« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Hommage à Raolona. À Bekoto, notre ami. Aux Mahaleo.

Oui.

Le tain grave de sa voix nous renvoie à tout le combat des Mahaleo pour les petites gens nées du travail de la terre.

La feuille tombée de l’arbre dans un calme quiet est cet avion qui se dirige dans le blanc maculé d’un ciel tourmenté.

Tourmenté, le temps d’un deuil.

Blanc mauve comme les jacarandas que sèmeront bientôt le son du vent et les éclats de lucioles.

Et tout reprendra comme avant.

Presque comme avant.

De là où il est, invisible, Raolona veillera sur ses frères.

« A pesar de los pesares

Tendràs amigos

Tendràs amor

Tendràs amigos »

« Malgré tous les tracas Tu auras des amis Tu auras de l’amour Tu auras des amis » (José A. Goytisolo)

Didier et Nivoelisoa Galibert

[Hommage publié dans Madagascar-Tribune le lundi 13 septembre 2010]



Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) ou la mise en récit du deuil

© NG

On connaissait le Rabearivelo poète. Un peu moins le prosateur bilingue, auteur notamment de romans et de nouvelles francophones publiés à titre posthume en 1988 (L’Interférence, roman suivi de Un conte de la nuit, nouvelle, Hatier 1988) et dans Océan Indien (L’Aube rouge, Omnibus, 1998).

Composé en 1933-1934, Un conte de la nuit constitue le fruit d’un imprévu douloureux puis obsessionnel dans la vie de l’écrivain : en l’espace de quelques semaines, il perd sa fille Voahangy (17 janvier 1931 – 2 novembre 1933), dans des circonstances restées obscures, allant de la nécrose d’un orteil aux symptômes d’un empoisonnement. Ainsi, le but premier de l’écriture de cette nouvelle semble une catharsis : l’écriture crée « la douce et cruelle illusion de son… non‑départ [de Voahangy]! », indique Rabearivelo en décembre 1933 dans les Calepins bleus, son journal intime prévu de paraître dans la collection « Planète libre »  du CNRS le 4 octobre 2010. L’objectif annoncé souligne d’entrée de jeu l’alliance de la lettre et de la perte. En effet, considérée comme une chance de « survie », l’écriture tire son expressivité du fait que le travail de deuil est à l’oeuvre au sein même de la narration. En tant que récit d’un événement vécu, la nouvelle se lit d’ailleurs parallèlement au journal où Rabearivelo consigne les faits entourant la mort de sa fille, à la fois les mêmes et autres : « […] Si j’ai attendu l’évolution d’une lune […] c’est tout simplement aux fins de me sentir au strict milieu de mes souvenirs et pour pouvoir composer de leurs fleurs une gerbe… identique, fidèle. » (Calepins bleus, décembre 1933) [Nous soulignons].

Dans cette composition, il choisit un peintre comme protagoniste. La focalisation externe était la condition des stratégies choisies d’évitement et de diversion du moi privé protégé par le journal (« Per se, strictement per se »). Le versant public devrait donc l’emporter ici sur le versant privé. Mais il semble que c’est paradoxalement dans ce texte du retrait de soi par la fiction (Un conte de la nuit est une nouvelle) que Rabearivelo se dévoile le plus. Cette interrogation sur les frontières des deux présentations d’un moi public, associé à l’écriture, et d’un moi privé, irréductible, est sans doute à l’origine de la non publication de l’opus du vivant de l’auteur.

Pour suivre Laure Depretto, « dans l’atelier du moi écrivant apparaissent ainsi tous les scrupules concernant le choix du départ entre ce qui peut être public et ce qui doit rester privé, notamment dans le domaine des relations amoureuses »[1]. Ainsi, la grande absente d’Un conte de la nuit, est Paula, une des amantes de Rabearivelo, à qui la nouvelle est dédiée sous le pseudonyme de « Janvier » ainsi qu’à sa femme Mary. Paula a pourtant accompagné Rabearivelo pendant toute la maladie de Voahangy. En effet, au-delà du moi endeuillé, une autre déclinaison du moi qui surgit à travers Un conte de la nuit dans la stratégie de dispersion est le moi générationnel qui pourrait expliquer la réticence de Rabearivelo à la publication : « Le comprendra-t-on ? Ce que je tâcherai avant tout de démontrer et d’analyser dans ma nouvelle, c’est un conflit de culture et de race qui confine en drame sombre et déroute un homme, une conscience, une âme, un tempérament. Celui que j’appelle LUI dans cette histoire n’est autre que moi. » (Calepins bleus, janvier 1934). Par ailleurs, Rabearivelo soulève dans la nouvelle la question alimentaire et baudelairienne de la reconnaissance de l’artiste pour la subsistance : « […] il faut plaire à ceux aux frais de qui l’on veut vivre ! ». Mais social dans la dénonciation des problèmes culturels et raciaux de la société malgache (superstitions, sorcellerie, tradition des simples, préjugés de « dynastie », opposition entre Merina et peuples de la côte, vertu du métis, etc.), le romantisme se sert de la métaphore d’un écrit à l’autre[2]. Par exemple, les « innombrables taches rouges » observées sur le ventre de l’enfant dans les Calepins bleus, décembre 1933) deviennent « d’innombrables grappes de raisins [sic] » dans Un conte de la nuit. Naturaliste aussi dans la précision clinique, Rabearivelo use du « petit fait vrai » : les gémissements  de la mourante : « Je souffre ! Le ventre me brûle ! Je meurs ! Père ! Mère ! Des cataplasmes chauds ! Des inhalations ! De l’eau ! » (Calepins bleus, décembre 1933) sont  répercutés  presque littéralement dans la nouvelle : « Je brûle, ô père, ô mère ! Je brûle ! Mon ventre est en feu ! Donnez-moi de l’eau, du lait, du Vichy ! Donnez-moi quelque chose ! Je brûle ! ». Si, grâce aux forces de l’imprévu, Rabearivelo peut inventer à sa voisine, la « jeune vieille », un passé de commerce avec « la vertu mystérieuse des arbres et la force sacrée des morts », il peut aussi établir un réseau de correspondances symboliques entre les trois règnes du végétal (le raisin), de l’animal (le chiot) et de l’humain (l’enfant)[3] : le raisin empoisonné dans la fiction protège l’auteur de tout soupçon de superstition, l’enfant rend toutefois son dernier soupir au moment même où meurt le chiot de la « sorcière » – désignée comme telle dans la nouvelle et non pas dans les Calepins bleus -.

Ainsi, l’étude des personnages fait éclater ceux-ci en différentes représentations – représentations fantasmatiques ou métaphores de conflits psychiques. L’opposition s’installe entre savoir intellectuel du peintre et sciences obscures du voisinage, entre lesquels se glisse un tiers élément : la pharmacopée (le peintre guérit quelques jours plus tôt d’une fièvre bilieuse grâce au pouvoir des simples). Enfin, la vertu du métis, autre élément liminaire[4] sur la frontière du monde occidental convoité et du monde traditionnel malgache, offre à Rabearivelo le dénouement souhaité dans la réalité : devant sa maison qui « saigne » grâce au stratagème de l’aniline rouge[5] sur le toit exposé à la pluie, la police emmène la sorcière devenue folle.

En résumé, l’écrivain et le peintre, la voisine suspecte et la sorcière, le métis imaginaire à la charnière de deux civilisations, dénués de noms mais caricaturés (le peintre évoque nécessairement Gauguin, la sorcière est entourée de chats) construisent l’unicité du récit autour de quelques artefacts : la réplication par la similarité, la répétition et l’opposition. Le travail de deuil est ainsi devenu une forme de désir qui structure l’enchaînement des événements narrés par la dynamique de la mémoire au service du « public ». Travail de mémoire sur le rôle de Paula et sur les raisons réelles de l’impécuniosité du couple ; omniprésence d’« objets » – ainsi de ces « yeux révulsés » de la voisine -, un constant échange inarticulable entre d’une part, le moi privé représenté par Rabearivelo, et d’autre part les doubles qu’il se crée, à la fois le peintre et le métis mis en récit : à partir de ces symptômes psychiques, Rabearivelo décrit les mécanismes de défense du moi et les stratégies d’évitement générées par la redécouverte des pouvoirs de la lettre et l’édification d’un contre-pouvoir déconstruisant la réalité mortifère de la perte.

Ce sont là les prémices de l’hybridité, concept postcolonial développé beaucoup plus tard, dans les années 1990, par l’école d’Homi K. Bhabha[6].

Décidément, le personnage de Jean-Joseph Rabearivelo était largement en avance sur son époque.

 

 


 

[1] Laure Depretto « Quel genre pour quel moi ? Les paradoxes du récit de soi » CR de Moi public et moi privé dans les mémoires et les écrits autobiographiques du XVIIe siècle à nos jours, études réunies et présentées par Rolf Wintermayer  en collaboration avec Corinne Bouillot  Mont Saint-Aignan : Publications des universités de Rouen et du Havre, 2008, 443 p. En ligne. URL : http://www.fabula.org/actualites/article26651.php. Site consulté le 16 octobre 2009.

[2] Selon Patrick Marot, « La conception de la métaphore comme processus de deuil, telle qu’elle se manifeste dans l’esthétique romantique, est étroitement liée à cette définition d’une perte ontologique inhérente au langage », in Pierre Glaudes et Dominique Rabaté, Deuil et littérature, Modernités 21, Presses universitaires de Bordeaux, 2005 p. 118-119.

[3] Voir Josette Rakotondradany, « L’expérience vécue. 1. Un conte de la Nuit », L’univers de Jean-Joseph Rabearivelo, thèse de doctorat d’État ès lettres, Université de Provence, 1987, t . 1, p. 100-109.

[4] Le passage d’une époque à une autre, d’une culture à une autre, d’un statut à un autre… constitue un espace de tous les possibles. Voir Victor Turner, Le Processus rituel : structure et contre-structure, Paris, PUF, 1990, [1e éd. : The Ritual Process : structure and anti-structure, Ithaca, Cornell University Press, 1969]

[5] L’aniline est un composé organique aromatique de formule chimique. En sus de la couleur violet-bleu utilisée par les peintres, l’aniline a été le produit de départ de la synthèse d’un grand nombre de médicaments. La « sorcière » croit qu’il pleut du sang sur sa maison, de la démence dans la fiction de Rabearivelo.

[6] Voir, Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007 [1e éd., The location of culture, 1994]

 



Madagascar à l’UNESCO : du journal intime de Rabearivelo à la performance de Ny Malagasy Orkestra

  JOURNÉES DE MADAGASCAR À L’UNESCO :

  ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ

  Journées culturelles de très haut niveau Place Fontenoy à Paris ces 1e et 2 juillet 2010.

  Une nouvelle exposition, un autre regard

  Entre le savoir-faire du travail du bois chez les Zafimaniry, la peinture  innovante de Lova Ratsimandresy et l’exposition sur le poète Jean-Joseph Rabearivelo, les spectateurs ont été transportés par l’élégance de la salle. Autour de l’ambassadeur de Madagascar près l’UNESCO, Irène Rabenoro, étaient réunis quelques-uns des plus talentueux artistes malgaches actuels. Si l’art zafimaniry appartient à une tradition malgache immémoriale, les explications et objets exposés par Daniel Coulaud étaient prolongés par les documents de Sophie Bazin et Johary Ravaloson, lauréats du Prix du regard poétique au Salon du Livre insulaire d’Ouessant en 2009. Lémuriens et caméléons de Lova Ratsimandresy, par la chaleur des couleurs choisies, ont impressionné avec leurs interminables queues qui se terminaient en graffiti citadins, cachet du designer, dans une perspective qui n’a rien à envier à la géométrie picturale, quoique plus abstraite, du grand Paul Klee (1879-1940).

  Les « Calepins bleus », journal intime de Rabearivelo

   Le clou de l’exposition était manifestement l’exposition sur Jean-Joseph Rabearivelo. L’on apprenait la prochaine parution en 2011 d’une édition intégrale de son œuvre : plus d’un millier de pages de poésie et de prose dont beaucoup d’inédits. Celle-ci sera précédée le 4 octobre prochain par celle des « Calepins bleus » : aujourd’hui propriété du CNRS, le journal intime de l’écrivain a été si longtemps tenu secret par les descendants Rabearivelo-Rakotomanga que l’on en était venu à se demander s’il ne relevait pas du mythe. Il existe bel et bien et il nous réserve de grandes surprises sur l’homme. Ainsi sa propension au jeu, à l’opium et à l’alcool. Ou sa relation avec une actrice de théâtre qui lui a donné un enfant.

  En avant-goût, un extrait des « Calepins bleus » exposé salle Miro :

« 6/7/33

9 h 17. Ai joué comme un forcené jusqu’au matin. Ai bu comme le sable la mer.

À minuit, tout ce que j’avais sur moi était …brûlé après une apparence éphémère de chance… environ 1200 fr.

Rentré aussitôt pour prendre tout ce que nous avions, ma femme et moi, d’argent liquide : 6125 fr. – J’ai tout perdu encore, et ce sont des Chinois et des Indiens qui m’ont eu dans un B. M. (ndlr : Bordel malgache ou Bordel militaire ?) qui est aussi un tripot.

Rentré seulement à 4 h 15 du matin, rond comme un sou et soûl comme la lune.

Pauvre petite Mary ! tu vas maintenant faire face, seule et avec ton seul courage, à toutes nos dettes de juin ! Tu sais bien que c’est sans aucune méchanceté de ma part, sans vice naturel, ni même propension au vice du jeu, que tête baissée, yeux fermés et bouche tendue, je te fais quelquefois de ces misères en oubliant tout – et nos enfants.

Seulement ce goût du mystère qui m’a toujours attiré, aimanté… »

  Quoi qu’il en soit, nous gardons en souvenir celui qui a si bien analysé la littérature malgache à ses débuts : « Le procédé de la poétique hova répond au besoin de la race, dont la suprême élégance consiste en une éloquence à la fois dévorante et imperceptible comme une flamme allumée en plein midi »  (Journal des Poètes, 1931).

  Un magnifique moment de fraternité avec Ny Malagasy Orkestra

Quant au concert, il fut somptueux. Après le talentueux trio de Root’art (kalon’ny fahiny) en première partie, les dix artistes de Ny Malagasy Orkestra – très compétents, distingués et conviviaux -, ont donné une image forte de la musique et de ses instruments, du chant et de la danse de la Grande Île dans un voyage immobile hors pair. Entre le gabarit physique de  Justin Vali, venu des Hautes Terres centrales, celui du gaillard Manindry venu du Sud de l’île et la souplesse de gymnaste chinois de Dieudonné (ex-Voninavoko), la preuve de la diversité et de l’harmonie d’un peuple n’est plus à faire.

  Venu très nombreux, le public tout entier a joué le jeu en suivant les indications des danseurs : ils ont enflammé le grand amphithéâtre de l’UNESCO. Les spectateurs, réunis en grappes enthousiastes devant le vaste hall de l’Avenue de Suffren, ont été longs à se séparer. L’album « Masoala » de Ny Malagasy Orkestra est d’ores et déjà disponible via votre réseau habituel.

  Quant à moi, je salue la réussite de ces journées de la délégation malgache de l’UNESCO à Paris.

  Et aux prochaines journées de Madagascar !  Sourire



L’université sans la pensée hostile

Note relevée dans l’article de J.-M. Racault, « Histoire et enjeux d’un mythe anthropologique : les Quimos de Madagascar à la fin du 18e siècle » in C. Gallouët, D. Diop, M. Bocquillon et G. Lahouati (eds.), L’Afrique du siècle des Lumières : savoirs et représentations, Voltaire foundation, Oxford, 2009

Nous remercions vivement notre collègue Nivoelisoa Galibert, qui avec sa générosité coutumière nous a fait bénéficier de son inépuisable savoir concernant les sources bibliographiques de l’histoire de Madagascar. Nous avons également tiré parti de sa Chronobibliographie analytique de la littérature de voyage imprimée en français sur l’océan Indien (Madagascar, Réunion, Maurice) des origines à 1896, Paris, Champion, 2000. Le territoire des Kimosy engloberait la vallée de la Menarahaka et la chaîne de l’Ivohibory, située entre les villes actuelles d’Ihosy et d’Ivohibe. Divers articles ont été consacrés aux Quimos, notamment celui de J.-Cl. Hébert, « A propos des Kimosy ou le mythe des Pygmées malgaches », Bulletin de Madagascar, 1973, que nous n’avons pu malheureusement consulter. Le mythe des Quimos en France au XVIIIe siècle a donné lieu à quelques brèves mais suggestives remarques de Michèle Duchet (Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Paris, Maspero, 1971, p. 53 et p. 117). Elles ont été le point de départ de cette étude. On trouvera aussi de précieuses indications relatives à la réception des mythes anthropologiques dans la France des Lumières in François Moureau, Le Théâtre des voyages, une scénographie de l’Age Classique, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2005 (sur les Patagons, voir « L’Abbé et les géants patagons ou « l’idée folle » de Gabriel François Coyer », p. 369-378 ; sur le mythe tahitien et – ponctuellement – sur les Quimos, voir « Presse et opinion publique : le rendez-vous manqué de Bougainville », p. 465-495).

Pour mieux appréhender l’oeuvre universitaire de Jean-Michel Racault, par ailleurs directeur fondateur du Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l’Océan Indien  (CRLH en 1984), prendre connaissance de l’ouvrage d’hommages rendus par ses collègues du monde entier in Marie-Françoise Bosquet, Serge Meitinger et Bernard Terramorsi, éds., Aux confins de l’Ailleurs. Voyage, altérité, utopie. Hommages offerts au professeur Jean-Michel Racault, Paris/Saint-Denis, Klinclsieck/Université de La Réunion, 2008, 384 p. Contributions de François Moureau, Paolo Carile, Nivoelisoa Galibert, Réal Ouellet, Catriona Seth, Chantale Meure, Bernard Champion, Bernard Terramorsi, Gérard Veyssière, Jean-François Géraud, Guilhem Armand, Ruth Menzies, Aurélia Gaillard, Marie-Françoise Bosquet, Christian Chelebourg, Patrice Uhl, Laurent Versini, Raymond Trousson, Françoise Sylvos, Nadia Minerva, Alain Sebbah, Jean-Paul Engélibert, Serge Meitinger, Jacques Tual, Frank Lestringant, Pierre Brunel, Gabriele Fois-Kaschel, Jean-Marc Houpert, Béatrice Didier, Bernard Jolibert.



La femme malgache vue par les romanciers coloniaux français

Plante exotique
© NG 2006

Extrait de Nivoelisoa Galibert, Madagascar dans la littérature française de 1558 à 1990. Contribution à l’étude de l’exotisme, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1997, 2 tomes, 1160 p.
___________________________________________________________________________

[...]

Le visage humain et tout aussi fantasmatique (elle n’a d’autre existence que comme compagne de l’exote ; elle n’est jamais située dans sa famille ou dans son environnement malgache), la femme malgache, ou « ramatou » [sic], est un personnage incontournable du merveilleux exotique. […]

Le couple idéal est alors le couple Européen + femme indigène, l’inverse restant exceptionnel.

Cette femme malgache est belle. De quelque type qu’elle soit, elle est toujours belle. Plutôt asiatique, comme dans ce portrait :

« Grands yeux noirs, illuminés d’intelligence, pétillants de malice et de gaieté ; peau veloutée, brune avec des tons chauds souvent orangés ou ambrés, extrémités fines, petits pieds, mains allongées, cheveux non crépus, ordinairement très longs [...]. Beaucoup de filles malgaches, affinées par de merveilleux atavismes, possèdent des lignes de corps et des traits de visage que nous qualifions de parfaits, parce que nous sommes habitués à les voir chez les femmes blanches » (321, 25),

ou plutôt africaine, par sa stature, comme dans cet autre portrait :

« Elle marchait droite, ses jambes nues jusqu’au genou étaient hautes et fines et chacun de ses pas ressemblait à la légère pesée d’une danseuse qui s’ignore. Son buste, moulé par le tissu rude, s’achevait sur ses épaules où l’attache de ses bras dessinait des courbes mouvantes dont la chair paraissait fragile [...]. Elle avait une façon de regarder [...], de la tranquille assurance des bêtes plus habituées aux caresses qu’aux coups » (527, 52).

Voilà qui annonce les scènes voluptueuses du roman de Mallet. Car l’érotisme étant surtout suggestif, il peut commencer à n’importe quel moment de la narration, de la description ou du portrait. Ainsi, « La Captive nue » de Garenne a nom « Ifoutsy [La Blanche]« . Betsileo, elle est originaire des Plateaux et elle a été ravie à son groupe par les Bara. Sa première apparition est dite « fantastique ». Elle est entièrement nue et

« debout à la lisière du champ, le corps svelte et cambré avait la grâce d’une Vénus de Praxitèle. Les petits globes de ses seins accusaient l’adolescence, il semblait que ce fût une fillette plutôt qu’une femme qui détachait sur le sombre fond des feuillages les lignes harmonieuses de sa nudité gracile » (331, 8).

Cette apparition préfigure la fragilité d’une innocence, comme en témoigne le passage qui suit où, avant d’être délivrée par le lieutenant Delmas, Ifoutsy doit subir la galanterie de ses ravisseurs :

« Le Zafimanèle fit succéder la câlinerie à la violence. Or, voilà que, sous ses languides caresses, la petite Betsileo sent, surprise d’abord, puis indignée et pénétrée de honte, le frisson de la volupté agiter ses flancs. Oui, malgré la haine, malgré la répulsion que lui inspire son violateur [sic], sans son consentement, sa chair tressaille d’un plaisir infâme qui la révolte » (331, 128).

Ainsi, le deuxième trait de cette femme malgache vue par l’exote est bien sa sensualité.

Sur le plan psychologique, cette femme plaît pour son côté sobre, mouramour, accommodant, voire puéril : « C’est une femme-enfant, friande de jeux enfantins, qui aime les bijoux d’argent, les couleurs violettes, et les gestes, et les bruits, et manque de mémoire » (361, 33).

Bref, c’est la femme idéale parce qu’elle est accommodante. Pour insister sur ce côté mouramour des femmes malgaches, nos écrivains oublient rarement de rapporter leur statut auprès de l’exote : peu exigeantes, et généreuses, elles se contentent souvent du rôle de concubines et elles s’occupent de façon très attentionnée de leur compagnon, avec la sobriété, la douceur du bon Sauvage au féminin :

« A fait ben c’ qu’a peut, c’te pauvr’ gosse

Sauf qu’a manque eud’ conversation

Mais un’ blanche s’ montrerait féroce Et m’ plaqu’rait su’ ma concession.

Cell’-ci qui n’ connaît qu’ les falafes

Se trouve heureus’ dans mon taudis

C’est ell’ qui recrut’ mes manafes

Et a n’ m’coût’ pas un radis » (374, 19-20).

Cette femme d’exote recrute donc les manafes (1). Mais, à l’instar de la femme dépeinte par Nicolas Mayeur (2), on ne lui connaît pas d’autres tâches véritables (3) : le premier exote d’Imerina rapporte que les femmes n’ont pas à voir les détails de l’intérieur de la maison car ce sont les hommes qui « pilent le riz et cuisent à manger » ! (4)

Beauté, sensualité, sobriété psychologique : plus que de ses attributions (5), c’est des attributs de la femme indigène que l’exote se préoccupe. Inséparable du mythe de l’Age d’Or, ce portrait superficiel de la ramatou constitue un des procédés majeurs, incontournables, de la littérature idyllique.

[...]

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NOTES :
(1) Manafe [manafo, manafy]: saisonnier agricole sur la Côte Est malgache.
(2) Nicolas Mayeur, profitant de l’accession de Benyowski au « trône », a été le premier Français à avoir pu pénétrer à l’intérieur des terres. Cf. Robert Cornevin, « 18 septembre 1777, le Français Nicolas Mayeur entrait à Tananarive », L’Afrique littéraire et artistique, n° 32, 2e trimestre 1980, p 87.
(3) Veiller au bien-être de l’homme n’en étant pas une, du moins faut-il le souhaiter pour toutes les femmes.
(4) « Il est d’usage dans le pays que les femmes ne fassent aucun travail pénible. Elles sont uniquement occupées de leur soie, de leur coton, et de mettre en oeuvre les feuilles de bananier et de raffia [sic], et de faire des nattes. Elles n’ont même pas les détails de l’intérieur de la maison, car ce sont les hommes qui pilent le riz, cuisent à manger, etc. », cité par Robert Cornevin, op. cit., p 84.
(5) Un dicton malgache dit « Ny adidy tsy an’olon-dratsy / Seules les honnêtes gens ont des responsabilités ».

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N.B. : Le numéro de l’ouvrage de roman français et l’indication de page mis entre parenthèses dans le corps du texte supra renvoient au tome 2 de Nivoelisoa Galibert, Madagascar dans la littérature française de 1558 à 1990, op. cit. : 321 : RENEL, Charles, La Fille de l’Ile Rouge. Roman d’amours malgaches, Paris, A. Flammarion, 1924.
331 : GARENNE, Albert, La Captive nue, Paris, Plon Nourrit, 1926.
361 : MILLE, Pierre, Mes trônes et mes dominations, Paris, Editions des Portiques, 1930.
374 : MATHIAU, Alexandre, Soliloques de brousse, préface de Delélée Desloges, Paris, Pyronnet, 1931.
527 : MALLET, Robert, Région inhabitée, 1964, Paris, Gallimard, 208 p [Réédition ibid. : 1990]



Ouessant 2009 : le palmarès intégral
27 août, 2009, 12:24
Classé dans : hommage,Ile Prix Livre insulaire,lieux de culture,ocean Indien

QUAND L’OCÉAN INDIEN REDEVIENT LE… GRAND OCÉAN

Palmarès du Prix du Livre insulaire (toutes catgéories) mis en ligne par Nivoelisoa Galibert

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© « Ouessant » D.G. (2009)

Grand Prix des Îles du Ponant :
- Rennie Pecqueux-Barboni, Costumes de Corse, Ajaccio, Editions Albiana

Prix Fiction : – Mylène Durand, L’immense abandon des plages, Montréal, Editions Pleine Lune

Prix Regard poétique : - Johary Ravaloson (texte) et Sophie Bazin (photographies), Zafimaniry intime Zafimaniry intime, Antananarivo-Saint-Denis de La Réunion, Editions Dodo vole

Prix Beaux Livres (2 ex aequo) : – Hubert Forestier et al., Mentawaï, l’île des hommes fleurs, Sommières, coédition IRD et Romain Pagès éditions, et Sonia Ribes-Beaudemoulin, dir., Biodiversité de la Réunion (collectif), Saint-Denis de La Réunion, éditions du Muséum d’Histoire naturelle de la Réunion

Prix Science / Essai : – Charlie Galibert, Sarrola 14-18, Ajaccio, éditions Albiana

Prix Roman Policier : - Gérard Chevalier, Ici finit la terre, Spézet, éditions Coop Breizh

Prix Littérature Jeunesse : - Conte : Hugues Mahoas, Le Phare de l’enfant algue, Spézet, éditions Cop Breizh et Album découverte : Salim Hatubou, Ali de Zanzibar, Saint-Denis de La Réunion, Orphie éditions

Mentions spéciales :
- Delphine Ratel et Virginie Grosos, Joshua ou la mer des histoires, s. l, éditions Millefeuille, et Roxanne-Marie Galliez, Emmanuelle Tchoukriel, Clémence Vasseur, Les Orangers de Tahiti, s.l., éditions Balivernes



Papygérard : complicité filiale pour vos 82 ans virtuels
6 juin, 2009, 18:18
Classé dans : Didier Galibert,difference,famille,hommage,Nivoelisoa Galibert

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© D.G. 2009

Gérard Galibert (06/06/1927-06/06/2009) (DCD le 06/05/2008)

Je suis si heureuse de vous avoir connu.

J’aurais pu ne croiser que vos écrits universitaires sur la montagne alpine, la télédétection en géographie. Vous n’étiez pas littéraire, disiez-vous. Et pourtant, toute cette science de la terre, n’était-ce pas une façon poétique d’approcher la vie ?

La terre qui amasse les vivants invisibles et entoure les vivants visibles…

Bon anniversaire, Papygérard.

Votre belle-fille Nivoelisoa. « Ma fille », disiez-vous encore.



Danger : Men cooking
6 juin, 2009, 10:04
Classé dans : creation,decivilise,famille,hommage,humour,Madagascar,societe,voyage

Par Nivoelisoa Galibert

Paysage austral
© N.G. 2006

Extrait de Des mots pour langes…

[...] Car il faut que tu le saches, lecteur, pour le cas où tu aurais à passer dans cette région de Mada, la loi du groupe encourage les mâles de la fratrie à profiter des caresses de la belle-sœur en l’absence du frère afin que le plaisir reste dans la famille. Qu’il ne soit légué à aucun étranger. [...]

Etongavelo quant à lui était impatient de retrouver sa vadikely troisième-épouse-choisie-et-choyée. Seulement, deux années c’est long, il s’est trompé de case, aïe aïe aïe aïe, a confondu les trois cases des trois épouses, a donc pénétré dans la mauvaise case celle de la vadibé, aïe aïe aïe, quand par intuition il sait que la vadikely choisie-et-choyée quant à elle lui est restée fidèle[...].

La vadibé Ciel-mon-mari ! s’est offusquée de cette incivilité d’Etongavelo la surprenant dans les bras fraternels. Aussi a-t-elle esté auprès de l’assemblée des Sages du village. Après avoir écouté le concours de circonstances qui ont perdu l’accusé, les hommes du groupe ont acquitté celui-ci. En effet, atténuantes, ces circonstances – l’état de la piste de la ville au village, la rupture du circuit des taxis-brousse, la fatigue, le temps qui trace, le désir vespéral – tout avait parlé en sa faveur, exacerbé sa soif conjugale, éreinté son flanc de tireur de pousse, brouillé sa vue et son odorat dans le fumet du ranovola eau-de-riz-grillé du village.

Cependant la première épouse n’est pas satisfaite du verdict. Son mari Etongavelo est arrivé le sexe brandi quand le beau-frère et elle en étaient justement au couplet à-ne-pas-interrompre de leur romance. Alors se crée en dépit de tout sens commun le kabarin’ny viavy : les femmes décident de se retirer, de toutes se retirer du village, de toutes se retirer du village avec les enfants du plus petit au plus grand. Ils resteront entre hommes youyou ! youyou ! youyou ! jusqu’à ce qu’ils changent d’avis youyou ! youyou ! youyou ! pendant qu’elles iront rejoindre le prochain village dans l’attente de ce revirement qui rendra à César ce qui est à César : le pouvoir matriarcal youyou !!!!!! s’agissant de leur corps.



In memoriam : complicité filiale 06/05/08 – 06/05/09
5 juin, 2009, 18:29
Classé dans : Didier Galibert,famille,hommage,Nivoelisoa Galibert,voyage

Papygérard
© N.G. 2006

Éloge par Didier et Nivoelisoa Galibert

Pour Papygérard
6 juin 1927- 6 mai 2008

Nous sommes rassemblés autour de l’homme qui nous a quittés, Gérard Galibert, Papygérard, que mille et une paroles, mille et un objets rappelleront toujours à notre souvenir, dans ces lieux où il a tissé les liens de sa nombreuse descendance. Là-bas, rue des Narcisses ou ici, sur cette terre des Pailhès à laquelle il tenait tant, puisque dix jours encore avant qu’il ne s’éteigne, il était venu ici comme pour un ultime au revoir.

 Nous saluons le patriarche qu’il était devenu, observant avec sagesse et patience le « bari-barau » de cette nombreuse famille éparpillée et surtout rassemblée autour de Mamyvette et de lui-même. Rassemblée le temps d’un repas ou deux, certes, mais dans de vrais moments de plaisir familial. Des moments que nous provoquions, puisque c’était là que nous nous retrouvions les uns les autres, après des mois sans nous voir, parfois même des années, quand des milliers de kilomètres nous séparaient.

 De Papygérard, nous voulons d’abord retenir cet homme plein d’affection et qui avait conquis sur lui-même une faculté d’écoute exceptionnelle. Sans qu’il ait l’air d’y toucher, rien ne lui échappait des conversations qui se croisaient. Et quand nous le croyions perdu dans des pensées personnelles, le voilà qui levait son regard vif, et, d’une voix égale, ponctuait le bruyant échange familial d’une remarque brève et jamais anodine. C’était cet homme qui se levait lentement au milieu de notre verbiage, son inséparable Nikkon autour du cou, et faisait un portrait ici, un autre là. Portrait de groupe, portrait d’individu, on ne savait jamais quand ils avaient été faits et on les voyait rarement, mais ils étaient faits avec l’œil du professionnel aguerri, apte à capter de loin le détail porteur de sens. Car Papygérard ne perdait de vue aucune de ses ouailles, épouse, sœur, fils, belles-filles, petits-enfants… Faisant équipe avec sa sœur Monique et avec notre mère et grand-mère, il colmatait nos lacunes pour conter les histoires de famille, mémoire vivante et souvent facétieuse.

 Papygérard, c’étaient ces réunions conviviales, mais aussi des tête-à-tête passionnants. Technicien et ingénieur avec les uns, géographe et historien avec les autres, littéraire avec d’autres encore. En tout cas, il nous gratifiait de conversations personnalisées, où la petite anecdote faisait toujours sens dans les purs moments de mélancolie. Je le cite : « Paul Valéry avait dépassé l’âge de 60 ans quand il a accédé directement au Collège de France après avoir été toute sa vie employé de bureau au Ministère des Finances à Paris ! ». Il nous livrait ce qu’il savait, mais il apprenait aussi volontiers ce que nous lui rapportions de nos voyages respectifs : « Je ne connaissais pas ce mot », reconnaissait-il sans forfanterie, et lui, le savant géographe au savoir déconcertant, il apprenait encore comme un écolier le vocabulaire spécifique des générations successives. Et quand nous étions repartis au loin, il écoutait avec attention bruire avec fracas, ou plus modérément, les événements de nos vies respectives. Il avait alors la bonté de dévoiler aux uns et aux autres leur propre force quand, grands ou petits, ils rataient une marche ou paraissaient hésiter. Cela nous est arrivé à presque tous, et jamais il n’en a tenu rigueur à personne. Jamais de reproche, mais plutôt la tolérance de l’homme qui avait peu à peu compris pour lui-même les leçons de la vie et qui comprenait la vie des autres. Mieux, il les rappelait avec efficacité à l’ordre pratique des choses pour repartir d’un bon pied. Il a ainsi géré avec générosité son petit monde éparpillé au loin, avec la sagesse aussi de celui qui a arpenté tant d’espaces et expérimenté tant de tempéraments. Les horizons du Sahara et du Spitzberg avaient comblé son goût de la lumière et de l’immensité. De ses années indonésiennes, à Djakarta, il avait rapporté le goût et le savoir de la différence culturelle, l’importance du respect de l’autre dans des recoins souvent insoupçonnables. Aux Pailhès, à Toulouse, à La Réunion dans l’océan Indien, les notes scientifiques qu’il publiait voici quelques mois encore l’associaient de loin à la communauté des chercheurs.

 Le voici donc tout de bleu et de blanc vêtu, assis avec son GPS surdimensionné près de sa canne, devant le treillis des rosiers des Pailhès. Un homme haut en couleurs, quelquefois excessif dans ses paroles mais jamais dans ses actes et dans ses décisions.

 Nous ne l’entendrons plus dire « ce petit » ou « mon petit », en parlant de ses fils, devenus pourtant pères de famille et grands voyageurs à leur tour. Nous ne recevrons plus de petits post-scriptum, tels que : « J’ai dû changer trois fois de rollers… Veuillez excuser les changements de couleur d’encre et de largeur de trait ». Mais nous conservons le timbre de la voix professorale annonçant invariablement au téléphone : « Gérard Galibert ».

 Comme le dit Mamyvette : « De manière différente, certes, tous, nous avions quelque chose à partager avec lui ».

 Nous lui souhaitons, selon ses propres termes, « toutes sortes de bonnes choses » et nous l’embrassons très fort là où il est désormais.

 Proches ou amis sont venus parfois de loin : qu’ils en soient remerciés. Aujourd’hui, croyants ou incroyants, nous lui disons tous : « Repose – reposez – en paix ».

 Le Bez, le 9 mai 2008



Cths, 134e congrès, Bordeaux, 2009

Thématique:
Célèbres ou obscurs. Hommes et femmes dans leurs territoires et leur histoire

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© N.G. 2006

Communication par Nivoelisoa Galibert :

L’édition de la correspondance missionnaire comme paradigme de la résistance à l’oubli : l’exemple des lazaristes à Madagascar (1648-1674)

RÉSUMÉ

Le premier objectif de Vincent de Paul (1581-1660) était de « ré-évangéliser » les plus démunis de la population française. C’est dans le cadre de ce choix de la pauvreté citadine et rurale comme champ de priorité que, court-circuités par leur hiérarchie, les missionnaires lazaristes mobilisent l’esprit de charité qui préside à leur premier envoi en terre lointaine. Dès lors, évangéliser au Fort Dauphin de Madagascar revient pour eux à mener exactement la même action qu’auprès des populations pauvres de France. Dans l’esprit de l’abnégation propre à la congrégation, il s’agit ici d’une promesse de « palmes de martyre et de bénédiction providentielle ». Ne pourrait-on expliquer par cette posture que l’imaginaire collectif et institutionnel ait magnifié par la canonisation en 1737 la seule figure de M. Vincent ? et que cette opération symbolique ait entériné la méconnaissance portée sur l’action missionnaire en terre lointaine au XVIIe siècle ?
La mise au jour par l’édition scientifique de la correspondance lazariste adressée au supérieur fait état des aléas des données statistiques et permet une vision panoptique de l’implication réelle de ces ouvriers dans leur mission. Ce travail campe alors le vrai extrait du vraisemblable institué par une histoire traditionnelle de l’Église. D’une part, il nous enseigne que si les missions africaines semblent au XVIIe siècle « condamnées à l’échec » (M. Venard, 1997), plus que l’hostilité de l’habitant, c’est l’effet combiné des maladies, des difficultés de communication, des compromis de l’Église avec les chefs rituels et les pouvoir publics en poste – somme toute, le manque de préparation des missions françaises – qui a dans les faits ruiné la première évangélisation de Madagascar. D’autre part, il permet de rendre aux prêtres de la congrégation leur dimension prosopographique dans le temps long de l’Histoire française : ces missionnaires participent des premiers producteurs de savoirs sur l’autre à travers l’observation des mœurs zafiraminia, la rédaction d’un Petit Catéchisme en malgache (1657) et celle d’un Dictionnaire franco-malgache (1658) longtemps imputés à Flacourt, gouverneur de l’établissement du Fort Dauphin sous Colbert.


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