« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Vazaha very : Le « décivilisé » de Charles Renel (1923) à Robert Mallet (1964)

La fausse énigme du Vazaha very
Le « décivilisé » de C. Renel à R. Mallet

DÉCIVILISÉS
© N.G. 2006

RÉSUMÉ

Avertissement : est « décivilisé » le personnage romanesque qui renonce à sa culture occidentale d’origine pour épouser les us et coutumes de Madagascar, ici terre d’accueil. Le néologisme de « décivilisation » est ainsi à manier avec précaution : elle supposerait qu’il n’est de civilisation qu’occidentale. La réflexion sur ce sujet peut aussi être enclenchée à partir du roman Les Civilisés de Claude Farrère (1905) portant sur l’Indochine.

Le cycle de la décivilisation présente une particularité parmi les littératures francophones de l’océan Indien : il s’agit de littérature française, écrite en français par des Français qui ont porté un regard scrutateur sur l’autre. Or, bien que l’entreprise de la « décivilisation » vise la fusion avec l’autre, le rapport avec l’environnement réel de ce dernier est le plus souvent stéréotypé, quand il n’est pas simplement occulté par le même qui surgit toujours comme valeur en dernier ressort.
De ce fait, ici, l’interculturalité se joue entre deux seuls éléments : d’une part, la culture de l’auteur/observateur et d’autre part, celle du lecteur/objet observé, en l’occurrence aujourd’hui l’enseignant originaire de l’océan Indien. On est alors en devoir de s’interroger sur les effets de sens de cette littérature de la décivilisation. Mais avec le recul du critique confronté à un objet historiquement daté.
C’est pourquoi, une fois étudiée la place/absence de l’autre dans le roman de la décivilisation, le recours à l’histoire littéraire et à ses techniques d’investigation permettra de poser les jalons de quelques axes de réflexion qui aideront le lecteur à replacer ce type de roman dans le cadre qui doit lui être dévolu :
- une réflexion sur les conditions d’émergence d’un mythe, notamment dans le cadre très vaste et protéiforme de l’exotisme (cf. les motifs, dont l’appropriation de l’espace et la renonciation comme dénouement)
- une réflexion sur le flou des frontières entre les sous-genres narratifs dans cette littérature : roman exotique, roman colonial, récit de voyage, récit utopique ou roman de la décivilisation ?
- une réflexion générale sur la liminarité selon V. Turner (1969 ;1990), passant par le thème de la décivilisation : déplacement du roman colonial au roman de l’errance et de l’inadaptation au monde (l’expression malgache Vazaha very signifie « le Blanc égaré »). Errance et inadaptation caractéristiques, semble-t-il, du roman moderne dans l’océan Indien.

Corpus :
- RENEL, Charles, Le Décivilisé, Paris, Flammarion, La Première Oeuvre, 1923, 249 p [2e éd. : Éd. Grand Océan, coll. "Le Roman colonial", 1999]
- POIRIER, Louis, Caïn. Aventures des mers exotiques, Paris, Rieder, 1930, 243 p.
- D’ESME, Jean, Epaves australes , Paris, Edition de la Nouvelle Critique, 1932, 246 p.
- MALLET, Robert, Région inhabitée, Paris, Gallimard, NRF, 1964, 190 p. [2e éd. : Gallimard, 1991]

[Lire le développement in Nivoelisoa Galibert : Préface du roman Le Décivilisé de Charles Renel, La Réunion, Éditions Grand Océan, coll. Le Roman colonial, 1999, p. 7-16.]



Le silence malgache (extraits)

Par Nivoelisoa GALIBERT

Tombe anonyme
© NG 2001

Extraits de « Le silence malgache », in Jean-Luc Raharimanana, éd., La Littérature malgache, Interculturel Francophonies 1, Lecce, Argo, juin-juillet 2001, p. 87-103

HISTOIRE LITTÉRATURE ET SOCIÉTÉ
LE SILENCE MALGACHE

[À la mémoire des Mahery fo (héros) de 1947]

Comment expliquer le silence des écrivains malgaches face à Psychologie de la colonisation d’Octave Mannoni, quand le discours des intellectuels dans les années 1950 se prêtait aux réactions d’un Frantz Fanon ou d’un Aimé Césaire ? Le silence malgache nous intrigue d’autant plus que la littérature de Madagascar aujourd’hui encore semble se taire au regard des autres. D’une part, l’indigence du champ littéraire national autorise de plus en plus de place à une doxa, celle de la bourgeoisie tananarivienne. D’autre part, l’on voit se déplacer hors des frontières malgaches l’avant-garde littéraire.

Le danger d’un tel choix du « silence » est la mort lente de cette littérature nationale, faute d’interroger régulièrement de nouvelles écritures. Mort lente aussi, parce qu’elle favorise de plus en plus le retour à la dépendance vis-à-vis d’institutions littéraires étrangères. Et pendant ce temps, parce que la place semble à prendre, la vieille littérature coloniale française ressuscite, menaçant de plus en plus de dominer le champ littéraire malgache…

LES INTELLECTUELS EN 1950
OU LE SILENCE INEXPLIQUÉ

[...]

LA PAROLE AUX MALGACHES :
LE CHOIX DU SILENCE ?

[...]

LE SILENCE DE LA DÉPENDANCE.
ESSAI D’EXPLICATION

[...]

Ceci dit, on pourrait établir un parallèle entre ce discours littéraire et le discours social contemporain. Tous les fantasmes archaïques, toutes les constructions imaginables sur une base binaire (« eux/nous » gommant le concept de l’ »entre ») reviennent avec force dans les relations du centre et de la périphérie : le multiculturalisme est systématiquement opposé au modèle laïc et républicain. Et l’on observe alors ce que les sociologues de l’ethnicité appellent la « logique de la substantialisation » : ce ne sont pas les traits qui constituent l’identité, disent-ils, mais bien le contraire.

CONCLUSION

Tout cela mis en perspective montre que nous nous situons à un moment capital de l’histoire littéraire malgache où la vocation du silence peut piéger la littérature. Nous avons raté un tournant et perdu une occasion de prendre la parole en 1950 dans le concert des intellectuels modernes, lorsque paraissait Psychologie de la colonisation… Aujourd’hui, le danger semble plus grave : faute de proposer aux écrivains de vrais possibles, qui ne soient pas une menace pour l’autonomie de la création, le champ du pouvoir national pour l’instant non seulement étouffe l’écho sonore qui garantit la vie de toute nation, mais aussi favorise la rareté du plaisir esthétique, et peut-être la mort de l’œuvre d’art…

["Tous les sujets deviennent bons par le mérite de l'auteur", (E. Delacroix)]



Cultures citadines et esthétique de la réception : le cas du roman malgache Za de Raharimanana (2008)

Par Nivoelisoa GALIBERT
N.B. Communication orale
Version écrite à paraître en 2009 (Université Paris-Diderot / Sedet)

Raharimanana à Ouessant
© D.G. 2008

Corpus : Raharimanana, Za. Roman, Paris, Philippe Rey, 2008, 301 p

Extrait de Za (NB : abréviation familière de Izaho :« je », « moi »)
Za regarde l’Anze. Il me sourit en décirant la pazy. Des Rien-que-sairs rentrent bientôt. Ils ont élu existence dans la soumission. […] Za suis fatigué (132).

Né à Tananarive en 1967, Raharimanana vit en France depuis 1989 où il mène de front carrière de professeur de lettres (jusqu’en 2002), journalisme, édition critique et création littéraire bilingue. En plus des contributions à des collectifs, cette création compte dix ouvrages publiés dont les derniers, parus cette année 2008, sont le roman en français Za chez Philippe Rey à Paris et un recueil de poèmes en malgache, Tsiaron’ny nofo aux éditions parisiano-réunionnaises K’A d’André Robèr. Raharimanana se fait distinguer très tôt par plusieurs prix littéraires dont, en 1989, le Prix de la meilleure nouvelle de RFI, assorti d’une bourse qui lui permet de partir en France. Mais il se fait aussi remarquer par plusieurs interdictions notoires, tant sur le plan littéraire que politique. Ainsi, celle d’une de ses pièces, Le Prophète et le Président, la même année 1989 à Antananarivo pour le propos subversif qu’il y développe contre la Deuxième République. Cette pièce sera plus tard mise en ondes sur RFI et mise en scène dans plusieurs pays d’Afrique, en Avignon, à Paris, aux États-Unis. L’interdiction frappe également, en 2008, un droit de réponse dans Le Monde à un article de Philippe Bernard sur le collectif L’Afrique répond à Sarkozy. Pendant ce temps, Raharimanana revient régulièrement à Antananarivo, tout dernièrement pour présenter Za, l’adaptation à la scène de Madagascar 1947 et pour animer des ateliers d’écriture au centre culturel français.

L’observation de ce parcours convoque trois types de questionnement : – Énumérer ces lieux de la culture raharimananienne ne revient-il pas à s’interroger sur les frontières de la diaspora inférée par la résidence de l’écrivain malgache à Paris ? – La provocation linguistique, qui frappe le lecteur à la première lecture du roman, ne convoque-t-elle pas la problématique de l’horizon d’attente des écrivains de la diaspora postcoloniale inspirée par le concept de nomadisme intellectuel selon Jackie Assayag et Véronique Beneï, précédés de loin par la New Comparative Literature de Gayatri Spivak ? Un tel nomadisme obligerait en effet l’auteur postcolonial à toujours garder le sens – en l’occurrence l’outrance du monde et les maux de la ville – mais en altérant la forme.
- Dans cette altération obligée de la forme, la jubilation linguistique constitue-t-elle un nouveau registre chez Raharimanana ? Toutes ses créations antérieures n’avaient-elles pas déjà un point commun, à savoir la poésie, dans cette collusion entre d’une part l’extrême violence de la parole et d’autre part les histoires belles et vraies, injustes et folles – collusion digne de Prévert, poète corrosif, artiste à la fois engagé et qui se veut libre ?
Pour tenter de répondre à cette problématique des frontières, mon propos va s’articuler autour de trois axes :
1. les frontières de la diaspora
2. la forge citadine des mots ou le dire du présent interstitiel
3. les poètes et la ville ou l’affiliation d’un désenchantement universel

I. L’ORÉE DE LA DIASPORA

[...]

II. LE DIRE DU PRÉSENT CITADIN

[...]

III. LES POÈTES ET LA VILLE : UNE AFFILIATION DU DÉSENCHANTEMENT

Si la poésie se définit comme dire de la révélation, de l’émotion, de la musique et de la vie, les créations antérieures de Raharimanana sont déjà poétiques, à déguster avec l’esprit, sans peur de la destruction. La détresse de la ville malgache dans Za tient son originalité d’une écriture qui se forge dans une double oralité, à la fois héritage traditionnel et influence contemporaine. Si l’édition est en crise, paradoxalement, Za s’inscrit dans une « écriture début de siècle » qui se prête à toutes les témérités éditoriales. En effet, là où, dans toutes les autres industries, une baisse de la demande a pour conséquence une baisse de l’offre, dans le secteur du livre, les découvreurs veulent multiplier leurs chances de capter des bénéfices. Pour cela, il est important de ne pas figurer dans les hypermarchés : là, les éditeurs sont obligés de produire une littérature de consommation périssable (quick books) ou apparentée à la société du spectacle (livres de célébrités). Le principal intérêt de Za réside dans le fait qu’il présente comme une gageure tout projet d’arrêter le critère de ce qui est littéraire et de ce qui ne l’est pas. L’enjeu de la marchandisation est anti-littéraire : c’est la facilité de lecture à laquelle Za n’accède pas, privé de l’aide du temps et des autres titres du catalogue, Philippe Rey n’ayant fait son entrée dans le champ qu’en 2003.
Toutefois, dans le moment de vacillement imposé au lecteur, il appartient à la critique de faire le double travail de désignation et de recomposition du produit.
Une première lecture de Za situe le roman dans la lignée des fantasmagories parisiennes (chez Eugène Sue, chez Émile Zola) et londoniennes (chez Charles Dickens) du XIXe siècle, puis dans celle de la flânerie surréaliste (dans Nadja, dans Le Paysan de Paris) qui a contribué à la lisibilité de la grande ville européenne. Néanmoins, les années 1990 et 2000 ont vu s’accroître en France un intérêt général pour la condition migrante dont témoignent la manifestation culturelle “Étranger chez soi”, organisée par l’Afro-Américaine Toni Morrison en 2006 au musée du Louvre et les récents Goncourt franco-afghan et Renaudot guinéen (2008). Envahissant de plus en plus le centre-ville, situés à la croisée de plusieurs territoires géographiques et intellectuels, les écrivains exogènes occupent une place privilégiée qui leur permet de refaçonner des identités nationales et de reformuler les canons littéraires. C’est cette modification progressive des relations entre centre et périphérie dans un contexte mondialisé qui influence favorablement l’accès des créateurs comme Raharimanana à la publication.
La deuxième lecture révèle que le pleurer-rire ne constitue plus désormais une captatio benevolentiae du roman. Le rire aurait cessé d’être subversif selon le Magazine littéraire de juillet-août 2008, il est désormais niveleur. Dès lors, la poésie des villes permet de glisser de l’ésotérisme apparent de Za vers son contraire : l’exotérisme. Certes, une des clés du tissage sonore dans cette poésie, la prévalence de l’oralité, relève de l’identité malgache. Mais tout bien observé, Za livre un dire qui pourrait se déclamer sur le tempo du slam, génération contemporaine qui combat le désenchantement de la ville. La problématique de la réception qui sous-tend cette littérature rejoint en effet la réflexion pluridisciplinaire sur l’«enchantement » et le « désenchantement » vis-à-vis de la ville, développée notamment par l’équipe de Jean-Claude Seguin en 2007.
Phénomène d’hybridation ou de montage hétérogène, le texte déroutant est dans les faits un texte dérouté – dérouté du roman pour accomplir une volonté d’affranchissement sans limites. De là, une autre clé de lecture, la transgénéricité. Ce concept – étayé par la formule « le genre de travers » – repose de fait sur cette expérience de la traverse. « Passage, croisement, interférence, intersection, télescopage, les termes abondent qui pourraient efficacement décrire ces phénomènes […] rhéto-poétiques qui font de l’œuvre littéraire à la fois une traversée des genres et un espace traversé par les genres », précisent Dominique Moncond’huy et Henri Scepi.
À travers Za s’est déployée une stratégie de l’égarement et du brouillage, stratégie de l’inclassable héritée des surréalistes. Notamment, l’Aragon du poème intitulé Roman inachevé (1956) brave résolument les classifications courantes. La bravade, c’est là la tonalité générale de la poésie des villes, de Rimbaud à Grand Cops Malade en passant par Prévert.
Je m’arrête sur
- Rimbaud entre 1873 et 1876 :
Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne […]. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression […] je vois des spectres nouveaux […] […] la Mort sans pleurs, […] un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

- Prévert en 1966 :

Je vous salis ma rue et je m’en excuse
un homme-sandwich m’a donné un prospectus
de l’Armée du Salut
je l’ai jeté
et il est là tout froissé
dans votre ruisseau […]
Je vous salis ma rue pleine de grâce
l’éboueur est avec nous.

- Je finirais volontiers en slamant avec Grand Corps malade en 2008 :

Le bitume est un shaker où tous les passants se mélangent Je ressens ça à chaque heure et jusqu’au bout de mes phalanges.

- Mais dans cette liste de citadins désenchantés, il manquerait un Raharimanana (2008) : Za ne bouze pas dans mon linceul. Za comprend tout à fait maintenant que Za n’ira nullement me fracasser sur les murs d’ombres qui m’ouvriront à l’ailleurs tant espéré. Espérance. Esparance de merdra. Espurulence. Pulvérulence des envies. À mon fils.
À l’éclat de ma vie […]

Le plus important est la sentence déroutée de Rémy de Gourmont qui écrivait dès 1899 : « Au fond, il n’y a qu’un genre : le poème ».

__________________________________



Cths, 134e congrès, Bordeaux, 2009

Thématique:
Célèbres ou obscurs. Hommes et femmes dans leurs territoires et leur histoire

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© N.G. 2006

Communication par Nivoelisoa Galibert :

L’édition de la correspondance missionnaire comme paradigme de la résistance à l’oubli : l’exemple des lazaristes à Madagascar (1648-1674)

RÉSUMÉ

Le premier objectif de Vincent de Paul (1581-1660) était de « ré-évangéliser » les plus démunis de la population française. C’est dans le cadre de ce choix de la pauvreté citadine et rurale comme champ de priorité que, court-circuités par leur hiérarchie, les missionnaires lazaristes mobilisent l’esprit de charité qui préside à leur premier envoi en terre lointaine. Dès lors, évangéliser au Fort Dauphin de Madagascar revient pour eux à mener exactement la même action qu’auprès des populations pauvres de France. Dans l’esprit de l’abnégation propre à la congrégation, il s’agit ici d’une promesse de « palmes de martyre et de bénédiction providentielle ». Ne pourrait-on expliquer par cette posture que l’imaginaire collectif et institutionnel ait magnifié par la canonisation en 1737 la seule figure de M. Vincent ? et que cette opération symbolique ait entériné la méconnaissance portée sur l’action missionnaire en terre lointaine au XVIIe siècle ?
La mise au jour par l’édition scientifique de la correspondance lazariste adressée au supérieur fait état des aléas des données statistiques et permet une vision panoptique de l’implication réelle de ces ouvriers dans leur mission. Ce travail campe alors le vrai extrait du vraisemblable institué par une histoire traditionnelle de l’Église. D’une part, il nous enseigne que si les missions africaines semblent au XVIIe siècle « condamnées à l’échec » (M. Venard, 1997), plus que l’hostilité de l’habitant, c’est l’effet combiné des maladies, des difficultés de communication, des compromis de l’Église avec les chefs rituels et les pouvoir publics en poste – somme toute, le manque de préparation des missions françaises – qui a dans les faits ruiné la première évangélisation de Madagascar. D’autre part, il permet de rendre aux prêtres de la congrégation leur dimension prosopographique dans le temps long de l’Histoire française : ces missionnaires participent des premiers producteurs de savoirs sur l’autre à travers l’observation des mœurs zafiraminia, la rédaction d’un Petit Catéchisme en malgache (1657) et celle d’un Dictionnaire franco-malgache (1658) longtemps imputés à Flacourt, gouverneur de l’établissement du Fort Dauphin sous Colbert.



Les lazaristes de Madagascar et Vincent de Paul (correspondance)

L’ouvrage décrit ci-dessous constitue, à mon sens, l’oeuvre majeure de ma production scientifique. J’y présente les 26 lettres échangées avec leur supérieur, le futur Saint Vincent de Paul (1581-1660), par les lazaristes affectés « au fort Dauphin » au XVIIe siècle. La première mission, composée des seuls Charles Nacquart et Nicolas Gondrée, commença en 1648 ; la dernière lettre fut écrite en 1661 par Nicolas Etienne qui ignorait que M. Vincent était décédé l’année précédente.

 

Ma reconnaissance va ici particulièrement au Pr. François Moureau, directeur, et à Sophie Linon-Chipon, Maître de conférences et secrétaire générale des Pups.

 

Nivoelisoa Galibert, À l’angle de la Grande Maison. Les Lazaristes de Madagascar : correspondance avec Vincent de Paul (1648-1661), Presses universitaires de Paris-Sorbonne, coll. Imago mundi, série Textes 3, 2007, 552 p (+ h.t. 11 p. n et b)

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© N.G. 2007

4e de couverture :

À L’ANGLE DE LA GRANDE MAISON
LES LAZARISTES DE MADAGASCAR :
Correspondance avec Vincent de Paul
(1648-1661)

Textes établis, introduits et annotés par Nivoelisoa Galibert

Au même titre que les écritures arabico-malgaches (Sorabe), la Grande Maison (Tranobe) est emblématique de la religion pratiquée dans l’Anosy dans le Sud-Est de Madagascar. Entre islam revisité et pratiques ancestrales, le microcosme lazariste en mission depuis 1649 au Fort Dauphin achoppe au caractère en apparence essentiellement anthropocentriste de cette religion. Le cadre de cette évangélisation difficile est la première tentative d’établissement français à Madagascar sous l’égide de la Compagnie des Indes Orientales (1642-1674), principalement sous le mandat du gouverneur Étienne de Flacourt, auteur de l’Histoire de la Grande Isle Madagascar (1658 et 1661).
La correspondance adressée au futur saint Vincent de Paul (1581-1660) demeure un texte encodé dans l’esprit de l’éveil missionnaire antérieur à la révolution idéologique des Lumières. En tant que témoignage des acteurs, le présent recueil introduit directement dans l’ailleurs spatio-temporel du XVIIe siècle de la Congrégation de la Mission [lazariste], ordre destiné à l’origine à la seule assistance des pauvres de France. De fait, écrites à l’Âge classique, les lettres posent déjà les jalons de la problématique moderne du contact des cultures, d’où jaillit la mise en lumière comme la mise à l’ombre de l’identité des évangélisateurs et de l’altérité des autochtones. La réflexion sur l’échec de la mission chrétienne dans ses premières tentatives dans l’océan Indien s’organise ainsi autour de trois axes : générique, qui met au jour le texte encodé par les spécificités de la lettre missionnaire au XVIIe siècle ; poétique, qui met la rhétorique au service d’un discours d’enveloppement avant les Lumières ; enfin anthropologique, qui actualise ce que les ethnologues actuels nomment le principe de coupure.
Le corpus annoté de la correspondance est assorti d’une part d’une présentation générale, qui contextualise l’écrit itéré dans les éditions de copistes et de prêtres archivistes de la Congrégation de la Mission, d’autre part d’annexes diverses – index, glossaire, chronologie, notices biographiques, et autres documents lazaristes.

Professeur des Universités, Nivoelisoa Galibert est membre de l’Académie nationale malgache, chercheur associé au Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l’Océan Indien (Université de La Réunion) et membre du Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur les Écritures Missionnaires (Institut Catholique de Paris) ainsi que du Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (Université de Paris-Sorbonne – Paris IV). Elle est l’auteur d’une thèse d’État intitulée Madagascar dans la littérature française de 1558 à 1990. Contribution à l’étude de l’exotisme (Septentrion, 1997) et d’une Chronobibliographie analytique de la littérature des voyages imprimée en français sur l’océan Indien des origines à 1896 – Madagascar Réunion Maurice – (Honoré Champion, 2000).



Poésie : j’ai aimé « Mihamavana Madagascar » de Jacques Lardoux

MIHAMAVANA MADAGASCAR de JACQUES LARDOUX
OU QUAND LES RÊVES SE FONT RÉCITS
Par Nivoelisoa Galibert

Mavana ocean Indien
© N.G. 2007

[Corpus : Jacques Lardoux, Mihamavana Madagascar, Poitiers, Le Torii Éditions, coll. “La langue bleue”, 1999, 61 p.
Le titre de cet article publié dans L'Express de Madagascar à la parution du recueil est inspiré par la formule d’Yves Bonnefoy, “récit en rêve” lequel désigne un nouveau type d’écriture, entre poésie lyrique et prose poétique.]

Nous connaissions déjà les Éditions du Torii pour l’intérêt qu’elles portent à l’ailleurs – ailleurs vécu, ailleurs rêvé ou simplement imaginé. Alain Quella-Villéger y avait fait paraître en 1990 Routes malgaches, le numéro spécial des Carnets de l’exotisme (1).
Et la Faculté des Lettres de Tana se souvient certainement de ce jeune universitaire posé mais point austère – regard bleu, toujours égal à lui-même – d’une science, d’une générosité intellectuelle, qui ne seront passées inaperçues ni de ses étudiants ni de ses collègues.
Originaire du Val d’Oise, docteur es Lettres, coopérant à Madagascar de 1978 à 1984, puis maître de conférences à l’Université Paul Valéry de Montpellier, Jacques Lardoux est actuellement professeur à la Faculté des Lettres d’Angers.
Quinze ans après son départ de l’Ile, il ne baisse pas pavillon devant le drame malgache (2). Le titre de son recueil de poèmes, Mihamavana Madagascar – murmure et clarté des sonorités malgaches – est significatif : “Mihamavana en malgache indique l’action de fleurir”, nous annonce-t-il d’entrée de jeu (3). Ainsi, dans ce recueil, l’espoir se conjugue hors du futur : “entre la tentation de l’éternité et le simple présent”, constate Guillevic.
A cela, j’ajouterais que la poésie de Jacques Lardoux se trouve dans ce qui nous manque. Elle se trouve dans ce que nous voudrions qu’il existât. Car elliptique à souhait, à la façon malgache, ce recueil résonne comme un imparfait du subjonctif qui ne se dit pourtant jamais, paradoxalement chaud, parfois torride, aventure merveilleuse à laquelle nous invite chaque “récit en rêve”.
Autre aventure merveilleuse pour le lecteur : confronté à l’impossible compte rendu, le critique choisit de s’effacer derrière le non-dit d’un vrai poète. “Frissons/Avènement” (40), “chaude/Odorante colorée” (40), “bleu qui vire au violet”(44), “doux tendre profond” (55)… : ses propres mots font le tour de notre émotion.
Lecteur, voici quelques passages de Mihamavana Madagascar, “à goûter avec la chair, sans peur de la destruction” (Jean-Charles Dorge (4)) :

“Zaza…
Poursuivant l’arc-en ciel
Vêtues de soleil
Les petites filles
Ne savent pas se résigner
Elles font de la soupe
Avec des fleurs !” (33)

“Mihamavana ny zakaranda…
Les jacarandas violinent (…)
Les enfants du quartier Nord
Nouent les tresses du vide
Aux couleurs du matin (…)” (12)

“Celle dont la jupe
Se lève
Ouvre une faille
dans le vide de notre avenir” (53)

“Maintenant
Que tout est devenu eau et ciel
Là comme une vibration
Un accord dans le fruit
- “Maki maki…” (41)

Voilà enfin qui ressemble à Madagascar. Après cinq siècles et un millier de croquis français d’inégal bonheur, la relève de Robert Mallet (5) est mieux qu’assurée. Jacques Lardoux éclaire d’un rai subtil, délicat, le champ des souvenirs malgaches. L’Ile ressort grandie de ce regard nouveau, pénétrant, tout silence et lumière. Elle grandit de cette fusion jamais défaillante avec le naturel malgache. Et pour ne rien enlever au plaisir de l’esthète, l’objet est distingué : format italien, couverture et papier mats, blanc rompu, mise en page aérée de paysages malgaches – photographies en noir et blanc de l’auteur… A posséder sans regret dans sa bibliothèque personnelle !

Notes :

1) Routes malgaches. Les Carnets de l’exotisme, n°2-3, avril-septembre 1990 2) Les années 1980 sont celles des pénuries de PPN ou Produits de Première Nécessité à Madagascar. 3) Avec la complicité de Mathilde Rakotozafy pour la traduction.
4) Préfacier du recueil.
5) Les Mahafaliennes (1961) ; Région inhabitée (roman,1964) ; La Rose en ses remous (1971) ; Quand le miroir s’étonne (1974). Toute l’oeuvre de Robert Mallet est parue chez Gallimard.



Histoire et Imagologie : Les représentations littéraires de l’océan Indien occidental (XVIIe-XXIe siècles)

Histoire/société conférence 15/01/2007 > 24/01/2007
Paris France
EHESS
96 et 105, Bd Raspail, 75006 Paris, France

http://www.buridan.fr

Histoire et Imagologie : Les représentations littéraires de l’océan Indien occidental (XVIIe-XXIe siècles)
Par Nivoelisoa GALIBERT RATSIORIMIHAMINA, Directrice d’Etudes invitée à l’EHESS, Professeure à l’Université d’Antsiranana (Madagascar)

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© N.G. 2006

1) « Le mythe de ‘Libertalia’, Madagascar : 1728-2003″
dans le séminaire d’Elikia M’BOKOLO
lundi 15 janvier 2007, 15h à 17h, salle 5, 105 Bd. Raspail, 75006 Paris.

2) « La pierre vierge de tout ciseau : Nicolas Mayeur (1747-1813), voyageur interprète et les pratiques dévotionnelles malgaches »
dans le séminaire de Jean-Claude PENRAD
lundi 22 janvier 2007, 17h à 19h, salle 8, 105 Bd. Raspail, 75006 Paris.

3) « Ecrivains en diaspora : littératures nomades de l’océan Indien occidental »
discutante : Brigitte RASALONIAINA, maître de conférences à l’INALCO
dans le séminaire du Centre d’Etudes Africaines
mercredi 24 janvier 2007, 17h à 19h, salle Maurice et Denys Lombard, 96 Bd. Raspail, 75006 Paris.



SÉMÉIOLOGIE DES MALADIES TROPICALES AU XVIIIE SIÈCLE
29 novembre, 2007, 19:59
Classé dans : etude,Nivoelisoa Galibert,ocean Indien,voyage

SCIENCES, TECHNIQUES ET TECHNOLOGIES
DANS L’OCÉAN INDIEN
DU XVIIE AU XXIE SIÈCLES

Navire
© N.G. 2008

SÉMÉIOLOGIE DES MALADIES TROPICALES AU XVIIIE SIÈCLE :
DU NOUVEAU VOYAGE AUX GRANDES INDES […] DE LUILLIER (1726)
AUX ÉTUDES DE LA NATURE DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (1784)

N.B. Communication orale auprès de l’Association historique internationale de l’océan Indien
(AHIOI), Université de La Réunion, 12-13 octobre 2005
La version écrite est publiée dans Sciences techniques et technologies dans l’océan Indien (XVIIe-XVIe siècles). Revue Historique de l’océan Indien, n° 2, AHIOI, Saint-Denis de La Réunion, 2006, p. 7-18)

La problématique de l’acclimatation des Européens à l’espace tropical constitue un topos de la géopoétique relative à la Route des Indes. « Lesté d’un bord par un Traité de calcul intégral et différentiel, de l’autre par un Voyage autour du monde », ainsi que Diderot le dit de Bougainville, ingénieur comme Bernardin de Saint-Pierre ou officier explorateur comme Kerguelen, le voyageur initié s’appuie sur une expérience directe des tropiques pour une étude précise des symptômes des maladies. Ce qui rassemble ces navigateurs est la fidélité à l’esprit du XVIIIe siècle, nourri d’une culture encyclopédique. Dès lors, leur expérience se déleste des a priori propres aux époques antérieures – ainsi les considérations éthiques inférées par les pertes humaines dans la préparation de la colonisation ou la cruauté accompagnant la christianisation -. Du scorbut à la simple dépression nommée en médecine « mélancolie » (mélancolie délirante, mélancolie avec stupeur, mélancolie anxieuse, mélancolie mixte…), le choix pragmatiquement scientifique fait l’objet de traités de médecine en appendice chez Luillier ou en filigrane des récits chez Bougainville, Bernardin et Kerguelen.
Sous l’éclairage des outils contemporains, l’on se posera la question de savoir dans quelle mesure l’itération des observations dans ces relations – itération qui suppose altération – peut rompre avec le contexte du XVIIIe siècle pour engendrer une sémiologie anticipatrice de la médecine tropicale du temps présent ou, au contraire, contribuer à la fabrique éditoriale d’un imaginaire médical dit « tropical ». Car il s’agit bien de saisir les deux faces d’un même geste – mise à l’ombre / mise en lumière – qui devient à terme la construction historique d’un imaginaire collectif.
N.B. En liminaire de cette imagologie annoncée, j’ose rappeler que par l’Ailleurs et l’Autre, j’entendrai les tropiques et leur habitant, celui que le voyageur croise au détour du cap de Bonne Espérance. Qu’il se dirige vers les Indes ou vers l’Extrême-Orient, le vaisseau est alors un espace déambulant, appréhendé comme élément d’un déplacement à la fois physique, social et temporel – une manière d’« hétérotopie » pour suivre Foucault.
Ce carnet de voyage s’articulera autour de deux axes : d’une part, la mutation de l’accès itératif / en accent sur les maladies tropicales ; d’autre part, dans la séméiologie d’hier à aujourd’hui, la focalisation qui se constitue en pendant de l’effacement.

I. LES MALADIES « ORIENTALES » : DE L’ACCÈS À L’ACCENT Les maladies « tropicales » peuvent se contracter dès les ports de départ vers l’Orient. L’histoire médicale de la fin du XVIIe siècle établit que l’attente au port s’accompagne d’un grand nombre de morts du paludisme. Puis, pendant la traversée, les maladies contractées dans les mauvaises rencontres, déterminent une autre diminution du nombre de marins – les longs voyages de l’océan Indien étant les plus mortels. L’escale est un autre point de rencontre avec l’Autre. L’Autre, défini par la distance psychologique, mais aussi par une hexis différente, qui l’enferme dans une formule le rapportant à des maladies spécifiques sous le regard de chaque navigateur. Dans ces comportements idiosyncrasiques, Madagascar est « l’île des coliques et des maladies vénériennes », selon Luillier. Mais selon Kerguelen, c’est le pays « du riz, des citrons, des fruits et des bœufs, en un mot, de tout ce qui est nécessaire pour rétablir un équipage scorbutique ».

• le scorbut Des maladies de marins, c’est encore la plus redoutée au XVIIIe siècle. Luillier donne les descriptions les plus précises de ses symptômes, à la suite du dr Dellon, dont il reprend le Traité de 1685 : « Le scorbut commence à paraître aux gencives, qui deviennent enflées, noires et puantes, en sorte qu’il faut en ôter souvent une quantité considérable de chair baveuse et corrompue ; & déchausser si fort les dents, que l’on les voit toutes trembler et quelquefois tomber. Ce mal se fait encore voir par tout le corps. Cette corruption est accompagnée de dégoûts, lassitudes, syncopes, douleurs de tête, flux de ventre qui sont les présages assurés d’une mort prochaine ». Ces constats cliniques constitueront autant de leitmotive des navigateurs, ainsi chez Bougainville qui rappelle « les gencives atteintes et la bouche échauffée » /. En effet, en prescrivant « provision de jus de citron […] », Luillier contribue à stabiliser l’idée de la carence de vitamine C comme cause du scorbut. Mais ce n’est qu’en 1753, avec les travaux de James Lind, que l’idée sera entérinée par la communauté médicale. L’année 1789 est d’ailleurs importante pour les épidémiologistes : elle rend l’usage du citron obligatoire dans la marine anglaise. La longue histoire du scorbut est compliquée par une méprise épistémologique. Ce sont en fait les premiers longs cours qui l’ont vu surgir : les points éloignés du Centre / où il se déclare /expliquent alors que ce mal ait été d’emblée répertorié parmi les maladies dites « tropicales ». D’ailleurs, dans ce registre, Luillier ne désolidarise pas la nécessité d’une nutrition saine de celle de la netteté sur soi : « Les officiers sont moins sujets à ce mal, écrit-il, parce qu’ils se nourrissent de meilleures viandes, & ont plus de moyen de changer souvent de linge ». Certes, les biscuits de mer, légumes secs, viande salée, fromage et eau douce ou même bière qu’on embarquait au départ devaient suffire aux besoins énergétiques des hommes. Les problèmes venaient donc de la qualité de sa conservation. Celle-ci se faisait dans des conditions rédhibitoires : vermine de la viande en putréfaction et charançons des biscuits, algues malodorantes de l’eau douce, de sorte que le scorbut était souvent accompagné de la « caquesangue » (dysenterie), Il était aussi assorti de la fièvre typhoïde comme en témoigne Kerguelen en 1773 : « Au Cap de Bonne Espérance, presque tout l’équipage a été attaqué par la fièvre. Cette maladie endémique laissait des suites affreuses. On ne peut en imputer la cause qu’à l’humidité du vaisseau : les légumes formaient dans la soute un fumier qui infectait. »

Il n’y avait jamais de diagnostic net, puisque personne à bord ne connaissait encore le processus bactérien des fièvres ni celui des carences. Le plus souvent, ceux qu’on appelait des « chirurgiens », malgré la Grande Ordonnance de la Marine de 1681, étaient des « barbiers chirurgiens » : « en plus de leur fonction principale qui était de raser et de tondre les tignasses, ils étaient souvent appelés à rafistoler un matelot tombé des vergues ou à ouvrir un abcès avec la même lancette dont ils usaient pour les saignées. Très vite, ces ouvriers montrèrent une surprenante aptitude à observer les moeurs des peuples et à recueillir d’utiles informations. Par exemple, l’usage du quinquina pour apaiser les fièvres, du riçin ou du coton pour libérer le ventre, des graines de courge pour débarrasser le porteur d’un fâcheux ver solitaire. » [Lapeyssonie] Le temps long du chercheur convoque ici une manière de monde inversé : à l’âge classique, les tropiques dites « Orient » inspirent la science occidentale, tandis que le temps présent observe une assimilation des techniques dans un axe nord-sud.

• la mélancolie À terre, l’accent est surtout porté sur la dépression qui frappe l’Européen déplacé sous les tropiques. Tout comme le scorbut, dont le nom vient du néerlandais scuerbuyck (1577), la mélancolie est déjà lexématisée aux siècles précédents). En ce qui concerne l’histoire des Mascareignes, Poivre en décrit les symptômes, regrettant que son adjoint Gonet « se trouvât dans une situation de santé affligeante, avec des idées ‘noires et tristes’ qui lui interdirent toute espèce d’application […] Il insiste sur ‘son âme fatiguée’, sa ‘situation incurable’, la ‘douleur interne’ qui le dévore, et déclara vouloir retourner en Europe ».

De même, dans son roman Paul et Virginie, construit dans l’esprit du Voyage à l’Ile de France, Bernardin insistera sur la mélancolie propre à l’héroïne préromantique : avec « l’obliquité naturelle » […] de ses yeux qui louchent « vers le ciel », leur donnant une expression « d’une sensibilité extrême, et même celle d’une légère mélancolie », Virginie était « agitée d’un mal inconnu […]. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir ; son teint jaunissait ; une langueur universelle abattait son corps. » En effet, de tous les types de mélancolie annoncés, due au « déclimatement », la mélancolie stuporeuse est la plus prégnante. Le dr Masselon en précisera les symptômes. D’abord psychologiques : « La stupeur est caractérisée par l’arrêt intellectuel et moteur. Le malade ne fait de mouvements que si on l’y contraint. Toute l’attitude exprime la prostration. Parfois néanmoins, le visage se contracte, et l’habitus reflète un état d’anxiété intérieure intense. » Quant aux symptômes physiologiques : « Les glandes sudoripares et sébacées ne fonctionnent plus, d’où la sècheresse de la peau et des cheveux. D’une façon générale, les mélancoliques pleurent assez peu, la sécrétion des larmes n’est nullement en rapport avec l’intensité de la douleur morale. La langue est sale, recouverte d’un enduit saburral, l’haleine est fétide. La constipation est la règle ».

Cette séméiologie de la mélancolie devient intéressante lorsqu’elle atteint un groupe. La melancholia universalis est considérée comme inséparable de l’épilepsie. En effet, Hippocrate lui-même avait décrété que « les mélancoliques deviennent d’ordinaire épileptiques, et les épileptiques mélancoliques ; de ces deux états, ce qui détermine l’une de préférence, c’est la direction que prend la bile noire : si elle porte sur le corps, c’est l’épilepsie qui survient ; si elle atteint l’intelligence, c’est la mélancolie ».

L’absence délibérée de détails sur la lèpre pointe l’hétéropie inférée par ces espaces que l’on transporte dans nos voyages. Sur la route de Tahiti, Bougainville évite soigneusement une île qu’il baptise “île des Lépreux”. Car sur le continent, point immuable pour chacun de ces voyageurs, la disparition de la lèpre est liée à la fin des Croisades, autrement dit à la rupture avec les foyers « orientaux » d’infection : « Ce qui va rester sans doute plus longtemps que la lèpre, précise alors Foucault, ce sont les valeurs et les images qui s’étaient attachées au personnage du lépreux, c’est le sens de cette exclusion, l’importance dans le groupe social de cette figure insistante et redoutable qu’on n’écarte pas sans avoir tracé autour d’elle un cercle sacré ».

Dans ce registre de l’effacement, la considération de la dysenterie comme exclusivement « orientale » est réfutée par Vivez, chirurgien accompagnateur de Bougainville. François Vivez met en cause le manque d’hygiène comme seule raison de cette maladie : « L’activité du port et la circulation dans les rues [de Batavia] sont pour lui un sujet d’étonnement. Vivez ne pouvait manquer de remarquer l’insalubrité de la ville qu’il attribue aux eaux croupissantes et à la falsification des boissons qui occasionne des dysenteries conduisant le buveur au tombeau ».

II. LES MALADIES DE L’AUTRE : DE L’EFFACEMENT À LA FOCALISATION

Si Luillier a définitivement orienté la recherche sur le scorbut dans le sens contemporain, Bougainville pour sa part n’a pas beaucoup apporté aux découvertes du siècle. C’est plutôt à ce chirurgien Vivez que l’on attribue le regard le plus averti sur les maladies dites « tropicales ». Par exemple, parlant de la syphilis, ce dernier notait que « dans tous les pays chauds, pour peu qu’il y ait de libertinage, cette maladie s’engendre par la fermentation, le trop grand frottement, etc. ». En cela, Vivez était représentatif des voyageurs des Lumières scientifiquement soucieux d’objectivité. Car ce descriptif sommaire de l’épidémiologie de Luillier à Bernardin érige la caractérisation psychologique des diverses nations, jusque-là anecdotique et superficielle, comme un système soigneusement élaboré. L’on y assiste à une évolution historique et sémantique des maladies, comportant la théorie des climats, qui est développée entre autres anthropologues par Leerssen. De fait, les différentes maladies tropicales recensées aujourd’hui par la presse et les guides de voyages reprennent de fait la symptomatologie déjà observée au XVIIIe siècle. Il s’agit essentiellement des encéphalites, de la fièvre jaune, de la typhoïde, des hépatites A et B, du paludisme et des coliques. Exception faite du scorbut, le trait commun de ces maladies est la contagion. Si le scorbut est désormais éradiqué chez le Même, par un effet de contrepoids, cet effacement infère quelques focalisations : la fièvre palustre en fait l’objet au même titre que l’amibiase que nous prenons comme exemple, l’exhaustivité restant un idéal.

• L’amibiase. Ce qui s’observait sous le terme de « dysenterie » pouvait être une première étape de l’amibiase – vulgarisée aujourd’hui sous l’appellation globale de « turista » qui désigne toute forme de colique de voyageur. Tout comme on peut lire très simplement : « L’hépatite se transmet par l’eau et les aliments contaminés, faites attention à ce que vous buvez et ce que vous mangez […] », ce public est le plus souvent averti de façon scientifique : « L’amibiase est une infection due à des parasites, les amibes, qui s’installent dans les intestins. Ces parasites se transmettent par contact direct (on l’appelle alors la maladie des mains sales), ou indirect, en ingérant de l’eau contaminée ou des aliments souillés. » Ainsi, le voyageur sait actuellement que l’amibiase peut évoluer jusqu’à l’abcès du foie avec apparition de fièvre, et peut être mortelle, ce qui était le cas pour beaucoup de marins dans l’impossibilité d’accéder à une bonne hygiène. En effet, les recommandations de base des médecins d’aujourd’hui conseillent au voyageur des Tropiques de – boire de l’eau minérale, sinon filtrer l’eau, la désinfecter ou la faire bouillir au moins 5 mn
- au minimum, laver les légumes et les fruits avec de l’eau traitée ; mieux , éviter de consommer des aliments crus.
Dès lors, on comprend mieux que Vivez se soit extasié à Tahiti devant la qualité de l’eau, « la meilleure que nous ayons bue du voyage et qui se soit le mieux conservée », rapporte-t-il. L’alimentation insulaire d’ailleurs ne pouvait que susciter l’envie de navigateurs voués depuis des mois aux salaisons de qualité plus que médiocre. Entre « bananes, arbres à pain, volailles, poissons, végétaux …» qu’évoque le chirurgien, l’imaginaire de Kerguelen lui autorise une manière d’uchronie appliquée à Madagascar, une uchronie faite de « légumes frais comme choux, oseille, chicorée, cresson, etc., qu’on ne pouvait pas leur donner, parce qu’il n’y avait pas encore de jardins dans cette colonie naissante [Madagascar] ». Tout compte fait, au XVIIIe siècle, le voyageur trouve le Sud-Ouest de l’océan Indien relativement hospitalier : « Cela fait environ trente-cinq hommes que j’ai eu le malheur de perdre depuis que j’avais abandonné les terres australes, remarque toujours Kerguelen ; mais j’aurais perdu cent hommes de plus si j’étais encore resté huit jours dans les mers froides de l’Australie, car j’avais véritablement cent cinquante malades en arrivant à la baie d’Antongil. »

• [Autre objet de focalisation] Les fièvres palustres Dans ses Etudes de la nature, Bernardin élude de façon attendue la symptomatologie du futur paludisme, en effleurant à peine les « fièvres pestilentielles » de Madagascar : « L’air de l’île de Madagascar, écrit-il, est corrompu par les marais et y sera toujours un obstacle aux établissements des Européens ». Le paludisme est par conséquent devenu une obsession, cela sous l’influence d’un tel désordre de signes que les médecins occidentaux aujourd’hui encore ne le diagnostiquent pas de façon systématique. Je cite les drs. Gachot et Hernandez en 2004 : « Fièvre brutale, frissons, fatigue, courbatures, maux de tête, troubles digestifs, douleurs abdominales […]. Il n’est pas possible de faire le diagnostic de paludisme sur ces éléments cliniques, que l’on retrouve dans beaucoup de maladies infectieuses, notamment virales ».

Conclusion

Pour deux raisons au moins, la sémiologie du voyage au XVIIIe siècle anticipe la médecine de masse du temps présent. Tout d’abord, elle aura contribué à l’établissement d’une définition avant la lettre de l’épidémiologie / comme une science qui sous-tend l’activité du médecin de santé publique. Pour adopter la formule d’Evans : «L’épidémiologie est l’analyse quantitative des circonstances d’apparition des maladies et des traumatismes dans les groupes de population [en l’occurrence les marins et les habitants des tropiques], analyse quantitative des facteurs qui affectent leur incidence, leur distribution et la réaction des patients, ainsi que l’usage de ce savoir dans la prévention et dans la lutte ».
Ensuite, cette sémiologie aura annoncé l’anthropologie de la maladie. En effet, dans la croissance de la documentation sur les symptômes et les précautions, on peut lire aujourd’hui la superposition de deux champs médicaux : le champ tropical, strictement géographique, et le champ du sous-développement. En 2004, en effet, la présentation du paludisme commence par les observations suivantes:
« Cette maladie sévit dans les régions tropicales et subtropicales. C’est une affection qui atteint souvent des populations pauvres des pays en développement. […] La France est la nation européenne la plus touchée par le paludisme d’importation, avec plus de 7000 cas estimés en 2001. »
Quant à la fièvre typhoïde, je cite le Centre National de Référence de l’Epidémiologie du Paludisme Importé et Autochtone :
« On la rencontre de manière ponctuelle dans les pays industrialisés : la plupart du temps, les cas observés sont des cas importés, touchant des sujets jeunes, au retour des vacances […]. La fièvre typhoïde est endémique dans les régions tropicales où l’état sanitaire est insuffisant. »
Ainsi, si nous ne nous référions qu’aux travaux d’Augé et avant lui de Rivers et d’Evans-Pritchard, la demande de plus en plus forte aujourd’hui de sens anthropologique de la maladie concerne les tropiques aussi. Pour Raison-Jourde, l’appropriation par l’autochtone de la maladie, le plus souvent épidémiologique, se fait dans le registre cultuel : « Le mal-être, la souffrance, la maladie, écrit-elle, sont en fait souvent interprétés comme élection, demande de reconnaissance par l’esprit ancestral ». Analysant le prophétisme et la guérison comme armes des mouvements du Réveil à Madagascar, l’historienne du temps présent parle même de « propagation par contact émotionnel ».
Le plus instructif est que cette posture était déjà ébauchée par Bernardin dès 1784 dans un paragraphe d’Etudes de la Nature qu’il intitulait « De l’utilité des maux » :
« La douleur du corps et les chagrins de l’âme, écrivait-il, sont des barrières que la Nature a posées / pour nous empêcher de nous écarter de ses lois ; sans la douleur, les corps se briseraient au moindre choc ; sans les chagrins, si souvent compagnons de nos jouissances, les âmes se dépraveraient au moindre désir. »
Nous réalisons alors une disjonction épistémologique : nous constatons d’une part le crédit accordé aux voyageurs des Lumières, dont les observations sont justifiées par l’histoire contemporaine, de l’autre le statut des chercheurs du temps présent, paradoxalement desservis par la médiatisation dévoreuse de la découverte scientifique. Ces derniers [les chercheurs] sont actuellement souvent pris pour de doux rêveurs, ou de froids experts.
L’interrogation reste de fait ouverte sur les continuités et les discontinuités entre les modèles de comportements hérités de l’histoire – que ces modèles relèvent des cultures traditionnelles ou des sociétés démocratiques avancées -.


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