[16] Janos Riesz s’appuie sur l’anthologie Des Africains racontent leur vie de Diedrich Westermann, 1938.

[17] Voir notamment les travaux d’Emmanuelle Sibeud et de Jean-Loup Amselle.

[18] En 1957, il lance, avec son épouse Odile Tobner, la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples africains, qu’il fait paraître jusqu’en 1991.

[19] Dernières nouvelles du colonialisme, La Roque d’Anthéron, Vents d’ailleurs, 2005, p. 92-93

[20] Voir J. Derrida, « Signature Événement Contexte », dans Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972, p. 365-393.

[21] J. Tonda, « Les 5 S du système » [fiction de Joseph Tonda ; « essai fictionnel » selon les rédacteurs de Polaf , p. 5], Fin de règne au Gabon. Politique africaine, n° 115, octobre 2009, p. 123-136

[22] Ex : « Bamako, carrefour des fous : La pathologie est-elle sociale ? ». En ligne. URL http://www.maliweb.net/category.php?NID=25884. Site consulté le 14 décembre 2010.

[23] Raharimanana, 2008, Za. Roman, Paris, éd. Philippe Rey, coll. Littérature étrangère, p. 132.

[24] Voir ce mailing émanant du Chef de cabinet de l’Académie des Science sd’Outre-Mer (Paris, aynat pour objet « Importance extrême » : « Paris, le 24 septembre 2010

Samedi 27 novembre 2010

Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne

Après-midi

 Chères amies, chers amis,

            Nous sommes heureux de vous informer que l’Académie organise une séance exceptionnelle célébrant le Cinquantenaire des Indépendances africaines au grand amphithéâtre de la Sorbonne en présence attendue des plus hautes autorités de l’Etat, le samedi 27 novembre après-midi. Au cours de cette séance, sera désignée la personnalité africaine du Cinquantenaire. [Nous soulignons]

[25] Les femmes évoquées par Marie Ndiaye ont en commun « qu’elles disent non ». L’auteure est métisse et l’on est tenté d’y voir une influence sur l’origine de ces femmes, comme elle, venant du Sénégal. Ses procédés rappellent ceux de Nathalie Sarraute, dit-on, et s’inscrivent dans la foulée du Nouveau Roman. Mais l’historien de la littérature Lilyan Kesteloot « [voit] mal un écrivain français introduire de tels détails dans un roman sur l’Afrique. Ou alors peut-être un ethnologue […] Marie Ndiaye est une femme très puissante. Et j’ajouterai que sa puissance de style se décuple lorsqu’elle touche à l’Afrique ! », finit-il.

http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9012.

[26] Voir A.-R. Delbart, Les Exilés du langage – Un siècle d’écrivains français venus d’ailleurs (1919-2000), Presses Universitaires de Limoges, coll. Francophonies, 262 p.

[27] Voir H. K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale Paris, Payot, 2007, 411 p.

[28] A. Mabanckou, « La francophonie, oui, le ghetto : non ! », Le Monde, 18 mars 2006.

[29] Voir S. Rushdie, Paris, Christian Bourgeois, 1993, 432 p [Titre original : Imaginary homelands :essays and criticism, 1981-1991]

[30] Voir le colloque du Centre de Recherche Espaces/Ecritures (CREA, EA 370) de l’université Paris Ouest Nanterre La Défense et de l’Université McMaster (Ontario, Canada), Migrations, Exils, Errances, Ecritures, juin 2010,  http://www.fabula.org/actualites/article34111.php.

[31] Cité par A. Mabanckou in « La francophonie, oui, le ghetto : non ! », op. cit.,

[32] La Compagnie du Manguier, installée en France, interprète essentiellement des pièces inspirées de personnages de contes et légendes malgaches. Elle a par exemple tourné avec la pièce L’improbable rencontre de la vache normande et du zébu nomade au Printemps des poètes, puis dans les rues d’Aix-en-Provence en 2008.

[33] Voir J. Derrida, « La Différance » in  Marges de la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 1-29. « La différance, tenant ainsi le ‘milieu’ entre les différences de temps (retard, délai, temporisation) et d’espace (non-identité, non-coïncidence, distinction numérique, différend), comme elle le tenait ‘entre’ la parole et l’écriture […], et ‘entre’ l’activité et la passivité [...] dessine finalement, sous les traits d’un ‘concept’ de l’indistinction, une figure de l’anti-conceptualité, c’est-à-dire un exemple de résistance à la définition, à l’analyse, à la distinction », Ch. Ramond, Le Vocabulaire de Derrida, Paris, Ellipses, 2006 [1e éd. 2004], p. 25-26.

[34] Pour une « littérature-monde » en français, Le Monde des livres, 15 mars 2007.

[35] Voir Justin K. Bisanswa, Roman africain contemporain. Fictions sur la fiction de la modernité et du réalisme, Paris, Honoré Champion, coll. Unichamp-Essentiel, 2009, p. 202.



Quelques travaux réalisés : ouvrages, articles et communications (1995-2009)

Bureau
© N.G. 2008

Voir Livres Google à l’URL : http://www.google.fr/search?hl=fr&lr=lang_fr&client=firefox-a&hs=umK&tbo=1&rls=org.mozilla:fr:official&tbs=bks:1&q=nivoelisoa+galibert&start=10&sa=N. Site consulté le 26 avril 2010.
PUBLICATIONS :
OUVRAGES

- Nivoelisoa Galibert : Relation véritable de la prise d’un terrible Géant en l’isle de Madagascar…, anonyme de 1665, présenté par Nivo Andrianjafy, Antananarivo, Éditions du Centre Culturel Albert Camus, 1995, 68 p.

- Nivoelisoa Galibert : Madagascar dans la littérature française de 1558 à 1990. Contribution à l’étude de l’exotisme, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2 tomes, 1997, 1160 p [thèse de doctorat d'Etat, février 1995]

- Nivoelisoa Galibert : Chronobiliographie analytique de la littérature de voyage sur l’océan Indien des origines à 1896 – Madagascar Maurice Réunion -, Paris, Honoré Champion, coll. Histoire du livre et des bibliothèques 4, 2000, 239 p

- Nivoelisoa Galibert : À l’angle de la Grande Maison. Les Lazaristes de Madagascar : correspondance avec Vincent de Paul (1648-1661), Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. Imago Mundi, Série Textes 3, 2007, 543 p. (+ 11 p. ill., h. t.)

ARTICLES, CHAPITRES D’OUVRAGE ET COMMUNICATIONS

- Nivoelisoa Galibert : « Le regard de l’Autre et Madagascar », in Jean-François Reverzy, éd., L’Exclusion, Saint-Gilles (La Réunion), 05-10 novembre 1995. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Madagascar dans la Littérature française de 1558 à 1990 : contribution à l’étude de l’Exotisme », Antananarivo, Académie Nationale malgache, 15 juin 1995. Présentation de thèse. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Liliane Ramarosoa : Anthologie de la littérature malgache d’expression française des années 80, Paris, L’Harmattan, 1994 », Notre Librairie, n° 128, oct.-déc. 1996, p. 96. Compte rendu

- Nivoelisoa Galibert : « Jean-Louis Joubert, et al. : Littératures francophones de l’océan Indien. Anthologie, Paris, ACCT, 1996 », Notre Librairie, n° 128, oct.-déc 1996, p 39. Compte rendu

- Nivoelisoa Galibert : « Madagascar », Guide du théâtre en Afrique et dans l’océan Indien, Première édition, Paris, Afrique en créations, 1996, p. 191-193. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Le français à Madagascar : l’exemple de l’art dramatique » in Sélim Abou et Katia Haddad, éds., La Diversité linguistique et culturelle et les enjeux du développement, numéro spécial d’Actualité scientifique, Paris / Beyrouth, AUPELF/UREF / Université Saint-Joseph de Beyrouth, 1997, p. 391-409. Communication 1995

- Nivoelisoa Galibert : « Histoire, littérature et société : le silence malgache », in Jean-François Reverzy, éd., Désir colonial et psychanalyse de la décolonisation, Antananarivo, ASPMOI/ARRPPOI/Editions Grand Océan/Université d’Antananarivo, 28-29-30 novembre 1997. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Le décivilisé de Renel à Mallet », Séminaire international DEA Langage et parole , UPRESA 1041 du CNRS, 10-14 février 1997. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Les écrivains français et Madagascar : de la Relation véritable au conte philosophique », in Paolo Carile,dir., Sur la route des Indes Orientales Aspects de la francophonie dans l’océan Indien, Paris/Ferrare, Nizet / Schena, t. 2, 1998, p. 71-93. Article

- Nivoelisoa Galibert : Préface du roman Le Décivilisé de Charles Renel, La Réunion, Éditions Grand Océan, coll. Le Roman colonial, 1999, p. 7-16. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Libertalia : le rêve pirate de 1709-1710 », Bulletin de l’Académie Malgache, Tananarive, tome 76/1-2, 2000 (2001). Communication 1998

- Nivoelisoa Galibert : « Littérature et sociologie. Point sur la littérature malgache d’expression française », in Jean-François Hamon et Yu-Sun Live, éds., Kabaro, revue internationale des sciences de l’homme et des sociétés, vol. 1, n° 1/2, Paris, L’Harmattan/Université de la Réunion, 2000, p. 203-219. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Le ‘décivilisé’ dans la littérature française sur Madagascar », in Bulletin de l’Académie Malgache, tome 75/1-2, p. 17-23. Communication 1999

- Nivoelisoa Galibert : « Madagascar : les femmes écrivains des années 1980 et la langue française », in Jean-Cléo Godin, éd., Nouvelles écritures francophones : vers un nouveau baroque ?, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. Espace littéraire, 2001, p. 428 à 439. Communication 1998

- Nivoelisoa Galibert : « Histoire, littérature et société : le silence malgache », in RAHARIMANANA Jean-Luc, éd., La Littérature malgache, Interculturel Francophonies 1, juin-juillet 2001, Lecce (Italie), Argo Editions, 2001, p. 87-103. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Mer Indienne et imaginaire français au XVIIe siècle : Relation véritable de la prise d’un terrible géant dans l’Isle de Madagascar…, récit anonyme de 1665 », in V. Y. HOOKOOMSING et Kumari R. ISSUR, éds., L’Océan Indien dans les littératures francophones, Paris, Karthala /Université de Maurice, 2003, p. 40-55. Communication 1997

- Nivoelisoa Galibert : « Daniel Defoe, le rêve pirate et l’océan Indien : un siècle de distorsions (1905-1998) », in Sophie LINON-CHIPON et Sylvie REQUEMORA, éds., Les Tyrans de la mer. Pirates, corsaires et flibustiers, Paris, Presses de l’Université Paris Sorbonne, coll. Imago Mundi 4, 2003, p. 265-281. Communication 2000.

- Nivoelisoa Galibert : « Itinéraire d’un volcan : savoir, idéologie, imaginaire autour du Piton de La Fournaise de J.-B. Bory de Saint-Vincent (1804) à M.-A. Leblond (1946) », in Dominique BERTRAND, éd., Mémoire du volcan et modernité, Université de Clermont-Ferrand, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 179-194. Communication 2001

- Nivoelisoa Galibert : « Coalescence : voyageurs français et écrivains créoles réunionnais devant le piton de la Fournaise (1801-2001) », in Jean-Luc RAHARIMANANA, éd., Identités, langues et imaginaires dans l’océan indien. Interculturel Francophonies, Lecce, Argo [Alliance française], n° 4, nov.-déc. 2003, p. 153-176. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Port de badge et vision panoptique : les dockers’ flats de Port-Louis dans Rue La Poudrière (1988) d’Ananda Devi », in Ports et voyages dans le Sud-Ouest de l’océan Indien (XVIIe-XXe siècles.) Revue Historique des Mascareignes, Association Historique internationale de l’Océan indien (AHIOI), Université de La Réunion, n ° 5, 5e année, 2004, p. 95-109. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Fanjahira ou la coupure », Ports et voyages dans le Sud-Ouest de l’océan Indien (XVIIe-XXe siècles). Revue Historique des Mascareignes, Association Historique internationale de l’Océan indien (AHIOI), Université de La Réunion, n ° 5, 5e année, 2004, p. 183-189. Communication 2003

- Nivoelisoa Galibert : « La beauté convulsive du pic du Teide », in Dominique BERTRAND, éd., L’Invention du paysage volcanique, Presses de l’Université Blaise Pascal, coll. Volcaniques, 2004, p. 153-166. Article

- Nivoelisoa Galibert : Chronobibliographie analytique d’ouvrages de voyages sur La Réunion, des origines à la fin du XIXe siècle, N. Dodille, éd., http://www.littérature-réunionnaise.com. Base de données bibliographiques

- Nivoelisoa Galibert : « Désirs et symptômes : l’invention de l’espace dans Poèmes et paysages (1852-1892) », in Prosper ÈVE, éd., Auguste Lacaussade (1815-1897). Le fils d’une affranchie d’avant 1848. Milieu. Action. Modernité, s.l. [Saint-Denis de la Réunion], Océan Éditions, 2004, p. 223-235. Communication 2004

- Nivoelisoa Galibert : « De l’obsidienne capillaire aux cheveux du volcan : le Piton de la Fournaise dans la psyché des contes pour la jeunesse », Marie-Françoise BOSQUET et Françoise SYLVOS, éds., Magma mater. Imaginaire du volcan dans l’océan Indien, Paris / Saint-Denis, L’Harmattan / Université de La Réunion, Le Publieur, 2004, p. 33 – 50. Communication 2001

- Nivoelisoa Galibert : « La pierre vierge de tout ciseau : Nicolas Mayeur (1747-1813), voyageur interprète, et les pratiques dévotionnelles malgaches », in Sophie LINON-CHIPON et Jean-François GUENNOC, éds., Transhumances divines. Récits de voyage et religion, Paris, PUPS, coll. Imago mundi 9, 2005, p. 211-222. Communication 2001

- Nivoelisoa Galibert : « Saveurs osées : Le Repas et l’amour chez les Merinas de Jean Paulhan (1912) », in Corinne DUBOIN, éd., Dérives et déviances, Paris / Université de La Réunion, Le Publieur, 2005, p. 233 – 244. Communication 2004

- Nivoelisoa Galibert : « L’océan Indien missionnaire à l’épreuve de l’altérité : du dispositif triadique Réunion-Maurice-Madagascar au procès d’inculturation (XVIIIe-XXe siècles) », Dynamiques dans et entre les îles du Sud-Ouest de l’océan Indien (XVIIe au XXIe siècles), Revue historique de l’océan Indien, n° 1 , 2005, p. 17 – 31. Communication 2004

- Nivoelisoa Galibert : « Régions inhabitées : l’invention du paysage malgache dans l’œuvre de Robert Mallet (1915-2002) », in Serge MEITINGER, éd., Espaces et paysages. Cahiers CRLHOI, n° 14, Paris / Saint-Denis, L’Harmattan / Université de La Réunion, 2006, p. 226 – 238. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Des lettres encodées à l’itération : la face lisible de l’identité lazariste au Fort Dauphin (1648-1661) », Tsingy, Revue de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie de Madagascar, n° 3, mars 2006, p. 9 – 18. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Res fictae, res factae : les lazaristes du Fort Dauphin dans l’imaginaire collectif », Varia. Tsingy, Revue de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie de Madagascar, n° 5, mars 2006, p. 9 -18. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Métissages dans l’écrit littéraire malgache de 1926 à 1972 », Kiltir kreol / Culture créole, n° 5, octobre-décembre 2005, Maurice, Centre Nelson Mandela, 2005, p. 63-74

- Nivoelisoa Galibert : « Exilée du langage. Ananda Devi : entre cosmopolitisme et repli sur soi », Les Femmes dans l’océan Indien. Tsingy, Revue de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie de Madagascar, n° 6, septembre 2006, p. 85 – 94. Article

- Nivoelisoa Galibert : « De l’histoire-récit à l’histoire-discours », Science, Techniques et Technologies du XVIIe au XXe siècles, Revue historique de l’océan Indien, n° 2, 2006, p. 298-301. Synthèse de colloque. Communication 2005

- Nivoelisoa Galibert : « Séméiologie des maladies tropicales au XVIIIe siècle : du Nouveau Voyage aux grandes Indes […] de Luillier (1726) aux Études de la nature de Bernardin de Saint-Pierre (1784) », Science, Techniques et Technologies (XVIIIe au XXIe siècles), Revue historique de l’océan Indien, n° 2 , 2007, p. 7 – 18. Communication 2005

- Nivoelisoa Galibert : « Hilaire Dovonon : La Floraison des baobabs. Nouvelles, Gibles, d’un Noir si Bleu, coll. Traverses, 2006, 269 p », Retours sur la question coloniale. Cultures Sud. Notre Librairie, n° 165, avril – juin 2007, p. 149. Compte rendu

- Nivoelisoa Galibert : « Les ‘sentiers vagabonds’ de Barlen Pyamootoo », Nouvelle génération. 25 auteurs à découvrir. Cultures Sud. Notre Librairie, n° 166, juillet-septembre 2007, p. 147-149. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Jacques-Félicien, enfant choyé de la croix catholique », Jean-Luc RAHARIMANANA, éd., Jacques Rabemananjara. Interculturel Francophonies, n° 11, juin – juillet 2007, p. 181-199. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Palimpsestes dans l ‘écrit littéraire malgache », L’Archipel des Lettres, Ouessant, Association CALI (Cultures, Arts et Lettres des Îles), n° 1, janvier – juin 2007, p. 90-107. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Jacques Rabemananjara (1913-2005). Une perpétuelle négociation de l’identité », Poésie : Grandes Voix du Sud, Cultures Sud. Notre Librairie, n° 164, janvier – mars 2007. Article

- Nivoelisoa Galibert : « De l’ambiguïté d’une oeuvre à l’ambivalence d’une décolonisation : les Réunionnais Marius-Ary Leblond et l’océan Indien », in Y. Combeau, éd., avec la collaboration de Didier Galibert, La Réunion et l’océan Indien. Histoire et Mémoires. XVIIIe-XXIe siècles, Paris, les Indes savantes, 2007, p. 117 – 128. Communication 2006

- Nivoelisoa Galibert : « Océan Indien : Madagascar et Mascareignes : XVIIe-XXIe siècles », in Claire LAUX, éd., Les Écritures de la mission dans l’outre-mer insulaire (Caraïbes, Océanie, Mascareignes, Madagascar), Turnhout, Brepols Publisher, coll. Anthologies et documents de textes missionnaires, 2007, p. 65 –126. Chapitre d’ouvrage

- Nivoelisoa Galibert : « Lettres du Fort Dauphin à Vincent de Paul (1648-1655) : un corpus encodé, lieu de surgissement de l’identité lazariste. Comparaison entre le Registre 1501 Madagascar et les manuscrits dits ‘du père Baldacchino’ », Transversalités. Revue de l’Institut catholique de Paris, n° 104, oct. déc. 2007, p. 113-124 [actes, Ch. Paisant, éd., Les Écrits missionnaires. Le non publié, le publié, colloque du Groupe de Recherche Interdisciplinaire sur les Écritures Missionnaires de l’Institut Catholique de Paris (4-5 mars 2005)]

COLLOQUES : N. B. Voir aussi les mentions « Communication » dans paragraphe « Publications : Articles et communications »

- Nivoelisoa Galibert : « À propos d’un retour de Goa : Lettres de Lazaristes du Fort Dauphin (1649-1656) à Monsieur Vincent de Paul (5 février 1650) », in CRLV (Paris-IV Sorbonne), Université de Nice et Château de Grignan, Grignan, éds., Imago Mundi II : Lettres et images d’ailleurs, 19 et 20 octobre 2001. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Lettres du Fort Dauphin à Vincent de Paul (1648-1655) : un corpus encodé, lieu de surgissement de l’identité lazariste. Comparaison entre le Registre 1501 Madagascar et les manuscrits dits ‘du père Baldacchino’ », in GRIEM, éd., Les Écrits missionnaires. Le non publié, le publié, Paris, Institut Catholique de Paris, 4 et 5 mars 2003. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Quelques enjeux littéraires et stratégiques de la diaspora francophone de l’océan Indien » in Peter HAWKINS et Julia WATERS, éds., Les littératures et cultures post-coloniales de l’Océan indien francophone : diasporas, migrations et identités, Centre for Study of colonial and postcolonial Societies, University of Bristol, 13 – 15 juillet 2006. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Dialogue avec l’autre, dialogue avec le même : un témoignage missionnaire à Madagascar en 1929 », in Jean-Michel RACAULT et Marie-Françoise BOSQUET, éds., Le Dialogue d‘idée et ses formes littéraires, Paris/Saint-Denis de La Réunion, L’Harmattan : Université de La Réunion, 2008, p. 233-243 [Journée Crlhoi, Université de La Réunion, 25 mars 2006]. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Du désordre fictionnel aux faits éclairants : le citoyen Lescallier à Madagascar (1792) », in Jean-Michel RACAULT et Marie-Françoise BOSQUET, éds., Colonisation et idéologies coloniales dans l’océan Indien (16e-18e siècles) : échos et prolongements, Université de La Réunion, Journée Crlhoi, 14 avril 2007. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « La ‘conversion des peuples’ : lazaristes et antanosy à Madagascar au XVIIe siècle », in P. ÈVE, éd., Missiologie de l’océan indien, Université de La Réunion, 9-11 avril 2007. [Voir Documents sonores de l'ARCC (Association Réunionnaise Culture Communication), courriel : culturearcc@gmail.com] Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Le non-dit de Barlen Pyamootoo (né en 1960) : Hindous et Créoles de Maurice entre identité, ipséité et altérité », in Nicole Khouri, éd., L’Afrique des Indiens. Outre-Mers. Revue d’histoire, n° 360-361, 2e semestre 2008, p. 109-127. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Aux sources de l’hybridité : le citoyen Lescallier à Madagascar (1803) », colloque Sielec [Société internationale d'étude des littératures de l'ère coloniale], Culture, identité et transferts culturels : Étude des imaginaires culturels à l’Ère des empires, Montpellier, Université Paul Valéry, 14 – 16 mai 2008. Communication [actes à paraître in Les Cahiers de la Sielec en 2010]

- Nivoelisoa Galibert : « De l’isle Saint-Laurent à l’isle Bourbon : mariages mixtes au fort Dauphin au XVIIe siècle », L’Archipel des Lettres, n° 3, juin-décembre 2008, p. 107 – 117. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Entre Histoire et Mémoire : le mystère des origines à Madagascar », Ouessant, Association CALI (Cultures, arts et littérature insulaires], La Naissance des îles, Salon international du Livre insulaire, samedi 23 août 2008. Conférence

- Nivoelisoa Galibert : « Johary Ravaloson ‘Entre désir et détermination’ », Cultures Sud, n° 170, juillet-septembre 2008, p. 117-122 p. [Article, CR, extrait choisi de La Porte du Sud]

- Nivoelisoa Galibert : « À l’angle de la Grande Maison : le Fort Dauphin des lazaristes (1648-1674) », in Marie-Françoise Bosquet, Serge Meitinger et Bernard Terramorsi, éds., Aux confins de l’Ailleurs. Voyage, altérité, utopie. Hommages offerts au professeur Jean-Michel Racault, Paris/Saint-Denis, Klinclsieck/Université de La Réunion, 2008, p. 23-33. Article

- Nivoelisoa Galibert : « Dialogue avec l’autre. Dialogue avec le même. Un témoignage missionnaire à Madagascar au début du XXe siècle », in Marie-Françoise Bosquet et Jean-Michel Racault, éds., Pour une poétique de l’échange philosophique : le dialogue d’idées et ses formes littéraires, Paris / Saint-Denis de La Réunion, L’Harmattan/Université de La Réunion, 2008, p. 233-244

- Nivoelisoa Galibert : « Des mystères essentiels du christianisme au syncrétisme : les missionnaires de Canada vus par les lazaristes à travers les textes de Vincent de Paul (1633-1660) », in Nicole LEMAITRE, éd., La Mission et le sauvage. Huguenots et catholiques d’une rive atlantique à l’autre, XVIe-XIXe siècles, Paris, CTHS, coll. CTHS Histoire, 2009, p. 183-198 [Actes du 133e congrès du Cths, Comité des travaux historiques et scientifiques], Migrations, transferts et échanges de part et d’autre de l’Atlantique, à l’occasion du 400e anniversaire de la fondation de Québec, Québec, 2-6 juin 2008. Communication

- Nivoelisoa Galibert :  » Cultures citadines et esthétique de la réception : le cas du roman malgache Za de Raharimanana (2008) », in Jocelyn Chan Low, Prosper Ève et Faranirina Rajaonah, éds., Colloque international Multiculturalisme, échanges et métissages culturels dans les villes de l’océan Indien occidental (XVIIIe-XXe siècles), Paris-Diderot, Sedet, 13-15 novembre 2008 [actes à paraître en 2009]

- Nivoelisoa Galibert, « L’édition de la correspondance missionnaire comme paradigme de la résistance à l’oubli : l’exemple des lazaristes à Madagascar (1648-1674) », in Célèbres ou obscurs. Hommes et femmes dans leurs territoires et leur histoire, Cths, Bordeaux, 20 – 25 avril 2009. Communication

- Nivoelisoa Galibert : « Bildungsroman et décolonisation de Madagascar : Le Goût de la mangue de Catherine Missonnier (2001) », in Norbert DODILLE, éd., Idées et représentations coloniales dans l’océan Indien du XVIIIe au XXe siècles , Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. Imago mundi 17, 2009, p. 451-465. Communication

- « Res fictae, res factae : les lazaristes de Madagascar au XVIIe siècle », Séminaire LMD, François Moureau, éd., Récits de première rencontre, Université Paris-Sorbonne, CRLV, 30 mars 2010. Conférence.

- Nivoelisoa Galibert : « L’invention des tropiques à travers l’oeuvre malgache de Robert Mallet (1915-2002″ in Cths, Paysages,  135 e congrès du Cths, Université de Neuchâtel, 6-11 avril 2010. Communication

 - Nivoelisoa Galibert :  » Les Vazaha very. Figures de décivilisés, de Renel à Mallet (1923-1964) « ,  RIRRA21/ MSH / SIELEC, in Les nouveaux mondes. Un mythe fondateur des littératures de l’ère coloniale, Montpellier, Unversité Paul Valéry, 26-28 mai 2010. Communication

- Nivoelisoa Galibert :  » ‘Mon Afrique qu’ils ont cambriolée‘  : les littératures de l’impertinence de Damas à nos jours   » , in Elikia M’Bokolo, Catarina Madeira-Santos, Jean-Claude Penrad, éds, Il était une fois les indépendances africaines…, Paris, EHESS, jeudi 21 et vendredi 22 octobre 2010 (à l’occasion de la Commémoration des 50 ans des décolonisations). Conférence-débat [Discutants : Livia Apa (Universiate di Napoli – L’Orientale), Jean-Paul Colleyn (EHESS) - Jean-Luc Racine (FMSH – CNRS)].

 



Paysans, intellectuels et populisme à Madagascar…, par F. Raison-Jourde et G. Roy (Karthala, 2010)

Françoise RAISON-JOURDE et Gérard ROY, Paysans, intellectuels et populisme à Madagascar. De Monja Jaona à Ratsimandrava (1960-1975),

Paris, Karthala, coll. Hommes et sociétés, 2010, 490 p.

4e de couverture :

Pays indépendant depuis 1960, Madagascar connaît en 1971-1972 sa première grande crise. Le régime, réputé stable grâce à l’image débonnaire de son président, Philibert Tsiranana, s’effondre sous un double impact. D’abord en 1971, la révolte des paysans du Sud déshérité, sans armes, menés par Monja Jaona, ancien des luttes anticoloniales. Le brutal « rétablissement de l’ordre » révèle un rapport d’oppression et d’exploitation sous couvert d’un discours développementiste.

Puis c’est le mai malgache, manifestations de collégiens et étudiants font chuter le régime. Une génération de jeunes diplômés réclame des emplois et s’insurge contre le lien néo-colonial. Formée sur place, est-elle pour autant enracinée identitairement et consciente des difficultés des ruraux qui constituent plus des trois quarts de la population ? Dans l’encadrement entièrement français de coopérants et chercheurs, certains sont des alliés dans la critique du régime et aident à la montée d’intellectuels militants malgaches. Ensemble, ils opèrent des transferts de concepts et outils pour l’analyse des sociétés locales en termes de classe.

Mai 1972 amène aussi la prise en charge du paysannat par le ministre et colonel de gendarmerie Ratsimandrava qui opte pour la voie du fokonolona, unité de base  en partie autogérée. Populiste, il ne croit ni à la démocratie à l’occidentale ni aux partis. Son assassinat, éclairé ici avec précision, entraîne le gauchissement de son plan, repris par Ratsiraka dans un projet de révolution par le haut.

Ces épisodes majeurs sont éclairés par la parole d’acteurs locaux : paysans en réunion ou à la radio, histoire de vie de Monja Jaona, tournées de Ratsimandrava, courriers d’époque et entretiens actuels avec d’anciens coopérants. La reconstitution du champ intellectuel citadin est confrontée à la méfiance des « sans diplôme » qui ont la mémoire de 1947 et une riche imagination politique. Le tout se veut une fabrique de l’histoire malgache par le bas.



Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) ou la mise en récit du deuil

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On connaissait le Rabearivelo poète. Un peu moins le prosateur bilingue, auteur notamment de romans et de nouvelles francophones publiés à titre posthume en 1988 (L’Interférence, roman suivi de Un conte de la nuit, nouvelle, Hatier 1988) et dans Océan Indien (L’Aube rouge, Omnibus, 1998).

Composé en 1933-1934, Un conte de la nuit constitue le fruit d’un imprévu douloureux puis obsessionnel dans la vie de l’écrivain : en l’espace de quelques semaines, il perd sa fille Voahangy (17 janvier 1931 – 2 novembre 1933), dans des circonstances restées obscures, allant de la nécrose d’un orteil aux symptômes d’un empoisonnement. Ainsi, le but premier de l’écriture de cette nouvelle semble une catharsis : l’écriture crée « la douce et cruelle illusion de son… non‑départ [de Voahangy]! », indique Rabearivelo en décembre 1933 dans les Calepins bleus, son journal intime prévu de paraître dans la collection « Planète libre »  du CNRS le 4 octobre 2010. L’objectif annoncé souligne d’entrée de jeu l’alliance de la lettre et de la perte. En effet, considérée comme une chance de « survie », l’écriture tire son expressivité du fait que le travail de deuil est à l’oeuvre au sein même de la narration. En tant que récit d’un événement vécu, la nouvelle se lit d’ailleurs parallèlement au journal où Rabearivelo consigne les faits entourant la mort de sa fille, à la fois les mêmes et autres : « […] Si j’ai attendu l’évolution d’une lune […] c’est tout simplement aux fins de me sentir au strict milieu de mes souvenirs et pour pouvoir composer de leurs fleurs une gerbe… identique, fidèle. » (Calepins bleus, décembre 1933) [Nous soulignons].

Dans cette composition, il choisit un peintre comme protagoniste. La focalisation externe était la condition des stratégies choisies d’évitement et de diversion du moi privé protégé par le journal (« Per se, strictement per se »). Le versant public devrait donc l’emporter ici sur le versant privé. Mais il semble que c’est paradoxalement dans ce texte du retrait de soi par la fiction (Un conte de la nuit est une nouvelle) que Rabearivelo se dévoile le plus. Cette interrogation sur les frontières des deux présentations d’un moi public, associé à l’écriture, et d’un moi privé, irréductible, est sans doute à l’origine de la non publication de l’opus du vivant de l’auteur.

Pour suivre Laure Depretto, « dans l’atelier du moi écrivant apparaissent ainsi tous les scrupules concernant le choix du départ entre ce qui peut être public et ce qui doit rester privé, notamment dans le domaine des relations amoureuses »[1]. Ainsi, la grande absente d’Un conte de la nuit, est Paula, une des amantes de Rabearivelo, à qui la nouvelle est dédiée sous le pseudonyme de « Janvier » ainsi qu’à sa femme Mary. Paula a pourtant accompagné Rabearivelo pendant toute la maladie de Voahangy. En effet, au-delà du moi endeuillé, une autre déclinaison du moi qui surgit à travers Un conte de la nuit dans la stratégie de dispersion est le moi générationnel qui pourrait expliquer la réticence de Rabearivelo à la publication : « Le comprendra-t-on ? Ce que je tâcherai avant tout de démontrer et d’analyser dans ma nouvelle, c’est un conflit de culture et de race qui confine en drame sombre et déroute un homme, une conscience, une âme, un tempérament. Celui que j’appelle LUI dans cette histoire n’est autre que moi. » (Calepins bleus, janvier 1934). Par ailleurs, Rabearivelo soulève dans la nouvelle la question alimentaire et baudelairienne de la reconnaissance de l’artiste pour la subsistance : « […] il faut plaire à ceux aux frais de qui l’on veut vivre ! ». Mais social dans la dénonciation des problèmes culturels et raciaux de la société malgache (superstitions, sorcellerie, tradition des simples, préjugés de « dynastie », opposition entre Merina et peuples de la côte, vertu du métis, etc.), le romantisme se sert de la métaphore d’un écrit à l’autre[2]. Par exemple, les « innombrables taches rouges » observées sur le ventre de l’enfant dans les Calepins bleus, décembre 1933) deviennent « d’innombrables grappes de raisins [sic] » dans Un conte de la nuit. Naturaliste aussi dans la précision clinique, Rabearivelo use du « petit fait vrai » : les gémissements  de la mourante : « Je souffre ! Le ventre me brûle ! Je meurs ! Père ! Mère ! Des cataplasmes chauds ! Des inhalations ! De l’eau ! » (Calepins bleus, décembre 1933) sont  répercutés  presque littéralement dans la nouvelle : « Je brûle, ô père, ô mère ! Je brûle ! Mon ventre est en feu ! Donnez-moi de l’eau, du lait, du Vichy ! Donnez-moi quelque chose ! Je brûle ! ». Si, grâce aux forces de l’imprévu, Rabearivelo peut inventer à sa voisine, la « jeune vieille », un passé de commerce avec « la vertu mystérieuse des arbres et la force sacrée des morts », il peut aussi établir un réseau de correspondances symboliques entre les trois règnes du végétal (le raisin), de l’animal (le chiot) et de l’humain (l’enfant)[3] : le raisin empoisonné dans la fiction protège l’auteur de tout soupçon de superstition, l’enfant rend toutefois son dernier soupir au moment même où meurt le chiot de la « sorcière » – désignée comme telle dans la nouvelle et non pas dans les Calepins bleus -.

Ainsi, l’étude des personnages fait éclater ceux-ci en différentes représentations – représentations fantasmatiques ou métaphores de conflits psychiques. L’opposition s’installe entre savoir intellectuel du peintre et sciences obscures du voisinage, entre lesquels se glisse un tiers élément : la pharmacopée (le peintre guérit quelques jours plus tôt d’une fièvre bilieuse grâce au pouvoir des simples). Enfin, la vertu du métis, autre élément liminaire[4] sur la frontière du monde occidental convoité et du monde traditionnel malgache, offre à Rabearivelo le dénouement souhaité dans la réalité : devant sa maison qui « saigne » grâce au stratagème de l’aniline rouge[5] sur le toit exposé à la pluie, la police emmène la sorcière devenue folle.

En résumé, l’écrivain et le peintre, la voisine suspecte et la sorcière, le métis imaginaire à la charnière de deux civilisations, dénués de noms mais caricaturés (le peintre évoque nécessairement Gauguin, la sorcière est entourée de chats) construisent l’unicité du récit autour de quelques artefacts : la réplication par la similarité, la répétition et l’opposition. Le travail de deuil est ainsi devenu une forme de désir qui structure l’enchaînement des événements narrés par la dynamique de la mémoire au service du « public ». Travail de mémoire sur le rôle de Paula et sur les raisons réelles de l’impécuniosité du couple ; omniprésence d’« objets » – ainsi de ces « yeux révulsés » de la voisine -, un constant échange inarticulable entre d’une part, le moi privé représenté par Rabearivelo, et d’autre part les doubles qu’il se crée, à la fois le peintre et le métis mis en récit : à partir de ces symptômes psychiques, Rabearivelo décrit les mécanismes de défense du moi et les stratégies d’évitement générées par la redécouverte des pouvoirs de la lettre et l’édification d’un contre-pouvoir déconstruisant la réalité mortifère de la perte.

Ce sont là les prémices de l’hybridité, concept postcolonial développé beaucoup plus tard, dans les années 1990, par l’école d’Homi K. Bhabha[6].

Décidément, le personnage de Jean-Joseph Rabearivelo était largement en avance sur son époque.

 

 


 

[1] Laure Depretto « Quel genre pour quel moi ? Les paradoxes du récit de soi » CR de Moi public et moi privé dans les mémoires et les écrits autobiographiques du XVIIe siècle à nos jours, études réunies et présentées par Rolf Wintermayer  en collaboration avec Corinne Bouillot  Mont Saint-Aignan : Publications des universités de Rouen et du Havre, 2008, 443 p. En ligne. URL : http://www.fabula.org/actualites/article26651.php. Site consulté le 16 octobre 2009.

[2] Selon Patrick Marot, « La conception de la métaphore comme processus de deuil, telle qu’elle se manifeste dans l’esthétique romantique, est étroitement liée à cette définition d’une perte ontologique inhérente au langage », in Pierre Glaudes et Dominique Rabaté, Deuil et littérature, Modernités 21, Presses universitaires de Bordeaux, 2005 p. 118-119.

[3] Voir Josette Rakotondradany, « L’expérience vécue. 1. Un conte de la Nuit », L’univers de Jean-Joseph Rabearivelo, thèse de doctorat d’État ès lettres, Université de Provence, 1987, t . 1, p. 100-109.

[4] Le passage d’une époque à une autre, d’une culture à une autre, d’un statut à un autre… constitue un espace de tous les possibles. Voir Victor Turner, Le Processus rituel : structure et contre-structure, Paris, PUF, 1990, [1e éd. : The Ritual Process : structure and anti-structure, Ithaca, Cornell University Press, 1969]

[5] L’aniline est un composé organique aromatique de formule chimique. En sus de la couleur violet-bleu utilisée par les peintres, l’aniline a été le produit de départ de la synthèse d’un grand nombre de médicaments. La « sorcière » croit qu’il pleut du sang sur sa maison, de la démence dans la fiction de Rabearivelo.

[6] Voir, Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007 [1e éd., The location of culture, 1994]

 



Entre femmes et géographie (par Alessandra Grillo)
3 mai, 2010, 18:22
Classé dans : compte rendu,difference,reflexion,voyage

Luisa Rossi, L’altra mappa. Esploratrici, viaggiatrici, geografe, Reggio Emilia, Diabasis, collection “Passages”, 2005, 432 p., 25 €, 4 cahiers de photos dont 1 en couleur, ISBN 88 8103 281 3

Luisa Rossi propose un voyage parmi les exploratrices et les voyageuses qui, à partir du XVIe siècle jusqu’au début du XXe ont lutté contre les préjugés d’un monde scientifique tout masculin. Pour la première fois on présente un travail sur les connaissances que les femmes on apporté aux études géographiques, avec un parcours à travers les noms les plus célèbres du voyage au féminin au XIXee siècle pour continuer les études et les expérimentations scientifiques, face à un monde universitaire masculin qui boycotte la volonté et la culture féminine.

Entre femmes et géographie (par Alessandra Grillo) dans compte rendu L%27altra%20mappaDonne, viaggiatrici, letteratura al femminile. Quando si usano termini del genere, immediatamente si inizia a pensare a categorie, a casi eccezionali, a stranezze della natura degne dei racconti sugli enfants sauvages: una donna in viaggio per i deserti dell’Asia, la savana africana o i ghiacci del Polo? Che bizzarria! Che follia! Addirittura, che scandalo! Quando ci si ritrova di fronte alla caparbietà di alcune donne che vogliono farsi largo nel mondo tutto maschile delle esplorazioni, della geografia o della scienza, non si può non riflettere sulla difficoltà e sui pregiudizi contro i quali fino al XX secolo l’universo femminile è costretto a scontrarsi.

Luisa Rossi presenta un panorama femminile molto vasto e ricchissimo, a partire dal Cinquecento fino al Novecento, per costruire una geografia diversa, un’altra mappa appunto; diverse opere hanno infatti approfondito le storie di donne che si sono ribellate ai clichés per mettersi in marcia sulle strade del mondo, L’altra mappa invece vuole studiare il ruolo femminile nella storia della geografia e della cartografia, proponendo dunque un terreno di lavoro relativamente vergine.

Nell’introduzione, Luisa Rossi ripercorre la storia delle donne e quella della geografia per cercare un punto di contatto tra i due binari. E nonostante le difficoltà oggettive, dovute principalmente all’impossibiltà da parte delle donne di ricevere una preparazione geografica e scientifica adeguata, assistiamo al ricco sapere prodotto dalle prime viaggiatrici che con i loro resoconti si fanno largo nel vasto mondo della letteratura di viaggio. [...]

Sia Margherita Hack sia Luisa Rossi sottolineano quanto ci sia ancora da fare in questo ambito tutt’oggi; L’altra mappa permette di colmare la lacuna sul contributo femminile alla geografia e fornisce inoltre una ricchissima mole di informazioni e di immagini di viaggiatrici tra Cinquecento e Novecento: da rimarcare infatti sono i diversi cahiers fotografici e cartografici di gran pregio sia nella particolarità e rarità delle immagini riprodotte sia nel formato e nella qualità della riproduzione.

 Quatrième de couverture : L’autrice ripercorre la storia delle donne e la storia della geografia allo scopo di “scoprire se e da quando ci sia stato e quale caratteristiche abbia avuto il contributo delle donne alla conoscenza e rappresentazione degli spazi geografici”. Malgrado le difficoltà poste dalla società e dal costume e la mancanza di preparazione specifica, molte donne si sono cimentate in viaggi anche avventurosi e in paesi lontani e ne hanno scritto: questo è stato a lungo l’unico modo che avevano per “fare geografia e produrre sapere geografico”. M. H.

Revers de couverture : È vero che “le donne non sanno leggere le carte” e che le loro attitudini territoriali sono molto più sviluppate, per natura, di quelle degli uomini? Davvero, rispetto ad essi, come afferma un solido pregiudizio, le donne hanno un minore senso di orientamento? E, infine, perché le donne sono rimaste, fino a tempi recentissimi, al di fuori delle istituzioni geografiche?

La storia della geografia e della cartografia risulta essere fino ad oggi una “storia senza donne”. Eppure dagli interstizi di una storia della geografia, della cartografia e del territorio scritte al maschile fuoriesce, con Luisa Rossi, un quadro diverso, un’altra mappa del mondo. “Altra”, perché i risultati delle ricerche mettono in luce una partecipazione femminile assai più ampia di quella conosciuta. “Altra”, in quanto, anche per il sapere territoriale, vale la teoria del posizionamento, si cui si fonda l’analisi di genere.

Dopo un’ampia introduzione teorica, il libro affronta una galleria di casi significativi della partecipazione delle donne al viaggio, alla scoperta e alla rappresentazione del mondo (sia in spazi esotici che vicini), concludendosi alle soglie del secolo scorso, con il primo ma non timido ingresso di una geografa nell’Università.

L’auteur : Luisa Rossi è professore di Geografia e Storia della geografia e delle esplorazioni all’Università di Parma e collabora con le università di Genova e Limoges. Si occupa di temi ambientali, paesaggio e storia del territorio toscano e ligure. Tra le sue più recenti pubblicazioni: Dora d’Istria. I bagni in mare: una principessa europea alla scoperta della Riviera (Genova, 1998), Lo specchio del Golfo. Paesaggio e anima della provincia spezzina (La Spezia, 2003) e Scoprire le carte. Qualche novità in fatto di donne e cartografia (“Archivio per la storia delle donne”, II, Napoli, 2005).

   


Récits de première rencontre : les lazaristes de Madagascar (Sorbonne, 30 mars 2010)

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RES FICTAE, RES FACTAE : LES LAZARISTES DE MADAGASCAR AU XVIIE SIÈCLE

RÉSUMÉ

Le corpus de cette analyse aléthique, qui veut distinguer le réel de l’imaginaire dans l’évangélisation de l’Anosy, est constitué de la correspondance des prêtres adressée à Vincent de Paul de 1648 à 1661. La réflexion sur l’échec de cette mission s’organise selon deux pistes : prosopographique, pour apporter un éclairage sur la difficulté d’être missionnaire au XVIIe siècle, et anthropologique, pour actualiser ce que les ethnologues, regroupés dans l’esprit des travaux de Bastide autour de Laburthe-Tolra, nomment aujourd’hui le « principe de coupure ». Cette double lecture se tisse autour de trois axes : la solitude du missionnaire, le binôme culturel antagoniste et l’absence d’Occident à Fanjahira.

            La solitude du missionnaire

La mission du Fort Dauphin figure un enchevêtrement ambigu de conflits culturels et de psychodrames personnels. Certes, la répétition de 1656 se justifie a posteriori qui dit : « Nous n’avons jamais demandé à aller à Madagascar, c’est M. le Nonce qui […] ». Pour autant,  la conviction apostolique est omniprésente dans cette campagne, assortie du désir de grâce – celle de « mourir au-delà des mers parmi les infidèles ». Contrecarrant cette conviction revient le plus souvent la solitude du missionnaire. Celle-ci se traduit par le motif de l’insuffisance, en nombre et en formation. M. Nacquart, premier arrivé avec M. Gondrée, regrette qu’« il n’y eût personne entre les interprètes capable d’expliquer le mystère de la Trinité ». Renforçant cette solitude du missionnaire, il y a la mauvaise acclimatation. La correspondance met au jour que les missionnaires décèdent rapidement de maladies et d’épuisement à Madagascar, s’ils n’ont pas péri dans les naufrages ou de maladies contractées sur le navire. Ils peuvent aussi périr en mer au retour de la mission de Madagascar. De fait, à cause de son climat chaud et humide, le Sud-Est malgache est caractérisé par une très forte prégnance des fièvres des marais. Ajoutons qu’ils viennent de subir une traversée qui dure jusqu’à huit mois, laquelle les a déjà bien affaiblis. Leur durée de vie à Madagascar est toujours très brève : de moins de trois mois à deux ans et dix mois dans l’Anosy (record détenu par M. Bourdaise). Ces chiffres laissent supposer une espérance de vie moyenne de moins d’une année. Ce laps est imputable à l’abnégation : la malnutrition et une hygiène aléatoire, faute de vêtements de rechange, les tournées ad gentes de plusieurs journées réalisées à pied autour de l’établissement de Flacourt, etc., tous ces exploits parachèvent la figure de « jeunes martyrs » dévolue aux prêtres de la Congrégation. Mais ils étaient relativement âgés à l’aune du XVIIe siècle (Nacquart, le premier missionné, avait 31 ans). Par ailleurs, au-delà du fléau naturel, le registre de la solitude convoque la défiance permanente entre les Français de l’établissement et les missionnaires eux-mêmes. Les villages sont divisés entre alliance et résistance. Le missionnaire assure généralement la liaison entre les deux camps politiques français et zafiraminia (dynastie régnante), l’un colonial avant la lettre, l’autre soucieux de son hégémonie ancestrale. Enfin, dans ce climat de suspicion, le missionnaire est la proie facile de la mélancolie. En médecine moderne, la mélancolie peut être « délirante », « stuporeuse », « anxieuse », « mixte ». C’est en habitué de la mélancolie que M. Nacquart lui-même y assimile le « culte de possession » observé par les indigènes : « On me vint avertir qu’il y avait deux femmes possédées. […]À mon avis, ce n’était qu’une humeur mélancolique, que ce gaillard [le prêtre devin guérisseur] fit dissiper par la chaleur de sa danse ». Nous détenons ainsi une série de malentendus opératoires : la séparation reste un point sensible de l’expédition lazariste.

 

                   Un binôme culturel antagoniste : christianisme et pratiques ancestrales

Autre pierre d’achoppement : la cosmogonie proprement malgache. Les Malgaches croient en l’existence d’un Dieu créateur (Zanahary), des génies du sol et des eaux (jiny), et des vivants invisibles que sont les ancêtres (razana). Ainsi, d’un côté, le lazariste ne se rend pas à l’évidence de cette préexistence d’une religion autochtone, tout en évoquant oly (talisman), alcoran (Coran) et Ombiasy (devin guérisseur). De l’autre, l’Antanosy ne peut recevoir ce qui est de fide, mais principalement les coutumes liées à l’astrologie, au calendrier et à la divination conservées dans les Sorabe. Il faudra attendre la naissance de l’anthropologie, formation nécessaire pour « instaurer un écart entre le visible et l’oeil sentant et percevant et, partant, à creuser des failles dans le réel vu » (Affergan, 1987). Il reste qu’aux yeux de l’habitant, qui ne décrypte ni l’œuvre fondatrice d’un Flacourt ni la Bible, la présence française se sera limitée à une dimension foncièrement prédatrice. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que ce constat devienne aussi français : au-delà de ceux dont les écrits sont connus pour leur discours anti-esclavagiste ou anticolonial avant la lettre (en particulier l’Abbé Raynal, Bernardin, le révolutionnaire Lescallier), le chirurgien  Vivez, accompagnateur de Bougainville, a soupçonné l’importance du regard autochtone sur l’Européen : « Mes chers compatriotes, tout policés qu’ils affectent d’être, ne passaient nulle part sans avilir la nation [française], aussi ne tardèrent-ils pas à faire éprouver à leurs sauvages bienfaiteurs  les regrets qu’ils [devaient] [prévoir] de notre présence ». Car les Zafiraminia, manifestement, veulent continuer à fonder leur identité sur le souvenir d’un passé prestigieux, plutôt que sur celui de la souffrance partagée entre « Blancs » et « Nègres » locaux (cf. Poutignat et Streiff-Fénart, 1999). De fait, la séparation entre les deux univers culturels français et malgache se mesure aussi à l’aune de l’écart entre civilisations de l’oral et de l’écrit (cf. Goody, 1994). La présence du Sorabe, accessible aux seuls katibo (scribes initiés), constitue un obstacle de taille à l’évangélisation de l’Anosy. En effet, la difficulté du contact humain et le déficit du capital symbolique, réquisit de tout enseignement, sont importants lorsque la langue est déjà écrite, de surcroît en d’autres caractères que ceux connus par l’instructeur. La nécessaire association de la sémiologie et de l’herméneutique n’est pas chose aisée : elle dicte à la fois de repérer des signes, de décrire leur fonctionnement et d’assigner une signification dans une recherche translinguistique. Une fois de plus, les chercheurs contemporains constatent la nécessaire collusion interdisciplinaire entre linguistique et anthropologie – celle du missionné comme celle du missionnaire (Laburthe-Tolra, 1994).

        Le principe de coupure, point aveugle de Fanjahira

Bien que familiers du village de Fanjahira, colons et missionnaires du Fort Dauphin ont dans l’ensemble une faible intuition de la « coutume » antanosy. Ce qui les conduit à déranger les hiérarchies villageoises traditionnelles. Il leur manque la dimension du fihavanana, valeur suprême de toute société malgache : « Dès lors qu’ils (…) se nourrissent des produits d’un même terroir, les voisins sont réputés participer d’une même substance, et, par cette identité partagée, être des parents qui s’aiment  en relation de fihavanana » (Ottino, 1998). La problématique de la représentation d’ego et d’alter reste toutefois à l’ordre du jour. L’acculturation, aujourd’hui conceptualisée en « principe de coupure » (Laburthe-Tolra, 1994), aurait pu dicter d’établir au XVIIe siècle des correspondances entre l’univers catholique et l’univers traditionnel. Mais il n’y aura pas eu, en définitive, de participation au christianisme chez les Antanosy : l’état de crise ne se produit qu’au moment où le degré d’acculturation conduit le sujet à franchir un vrai pas, en l’occurrence celui qui change le regard porté sur les sacrements.

 Au bilan, la tonalité doloriste que prend la lettre missionnaire témoigne d’une « fragile utopie » qui correspond, dans l’Anosy au XVIIe siècle, à une « perturbation du langage rituel, elle-même liée à la difficulté d’établir une médiation entre des mondes incommensurables » (Augé, 1994). Somme toute, cet échec lazariste dénote bel et bien l’impréparation face à l’ailleurs : les lazaristes sont de nouveau sur tous les fronts à Madagascar, au service des plus démunis. M. Vincent avait organisé l’aide aux malades, aux galériens, aux enfants abandonnés.. . Les objectifs sont inchangés, l’« instrument » missionnaire s’est adapté.



L’université sans la pensée hostile

Note relevée dans l’article de J.-M. Racault, « Histoire et enjeux d’un mythe anthropologique : les Quimos de Madagascar à la fin du 18e siècle » in C. Gallouët, D. Diop, M. Bocquillon et G. Lahouati (eds.), L’Afrique du siècle des Lumières : savoirs et représentations, Voltaire foundation, Oxford, 2009

Nous remercions vivement notre collègue Nivoelisoa Galibert, qui avec sa générosité coutumière nous a fait bénéficier de son inépuisable savoir concernant les sources bibliographiques de l’histoire de Madagascar. Nous avons également tiré parti de sa Chronobibliographie analytique de la littérature de voyage imprimée en français sur l’océan Indien (Madagascar, Réunion, Maurice) des origines à 1896, Paris, Champion, 2000. Le territoire des Kimosy engloberait la vallée de la Menarahaka et la chaîne de l’Ivohibory, située entre les villes actuelles d’Ihosy et d’Ivohibe. Divers articles ont été consacrés aux Quimos, notamment celui de J.-Cl. Hébert, « A propos des Kimosy ou le mythe des Pygmées malgaches », Bulletin de Madagascar, 1973, que nous n’avons pu malheureusement consulter. Le mythe des Quimos en France au XVIIIe siècle a donné lieu à quelques brèves mais suggestives remarques de Michèle Duchet (Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Paris, Maspero, 1971, p. 53 et p. 117). Elles ont été le point de départ de cette étude. On trouvera aussi de précieuses indications relatives à la réception des mythes anthropologiques dans la France des Lumières in François Moureau, Le Théâtre des voyages, une scénographie de l’Age Classique, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2005 (sur les Patagons, voir « L’Abbé et les géants patagons ou « l’idée folle » de Gabriel François Coyer », p. 369-378 ; sur le mythe tahitien et – ponctuellement – sur les Quimos, voir « Presse et opinion publique : le rendez-vous manqué de Bougainville », p. 465-495).

Pour mieux appréhender l’oeuvre universitaire de Jean-Michel Racault, par ailleurs directeur fondateur du Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l’Océan Indien  (CRLH en 1984), prendre connaissance de l’ouvrage d’hommages rendus par ses collègues du monde entier in Marie-Françoise Bosquet, Serge Meitinger et Bernard Terramorsi, éds., Aux confins de l’Ailleurs. Voyage, altérité, utopie. Hommages offerts au professeur Jean-Michel Racault, Paris/Saint-Denis, Klinclsieck/Université de La Réunion, 2008, 384 p. Contributions de François Moureau, Paolo Carile, Nivoelisoa Galibert, Réal Ouellet, Catriona Seth, Chantale Meure, Bernard Champion, Bernard Terramorsi, Gérard Veyssière, Jean-François Géraud, Guilhem Armand, Ruth Menzies, Aurélia Gaillard, Marie-Françoise Bosquet, Christian Chelebourg, Patrice Uhl, Laurent Versini, Raymond Trousson, Françoise Sylvos, Nadia Minerva, Alain Sebbah, Jean-Paul Engélibert, Serge Meitinger, Jacques Tual, Frank Lestringant, Pierre Brunel, Gabriele Fois-Kaschel, Jean-Marc Houpert, Béatrice Didier, Bernard Jolibert.



Rencontre-débat à Nanterre : Des mots pour langes… Intervenants : MC Gomez-Géraud et JM Moura
Des mots pour langes et quelques soties malgaches 

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Litt.générale
Récit

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Dilicom (libraires)

 

 

 

Rencontre-débat

avec

Nivoelisoa Galibert

 

Université Paris-0uest – Nanterre

Mercredi 31 mars 2010

18h-19h30

Bât. L Salle R05

 

Discutants :

Marie-Christine Gomez-Géraud

Jean-Marc Moura

 

Des mots pour langes et quelques soties malgaches
Nivoelisoa Galibert
96 pages
11.00
Isbn 978-2-310-00508-1 

NOTE DE L’ÉDITEUR

À la fois caustique et tendre, railleur et réflexif, prosaïque et poétique, ce recueil suggère que le commerce avec l’Autre peut faire de la différence culturelle une source d’émotions inattendues… L’auteur y découpe la vie de Lisa, enfant à Madagascar puis universitaire, voyageant entre son pays natal et sa patrie d’adoption, la Francophonie. Madagascar, pays fantasmatique, devient alors « Mada », île-continent bien réelle dont les arcanes perdent un peu de leur mystère au fil des anecdotes contées !
Les textes présentés ici peuvent se lire d’une traite ou en se ménageant quelques haltes entre deux récits pour savourer une langue inédite.
Professeur de littératures comparées, née à Antananarivo, Nivoelisoa Galibert y a vécu jusqu’en 1970 puis de 1979 à 1996.
Après plusieurs années en alternance entre Madagascar et La Réunion, elle réside actuellement à Bordeaux.

 

 

 

 



« Des petits bouts de mes rêves » par Claire G.
30 novembre, 2009, 12:46
Classé dans : compte rendu,correspondance,difference,lieux de culture,monde,societe,voyage

 Ma jeune nièce Claire est infirmière. Actuellement, elle est en vacances avec une amie en Nouvelle Zélande et elle écrit une chronique régulière pour ses proches. Cette relation-ci date du surlendemain du match-test où le Quinze de France a été battu par 12 à 39 par les All Blacks (28 novembre 2009). Pour ses loisirs, Claire fait elle aussi du rugby féminin à côté du surf.

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteure © C.G., 2009

Kia Ora,                                                                                         Wainui, Gisborne

Tout d’abord merci à tout ceux qui m’ont envoyé un petit mot, j’en suis ravie ! Ici toujours du beau temps malgré du vent, du vent du vent… le soleil brûle (pas pour rien qu’on sent qu’il y a un trou  dans la couche d’ozone ici). Encore une session incroyable avec Moko le dauphin… J’étais à l’eau avec mes palmes et des amis surfeurs et Moko nous a rejoint pour… jouer. Seulement la bestiole fait quand même plus de 2m ! Il a passé son temps a mettre des grands coups de tête coquins dans les planches de surfs pour les voir tomber à l’eau, jouant à disparaitre de la surface pour réapparaitre plus loin. Et je l’ai longuement intrigué avec mes palmes, ils venait sous l’eau et restait sous moi à les toucher doucement avec son rostre, me poussant gentiment. Il y a des moments ou c’est un peu effrayant d’apercevoir cette grande bête dans l’eau immobile comme ça ! Il a une peau tellement douce et est tellement agile. Vendredi a été une journée incroyable, nous sommes partis à Tolaga Bay à une heure au nord de Gisborne. Léa avait déjà rencontré un couple étrange mais très sympathique et nous voulions leur demander de nous introduire dans leur Maraé (maison communautaire maorie dans lesquelles se passent tout les grands évènements de la vie). Allan et Bessie nous ont ouvert leurs portes et c’était incroyable, leur maison est située à l’embouchure du fleuve sur la mer, on peut voir toute la baie ainsi que les falaises, ils sont d’anciens fleuristes le jardin ressemble au jardin d’Eden, des arbres partout parfois fleuris, des palmiers,  des fuchsias, des pensées, des bougainvilliers… et tant d’autres plantes que je ne connais pas ! Ils nous ont invité à boire quelque chose et nous avons parlé de tant de choses, ils ont voyagé partout dans le monde avec leur tente ! Syrie, Lybie, Afghanistan, Chine… Ils sont incroyables, lui est anglais, il a d’ailleurs ce côté un peu guindé des Britanniques mais un sourire lumineux et la touche de décontraction apportée par les tongs qu’ils doit porter à l’année vu qu’elles ont foncé la peau de ces pieds ! Elle est maorie et a des cheveux qui tombent jusqu’aux chevilles (oui je vous jure elle les a détaché pour nous). Tout les 2 sont un peu les gardiens du Maraé (qui est encore utilisé bien sûr). Allan nous a introduites dans Ruhakapanga Maraé. Un maraé sert à prendre les décisions importantes de la tribu à célébrer les morts bref c’est un lieu spirituel dans lequel les maoris peuvent passer plusieurs jours. Il est tout en bois décoré de peintures (rouges noires et blanches) et de panneaux de bois sculptés. L’intérieur est fait de panneaux de flax tressés en motifs géométriques représentant la mer, la montagne… ils sont appelés Tuka Tuka et en alternance des panneaux de bois représentant toute la généalogie de la tribu (toute les personnes ayant contribué à l’histoire de leur communauté), le maraé représente le corps, l’ossature de la tribu comme si tous ne faisaient qu’un. Quand nous sommes repartis, c’était bien sûr avec des fruits, la promesse de revenir après noël pour faire du kayak dans la baie… Je mesure la chance que j’ai eue, entrer dans un maraé est difficile pour nous Pakehas ! Le reste de la journée a aussi été magnifique car nous sommes partis en rando, avec une petite partie de bush natif (avec les grandes fougères qui me plaisent tant) des prairies pleines de moutons et des côtes accidentées donnant sur Tolaga Bay et ses eaux turquoises au pied des falaises… Cela ne fait que 4 jours que je suis là et c’est tout les jours incroyable ! 

Au rayon des choses drôles, la Nouvelle Zélande mène une campagne de sensibilisation contre le cancer de la prostate… et vous savez comment : « grow a mo and help save a bro ! » ce qui signifie faites vous pousser la moustache pour aider un frère. Les kiwis se font pousser la moustache depuis le 1er novembre et envoient  leur photo sur un site internet, les gens y laissent des commentaires et des dons. Chaque jour dans le journal on peut voir un « best-of » ! c’est une manière sympa et décontractée de sensibiliser la population ! Autre grand moment : le match France Nouvelle Zélande… ça chambrait avant le match… et surtout après ! Heureusement ça a été un beau match et je m’en suis sortie par une pirouette en disant qu’on pouvait perdre contre les  Blacks mais pas contre l’Angleterre donc tout va bien ! Sur ce, je vous laisse et je m’en vais sur les routes avec notre maison aménagée direction l’île du Sud et ses paysages montagneux et peut-être même Stewart Island tout au sud. 

Muxuak

Claire



Actualité d’une opinion émise le 6 mai 2009 sur la crise malgache

Extrait de « Le chercheur et le bureaucrate » par Ny Marina (voir LIENS)

Didier Galibert a raison d’écrire : « Le nombre des morts paraîtra faible au regard d’hécatombes africaines, mais c’est le code traditionnel, assimilant l’ordre social et politique des vivants visibles au cosmos tout entier – comme si l’affichage de l’usage de la force mettait en péril la totalité de la vie sociale, publique et privée –, qui a été violé ».
Sans doute pourrait-on pinailler sur l’« implacable hiérarchie de la naissance selon les ordres sociaux », sur ce qui serait « un héritage culturel privilégiant la non-responsabilité des puissants à l’égard du bien-être populaire » ou encore sur l’incapacité des Eglises à « jouer efficacement leur rôle d’encadrement et de médiation, du fait de la proximité de l’une d’elles avec le pouvoir »
Ce sont là points de détail que, valable sur le long terme dans le passé, la conclusion de Didier Galibert fait heureusement oublier : « l’histoire malgache paraît démontrer une capacité d’influence assez faible des acteurs étrangers. J’explique ce fait par la conjonction d’un sentiment insulaire puissant, d’une conscience nationale ancrée dans l’unité linguistique et religieuse – en amont du travail des missionnaires ».


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