« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Récits de première rencontre : les lazaristes de Madagascar (Sorbonne, 30 mars 2010)

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RES FICTAE, RES FACTAE : LES LAZARISTES DE MADAGASCAR AU XVIIE SIÈCLE

RÉSUMÉ

Le corpus de cette analyse aléthique, qui veut distinguer le réel de l’imaginaire dans l’évangélisation de l’Anosy, est constitué de la correspondance des prêtres adressée à Vincent de Paul de 1648 à 1661. La réflexion sur l’échec de cette mission s’organise selon deux pistes : prosopographique, pour apporter un éclairage sur la difficulté d’être missionnaire au XVIIe siècle, et anthropologique, pour actualiser ce que les ethnologues, regroupés dans l’esprit des travaux de Bastide autour de Laburthe-Tolra, nomment aujourd’hui le « principe de coupure ». Cette double lecture se tisse autour de trois axes : la solitude du missionnaire, le binôme culturel antagoniste et l’absence d’Occident à Fanjahira.

            La solitude du missionnaire

La mission du Fort Dauphin figure un enchevêtrement ambigu de conflits culturels et de psychodrames personnels. Certes, la répétition de 1656 se justifie a posteriori qui dit : « Nous n’avons jamais demandé à aller à Madagascar, c’est M. le Nonce qui […] ». Pour autant,  la conviction apostolique est omniprésente dans cette campagne, assortie du désir de grâce – celle de « mourir au-delà des mers parmi les infidèles ». Contrecarrant cette conviction revient le plus souvent la solitude du missionnaire. Celle-ci se traduit par le motif de l’insuffisance, en nombre et en formation. M. Nacquart, premier arrivé avec M. Gondrée, regrette qu’« il n’y eût personne entre les interprètes capable d’expliquer le mystère de la Trinité ». Renforçant cette solitude du missionnaire, il y a la mauvaise acclimatation. La correspondance met au jour que les missionnaires décèdent rapidement de maladies et d’épuisement à Madagascar, s’ils n’ont pas péri dans les naufrages ou de maladies contractées sur le navire. Ils peuvent aussi périr en mer au retour de la mission de Madagascar. De fait, à cause de son climat chaud et humide, le Sud-Est malgache est caractérisé par une très forte prégnance des fièvres des marais. Ajoutons qu’ils viennent de subir une traversée qui dure jusqu’à huit mois, laquelle les a déjà bien affaiblis. Leur durée de vie à Madagascar est toujours très brève : de moins de trois mois à deux ans et dix mois dans l’Anosy (record détenu par M. Bourdaise). Ces chiffres laissent supposer une espérance de vie moyenne de moins d’une année. Ce laps est imputable à l’abnégation : la malnutrition et une hygiène aléatoire, faute de vêtements de rechange, les tournées ad gentes de plusieurs journées réalisées à pied autour de l’établissement de Flacourt, etc., tous ces exploits parachèvent la figure de « jeunes martyrs » dévolue aux prêtres de la Congrégation. Mais ils étaient relativement âgés à l’aune du XVIIe siècle (Nacquart, le premier missionné, avait 31 ans). Par ailleurs, au-delà du fléau naturel, le registre de la solitude convoque la défiance permanente entre les Français de l’établissement et les missionnaires eux-mêmes. Les villages sont divisés entre alliance et résistance. Le missionnaire assure généralement la liaison entre les deux camps politiques français et zafiraminia (dynastie régnante), l’un colonial avant la lettre, l’autre soucieux de son hégémonie ancestrale. Enfin, dans ce climat de suspicion, le missionnaire est la proie facile de la mélancolie. En médecine moderne, la mélancolie peut être « délirante », « stuporeuse », « anxieuse », « mixte ». C’est en habitué de la mélancolie que M. Nacquart lui-même y assimile le « culte de possession » observé par les indigènes : « On me vint avertir qu’il y avait deux femmes possédées. […]À mon avis, ce n’était qu’une humeur mélancolique, que ce gaillard [le prêtre devin guérisseur] fit dissiper par la chaleur de sa danse ». Nous détenons ainsi une série de malentendus opératoires : la séparation reste un point sensible de l’expédition lazariste.

 

                   Un binôme culturel antagoniste : christianisme et pratiques ancestrales

Autre pierre d’achoppement : la cosmogonie proprement malgache. Les Malgaches croient en l’existence d’un Dieu créateur (Zanahary), des génies du sol et des eaux (jiny), et des vivants invisibles que sont les ancêtres (razana). Ainsi, d’un côté, le lazariste ne se rend pas à l’évidence de cette préexistence d’une religion autochtone, tout en évoquant oly (talisman), alcoran (Coran) et Ombiasy (devin guérisseur). De l’autre, l’Antanosy ne peut recevoir ce qui est de fide, mais principalement les coutumes liées à l’astrologie, au calendrier et à la divination conservées dans les Sorabe. Il faudra attendre la naissance de l’anthropologie, formation nécessaire pour « instaurer un écart entre le visible et l’oeil sentant et percevant et, partant, à creuser des failles dans le réel vu » (Affergan, 1987). Il reste qu’aux yeux de l’habitant, qui ne décrypte ni l’œuvre fondatrice d’un Flacourt ni la Bible, la présence française se sera limitée à une dimension foncièrement prédatrice. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que ce constat devienne aussi français : au-delà de ceux dont les écrits sont connus pour leur discours anti-esclavagiste ou anticolonial avant la lettre (en particulier l’Abbé Raynal, Bernardin, le révolutionnaire Lescallier), le chirurgien  Vivez, accompagnateur de Bougainville, a soupçonné l’importance du regard autochtone sur l’Européen : « Mes chers compatriotes, tout policés qu’ils affectent d’être, ne passaient nulle part sans avilir la nation [française], aussi ne tardèrent-ils pas à faire éprouver à leurs sauvages bienfaiteurs  les regrets qu’ils [devaient] [prévoir] de notre présence ». Car les Zafiraminia, manifestement, veulent continuer à fonder leur identité sur le souvenir d’un passé prestigieux, plutôt que sur celui de la souffrance partagée entre « Blancs » et « Nègres » locaux (cf. Poutignat et Streiff-Fénart, 1999). De fait, la séparation entre les deux univers culturels français et malgache se mesure aussi à l’aune de l’écart entre civilisations de l’oral et de l’écrit (cf. Goody, 1994). La présence du Sorabe, accessible aux seuls katibo (scribes initiés), constitue un obstacle de taille à l’évangélisation de l’Anosy. En effet, la difficulté du contact humain et le déficit du capital symbolique, réquisit de tout enseignement, sont importants lorsque la langue est déjà écrite, de surcroît en d’autres caractères que ceux connus par l’instructeur. La nécessaire association de la sémiologie et de l’herméneutique n’est pas chose aisée : elle dicte à la fois de repérer des signes, de décrire leur fonctionnement et d’assigner une signification dans une recherche translinguistique. Une fois de plus, les chercheurs contemporains constatent la nécessaire collusion interdisciplinaire entre linguistique et anthropologie – celle du missionné comme celle du missionnaire (Laburthe-Tolra, 1994).

        Le principe de coupure, point aveugle de Fanjahira

Bien que familiers du village de Fanjahira, colons et missionnaires du Fort Dauphin ont dans l’ensemble une faible intuition de la « coutume » antanosy. Ce qui les conduit à déranger les hiérarchies villageoises traditionnelles. Il leur manque la dimension du fihavanana, valeur suprême de toute société malgache : « Dès lors qu’ils (…) se nourrissent des produits d’un même terroir, les voisins sont réputés participer d’une même substance, et, par cette identité partagée, être des parents qui s’aiment  en relation de fihavanana » (Ottino, 1998). La problématique de la représentation d’ego et d’alter reste toutefois à l’ordre du jour. L’acculturation, aujourd’hui conceptualisée en « principe de coupure » (Laburthe-Tolra, 1994), aurait pu dicter d’établir au XVIIe siècle des correspondances entre l’univers catholique et l’univers traditionnel. Mais il n’y aura pas eu, en définitive, de participation au christianisme chez les Antanosy : l’état de crise ne se produit qu’au moment où le degré d’acculturation conduit le sujet à franchir un vrai pas, en l’occurrence celui qui change le regard porté sur les sacrements.

 Au bilan, la tonalité doloriste que prend la lettre missionnaire témoigne d’une « fragile utopie » qui correspond, dans l’Anosy au XVIIe siècle, à une « perturbation du langage rituel, elle-même liée à la difficulté d’établir une médiation entre des mondes incommensurables » (Augé, 1994). Somme toute, cet échec lazariste dénote bel et bien l’impréparation face à l’ailleurs : les lazaristes sont de nouveau sur tous les fronts à Madagascar, au service des plus démunis. M. Vincent avait organisé l’aide aux malades, aux galériens, aux enfants abandonnés.. . Les objectifs sont inchangés, l’« instrument » missionnaire s’est adapté.



NIVOELISOA GALIBERT : QUI SUIS-JE ?

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© M.K. 2007

Chercheure associée au Crlv/Crlc de l’Université Paris-Sorbonne (Centre de recherches sur la littérature des voyages/Centre de recherche en littérature comparée), professeure associée à l’ENS/ITEM /CNRS (Institut des Textes et Manuscrits modernes, UMR du CNRS), également chercheure associée au Crlhoi de l’Université de La Réunion (Centre de recherches littéraires et historiques, de l’océan Indien), je suis née en 1953 à Antananarivo (Madagascar). J’y ai vécu jusqu’à mes 17 ans, où j’ai entrepris mes études supérieures en France pendant 10 ans. Après quoi, j’ai enseigné sous la tutelle du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche malgache pendant 16 + 4 ans à « Tanà » et à « Diego », ainsi qu’au lycée français de Tanà et au collège de l’Apeaf (Association des parents d’élèves de l’Alliance française, toujours de Tanà).
Pendant ce temps (de 1979 à 2006), je vivais en alternance entre Madagascar et l’Europe, puis Madagascar et La Réunion pour des raisons à la fois privées et professionnelles dont la préparation du doctorat d’État es Lettres Madagascar dans la littérature française de 1558 à 1990. Contribution à l’étude de l’exotisme, Septentrion, 1997, 1160 p – thèse soutenue à l’université Paris-Nord en 1995).
Mes deux principaux ouvrages personnels sont la Chronobibliographie analytique de la littérature de voyage... (Honoré Champion, 2000, 232 p.) et l’édition scientifique de la correspondance des lazaristes de Madagascar à Vincent de Paul (voir infra la liste des « travaux réalisés » : À l’angle de la Grande Maison… (Paris, PUPS, coll. Imago Mundi 3, 2007, 548 p. + h.t. ill. 11 p.). Complémentaire de l’Histoire de la Grande Isle Madagascar de Flacourt éditée par Claude Allibert chez Karthala (1995, 2007), ce dernier recueil met au service de tous publics, universitaire comme profane, un des rares témoignages collectifs approfondis en français dont nous disposions sur l’histoire de Madagascar au XVIIe siècle.
Mon conjoint, Didier Galibert, né en 1953 à Toulouse, docteur en anthropologie politique et professeur agrégé d’histoire au lycée Camille Jullian, est chercheur associé au Cresoi de l’Université de La Réunion (Centre de recherches et d’études sur les sociétés de l’océan Indien) et au Sedet de l’Université Paris-Diderot Paris 7 (Sociétés en développement : études transdiciplinaires). Entre autres travaux, il est l’auteur de l’ouvrage Les Gens du pouvoir à Madagascar : État postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002) (Paris, Karthala/Cresoi, coll. Hommes et sociétés, 2009, 575 p [+ index 23 p. broché]).

Nous vivons actuellement à Bordeaux. Cette ville, majestueuse, cultivée, hédoniste et feutrée, d’une part donne l’opportunité de fréquenter une grande université spécialisée dans les problèmes africains et malgaches (voir l’Institut d’études politiques et le Centre d’études sur l’Afrique noire), d’autre part se situe à 2h 59 mn de TGV de la capitale où presque tout se passe, sans les contraintes d’un Paris au quotidien.

Passionnée de voyage sous toutes ses formes (déplacement physique, lecture, musiques du monde, contact de cultures, etc.), je suis servie par mon métier de chercheure en littérature de voyage sur l’océan Indien et en littératures francophones de l’océan Indien (Madagascar, Maurice, La Réunion essentiellement). Mes principaux éditeurs sont Honoré Champion, les PUPS, L’Harmattan/Université de La Réunion tant pour les articles que pour les ouvrages. 

Pour le reste, au plan privé, mes loisirs sont plus simplement la randonnée cycliste et la plongée en apnée, ainsi que toute activité culturelle qui ouvre au Tout-Monde. De temps à autre, j’aime cuisiner en créant pour ma famille et mes amis proches et échanger des recettes gastronomiques (salé-sucré) avec d’autres « aficionados ». J’oubliais : je me réapproprie mes souvenirs en écrivant beaucoup entre journal intime et fiction autobiographique. Ainsi, je suis auteure d’un recueil L’Aube en maraude. Soties, Antananarivo, chez l’auteur, 2005, et de tranches de vie personnelle qui s’efforcent d’être cathartiques, à la fois tendres et humoristiques. Un recueil de récits, Mots pour langes. et quelques soties malgaches, est paru aux éditions Amalthée (ISBN : 978-2-310-508-1). Le référencement en ligne est prévu autour du 15 février 2010  (dilicom, amazon.fr, fnac.com., www.editions-amalthee.com, etc.). Vous pourrez aussi le commander chez votre libraire de proximité.

Pour compléter ce portrait personnel, voici une fiche typiquement administrative à toutes fins utiles :

- Qualifiée par le CNU français aux fonctions de professeur des universités (sections 09 puis 10)

- Membre titulaire de l’Académie Nationale malgache

- Chevalier de l’Ordre National malgache-

- Ancienne élève d’hypokhâgne et de khâgne du lycée Edouad Herriot (Lyon, France)

- Directrice d’études invitée à l’EHESS, Paris, du 4 janvier au 2 février 2007

- Chercheure invitée au LCF N° 8143 du CNRS (ex-UPRESA N° 6058 du CNRS) pour le projet « Chronobibliographie analytique de la littérature de voyage sur l’océan Indien » subventionné par une bourse DEF de l’AUPELF/UREF (1996-1997 – Voir « Travaux réalisés : Publications : ouvrages »)

- Professeure invitée à l’Université de Caen-Basse Normandie (mars 2002) – Visiting Professor à l’Université de Maurice (2 x 3 semaines en avril et en mai 2001) – Membre du Groupe de Recherche Interdisciplinaire sur les Écritures Missionnaires, Centre facultaire de l’Institut Catholique de Paris (2002-2007)

- Membre du Comité scientifique et comité organisateur du Colloque Le Voyage à Madagascar : de la découverte à l’aventure intellectuelle, Tananarive / Fort-Dauphin, 13-18 octobre 2003 (Crlv Paris 4 et FLSH/Université d’Antananarivo)

- Membre du Comité scientifique de la Revue Historique de l’océan Indien, Association Historique Internationale de l’Océan indien (Prs Yvan COMBEAU, Prosper ÈVE, Sudel FUMA et Claude WANQUET présidents)

- Co-directrice scientifique avec Norbert DODILLE (Université de La Réunion) d’une Journée Crlhoi, Université de La Réunion, « Discours nomade », 2 avril 2005

- Co-présidente d’honneur du Colloque international Imago Mundi II : Lettres et images d’ailleurs avec M.-Ch. GOMEZ-GÉRAUD (CRLV Paris-Sorbonne, Université d’Amiens), Grignan, CRLP de l’Université de Nice et Château de Grignan, Grignan, 19-21 octobre 2001

- Visiting Professor à l’Université de Maurice (mars 2001 puis avril 2001)

- Membre du Jury du Prix littéraire de l’océan Indien (Conseil Général de La Réunion) 1999-2004

- Membre du Jury du Prix international du Livre Insulaire (Ouessant, Association Cultures, Arts, Littératures Insulaires ) depuis 2006

- Membre du Cths (Comité international des travaux historiques et scientifiques)

- Membre de la Sielec (Société nationale d’étude les littératures de l’ère coloniale)

- Membre du groupe de recherches interdisciplinaires « Espaces francophones, textes missionnaires et lieux de rencontre » de l’Université de Waterloo (Ontario anglophone)

- Directrice de l’École doctorale « Langues et Lettres » de l’Université d’Antsiranana (Madagascar) (2002-2004)

- Présidente fondatrice de l’Ascut (Association socio-culturelle de l’Université d’Antananarivo (1987-1996)

- Présidente fondatrice de l’Athmef (Association du théâtre malgache d’expression française) (1989-1991)

- Responsable fondatrice et animatrice de l’émission littéraire radiophonique « Le Cahier bleu » (Alliance FM 92) (1995-1996)

N.B. Si vous le souhaitez, vous pourrez entendre six de mes conférences (Encyclopédie sonore de Paris-Sorbonne/Crlv) en double-cliquant sur CENTRE DE RECHERCHES SUR LA LITTÉRATURE DES VOYAGES dans le lien VOYAGE ou PARIS-SORBONNE à gauche de votre écran.



COMMENTAIRE DE L’AUBE EN MARAUDE DE NIVOELISOA GALIBERT PAR RAHARIMANANA, ECRIVAIN

Aube en maraude. Soties (Photo de couverture originale)

© D.G. 2000 (Paul Bloas, peinture fragile in situ, Rue Colbert, Diego-Suarez)

L’Aube en maraude. Soties
ou quand les glaneurs pleurent de rire
Par RAHARIMANANA, écrivain

Paru dans Les Nouvelles le 1e avril 2005

Depuis un certain temps déjà, Nivoelisoa Galibert tournait autour de l’objet littérature. On ne la connaissait d’ailleurs que sous cet angle. Maître de conférences à l’Université d’Antananarivo, à la Fac des lettres, Etudes Françaises, voici qu’elle chamboula tout dans le Département, se mit en tête de verser les étudiants dans le bain du théâtre. Et comme si ce n’était pas suffisant, traqua les talents, les poètes, organisa des rencontres entre eux. Normal dirions-nous ? Très peu appréciée par ces dames des Etudes Françaises qui n’oublièrent pas qu’avant d’être enseignantes et passeuses de la culture française, elles étaient avant tout Grandes Dames de la Société Malgache (G.D.S.M). Droit de séniorité oblige, il leur était intolérable de côtoyer une si toute jeune enseignante ignorant la hiérarchie et pensant lever parmi ses étudiants quelques Rabearivelo en herbes ! On ne lui pardonnera pas d’avoir contribué par l’ASCUT à dévoiler les textes en musique des Salala et Johary, ou l’humour d’un Gottlieb, ni surtout d’avoir mis en avant les auteurs tels que David Jaomanoro, Jean Claude Fota, ou votre serviteur Raharimanana. D’ailleurs les G.D.S.M ne soutenaient-elles pas que cette nouvelle littérature était bien trop pornographique ? Tellement loin de l’identité malgache ? Mais quelle identité ? Je n’avais pas bien compris à l’époque pourquoi une de mes nouvelles avait été estampillée ainsi dans les couloirs des Etudes Françaises, le personnage principal étant un lépreux – un lépreux pornographe ? J’avoue que maintenant l’image me tente énormément – merci les G.D.S.M. On retrouvera plus tard Nivoelisoa Galibert à l’Université du Nord (Antsiranana). A peine installée, la voici déjà sur l’île caillou Réunion, université toujours. Qui s’étonnera de la retrouver à Paris ? Mais que diantre fait-elle dans un Institut catholique ? Elle, fille d’une famille bourgeoise et protestante – légèrement puritaine, sinon plus ? Connue pour ses conférences autour de la littérature du voyage, la voici qui franchit la passe à son tour. De la critique à l’écriture, il n’y a que l’œil du voyageur qui change : voyageur externe qu’est le critique, voyageur interne qu’est l’écrivain…

La tentation est grande de faire le parallèle entre la vie de la narratrice et de l’auteure. Mais allons pendre la tentation à son arbre et ne gardons comme l’auteure que la langue venimeuse pour voyager à travers ce roman, à travers ce récit, cet écoulement de paroles – mais quel est exactement cet objet qu’est L’aube en maraude ? Une sotie, ou plutôt des soties affirme l’auteur. Mais faisons comme tout bon étudiant buvant la parole sacrée des G.D. S.M, un livre publié est d’abord un recueil de poèmes –le peuple malgache étant poète de nature ; un roman ensuite ; un recueil de nouvelles en troisième lieu – genre de chauffe pour aller à l’échelon supérieur ; un récit sinon – biographique, il va de soi ! ou enfin pour finir un essai –qui propulsera l’auteur au même niveau que le grand Foucault ou autres esprits vénérés et vénérables. Mais des soties ? Le mot est quelque peu désuet. Dans notre politesse infinie, nous nous garderons de formuler à haute voix l’idée de sottises qui s’est greffée immédiatement dans nos dignes têtes. Dame ! Auteur fait sérieux selon la légende des G.D. S.M ! Les sottises s’envolent, l’écriture demeure ! Devisons avec l’auteure – champagne à la main pour saluer la sortie de cet ouvrage important, sans avouer notre stupéfaction colossale et sottisale ; et partons sur la pointe des pieds consulter le Petit Robert qui paresse dans la cuisine de notre hôte – juste en dessous du petit mortier servant à piler les pili-pili et autres sossotements (pour encaisser les coups et les sons du pilon, il n’y a pas meilleur qu’un dictionnaire, je vous assure, de plus, on peut de temps en temps arracher une page pour alimenter le feu du fatapera…). Soties donc : farce de caractère satirique jouée par des acteurs en costumes de bouffon, représentant différents personnages d’un imaginaire « peuple sot ».

Un peuple sot, donc d’un pays imaginaire ! S’agit-il des Malgaches ? Un peuple sot ? Non ! On connaît trop la sagesse de ce peuple, l’héritage légué par ses ancêtres ! D’ailleurs, notre petit Robert précise qu’il s’agit d’un pays imaginaire. Nous pouvons donc respirer. Madagascar existe bel et bien. Suivons plutôt les aventures de ces sots de Bena-Bena, habitants de l’île Beno-Beno qui n’existe pas ! Le décor est planté. La farce est lancée. Un régal. La langue de la narratrice, pour commencer, s’avère être complètement hallucinante : « Dans ma brassée de francisceas, mauve blanc fuchsia, trois couleurs sur chaque branche et pour la chambre 003. C’est là qu’il repose, BLR. Plus olivâtre encore que lorsque nous avons traversé le tarmac pour rejoindre l’ambulance du CHD Félix Guyon. Il n’était d’ailleurs pas le seul à avoir besoin d’être sérieusement réconforté. Les deux autres étaient seulement un peu moins atteints. Ce qui signifie qu’au lieu de l’odieuse strangulation sigmoïdienne improprement nommée occlusion intestinale, ils avaient plus simplement acquis le déhanchement disgracieux et précipité de ces gens anormalement heureux de retrouver leur chez soi ». Narratrice qui, tout en jouissant du statut envié et fort sage de l’enseignant universitaire, fait montre d’une naïveté sans pareille : elle n’en revient toujours pas de raconter son histoire, celle de la perte d’un de ses projets accaparé par un groupe non identifiable aux visages nobiliaires et vaguement institutionnels. Ce projet ? La commémoration des 180 ans de l’alphabet latin dans son pays anciennement non-civilisé du Beno-Beno. Et qu’est devenu ce projet ? La narratrice nous embarque pour ce faire dans un long voyage dans l’histoire et la mémoire de ce pays. Il faut du souffle pour suivre l’auteure – pardon, la narratrice, il faut se laisser aller, goûter à toutes ces soties qui se succèdent au fil des pages. Première héroïne de ces soties, la narratrice elle-même qui se prête à la farce :
« Lors de ce congrès donc, pour illustrer méthodiquement son propos, dans un mouvement gracieux nonchalant charismatique de ses dreadlocks, ce compatriote, Toni Rysso, me demanda depuis la tribune des orateurs, à moi qui étais son amie rose anémone violette pensée fuchsia orchidée, de me lever. Que l’assistance pût admirer la réincarnation de l’esclavagiste bena-bena issu du Centre et qui jadis poursuivait sur les rivages les compatriotes en quête d’une eau bleue pour les vendre aux négriers blancs voici 150 ans encore. Par amitié et pour garder le sens de l’humour, noir, du fond de la salle je m’élevai à ce statut inattendu d’esclavagiste. Je tournai la face de gauche et de droite, la lustrant d’un sourire qui me bridât les yeux encore plus fendu et m’éclairât cette face encore plus olivâtre et me lissât les cheveux encore plus droit. Oui-da ! Me voilà adoubée esclavagiste bena-bena ».
Perdue, lasse et admirative à la fois des immenses soties de son pays, la narratrice nous entraîne dans son errance, du Caillou Réunion à Madrid, de Paris à Garches les Gonesses ! Une errance sous le signe des institutions tels que l’OUF ou l’ACAC (ne me demandez pas ce que cela signifie, je ne saurai trop comment vous l’expliquer…). Les mots n’ont plus d’enracinement, ils s’échappent tels des notes de musiques qu’on ne peut comprendre immédiatement mais qui vous transportent loin. A chaque page, l’on se demande qui de la narratrice ou des mots commandent l’écriture de ce livre : « car je suis altogyre férue de protase en perpétuelle lévitation et après tout j’ai le droit de déconstruire votre expression toute faite ». A l’instar de ces enfants envoyés la première fois à l’école et qui lors de la récréation retournèrent dans les champs et les cours maternels – franchement maternels de la maison, la narratrice n’a-t-elle pas inhalé trop de mots ou de concepts peu recommandables pour son esprit sous-développé de Bena-Bena ?
« 180 ans c’est peu, parce que l’autochtone de ces entreprises n’est pas encore sevré de l’implicite des sociétés holistes… »
Livre de l’errance au pays des Bena-bena, L’aube en maraude nous rappelle furieusement la situation d’un autre pays où les enseignants-chercheurs sont priés d’aller se balader ailleurs que dans les rues. Pauvres, dotés de peu de moyens pour mener leurs recherches, ils sont amenés à prendre patrie, fratrie, et même amitiés ailleurs. Notre narratrice choisit ainsi le pays de la Francophonie et stupeur ! C’est également un autre pays où les soties ont place d’honneur et privilèges ! Des personnages défilent, des coopérants en quête du complexe du KIR, se posant mille questions sur les « ceinture de sécurité. Rouge latérite ».

Mais L’aube en maraude est également une histoire d’amour. De celle de Lisa, la narratrice, et de BLR, autre habitant du pays des OUF, des CRI, UPSPIV, SCAC, LRL ou FLUCG : « Ma ville, je t’aime, je t’aime, si tu savais comme je t’aime, pour tes mains que je n’ose regarder soyeuses, pour tes failles que je saurai profondes, pour tes bleus que je frôlerai douloureux. La joie rôdeuse vient de nulle part et de partout. La berline repart, frémissant de tout son châssis, ma jambe contre la sienne. Je détache vivement ce membre ardent. Je veux échapper à ce brasier qui n’en finit pas de crépiter. Lui aussi est frappé du même réflexe. Sur le pare-brise devant nous, la fine pluie se piquette de petites fleurs jaunes et saumonées ». La gravité vient fine s’insinuer dans ces soties. Sous la profusion des mots et l’apparente désinvolture des propos transparaît l’urgence, le cri, un rire qui s’abrite sous l’absurde pour ne pas verser dans les pleurs.
L’aube en maraude est un événement dans la mesure où jamais un écrivain dans la littérature malgache n’a adopté un tel rire…

Paris, 20 mars 2005



Histoire et Imagologie : Les représentations littéraires de l’océan Indien occidental (XVIIe-XXIe siècles)

Histoire/société conférence 15/01/2007 > 24/01/2007
Paris France
EHESS
96 et 105, Bd Raspail, 75006 Paris, France

http://www.buridan.fr

Histoire et Imagologie : Les représentations littéraires de l’océan Indien occidental (XVIIe-XXIe siècles)
Par Nivoelisoa GALIBERT RATSIORIMIHAMINA, Directrice d’Etudes invitée à l’EHESS, Professeure à l’Université d’Antsiranana (Madagascar)

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© N.G. 2006

1) « Le mythe de ‘Libertalia’, Madagascar : 1728-2003″
dans le séminaire d’Elikia M’BOKOLO
lundi 15 janvier 2007, 15h à 17h, salle 5, 105 Bd. Raspail, 75006 Paris.

2) « La pierre vierge de tout ciseau : Nicolas Mayeur (1747-1813), voyageur interprète et les pratiques dévotionnelles malgaches »
dans le séminaire de Jean-Claude PENRAD
lundi 22 janvier 2007, 17h à 19h, salle 8, 105 Bd. Raspail, 75006 Paris.

3) « Ecrivains en diaspora : littératures nomades de l’océan Indien occidental »
discutante : Brigitte RASALONIAINA, maître de conférences à l’INALCO
dans le séminaire du Centre d’Etudes Africaines
mercredi 24 janvier 2007, 17h à 19h, salle Maurice et Denys Lombard, 96 Bd. Raspail, 75006 Paris.


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