« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

 

LES LITTÉRATURES DE L’IMPERTINENCE

Par Nivoelisoa GALIBERT

Conférence prononcée à l’EHESS le 22 octobre 2010

Titre original :  « Mon Afrique qu’ils ont cambriolée » : les littératures de l’impertinence de Damas à nos jours

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E. M’Bokolo, A-M Santos Madeira, J.-C. Penrad, dirs. : 

« Il était une fois les indépendances africaines… La fin des empires ? »

L’année 1937 marque la publication du recueil Pigments du Guyanais Léon-Gontran Damas (1912-1978) et 1976 la levée de l’interdiction de Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation, essai du Camerounais Alexandre Biyidi Awala connu sous le pseudonyme de « Mongo Beti. » (1932-2001). Toutefois, dans le développement de notre réflexion, saisies dans le temps long, les littératures africaines nous ont semblé toujours en mutation. Ainsi, la pensée de la décolonisation en littérature, ou encore l’impertinence vue comme forme d’authenticité, commence bien avant et continue bien longtemps après  les indépendances politiques.

           Mon postulat indique une disjonction dans les postures des écrivains africains francophones : d’une part, minoritaire, la réflexion idéologique, très avancée dès les années 1930, demande jusqu’à l’africanisation de l’enseignement au Sénégal ; d’autre part, la création littéraire, majoritairement en diaspora, fait état de la seule mélancolie prégnante face au pays natal.

 Cette disjonction convoque un questionnement dans la construction littéraire d’un imaginaire national[2].

-       comment expliquer que les premiers auteurs africains soient dans leur majorité assimilables à l’école du « roman colonial »[3] à l’époque précoce où la littérature coloniale elle-même a commencé à traiter des sujets africains : romans des races, de « décivilisation »[4], etc., suivant la demande d’une « plus Grande France » ?

-       comment expliquer qu’au moment des indépendances, la première réaction endogène à la littérature coloniale française soit surtout attachée à une dénonciation des exactions des dirigeants locaux des indépendances  ?

-       enfin, comment expliquer que l’espace africain aujourd’hui encore soit imaginé comme un territoire où s’enchevêtrent les enjeux stratégiques et littéraires, sous la houlette des institutions ex-colonisatrices ? Comment expliquer la fragilité du lien avec l’espace   pour en faire un lieu ?

Ainsi, la problématique de la (re)constitution d’un univers symbolique, condition d’une indépendance effective, est ici posée. Du point de vue épistémologique de la littérature en situation de décolonisation, l’interrogation reste donc ouverte sur les continuités et les discontinuités entre les modèles de comportements hérités de l’histoire. Entre dénonciation d’une forme de continuité des anciens aux nouveaux pouvoirs et nostalgies diasporiques, le discours littéraire de la libération nationale apparaît en 2010 comme un objet mal dégagé de la blessure coloniale.

Mon propos s’articulera autour de deux axes :

-       De l’itération à l’altération : une fonction déstabilisante

-       Après l’impossible lieu, le nomadisme en littérature.

I.

UNE FONCTION DÉSTABILISANTE :

DE L’ITÉRATION À L’ALTÉRATION

1. Les limites de l’exhaustivité

Malgré l’actualité littéraire, dont la disparition de l’écrivain et cinéaste angolais Carvalho en août 2010, je ne pourrai intégrer dans mon corpus que les littératures d’expression française, occasionnellement confrontées aux littératures anglophones. Plus particulièrement encore, dans la seconde partie, en guise d’exemple, il sera question des écrivains du Sud-Ouest de l’océan Indien, dont le parcours est significatif des différentes décolonisations en littérature : ils sont confinés dans les trois statuts stratégiques possibles, entre indépendance, départementalisation et territoire d’outre-mer. Enfin, ne sera prise en compte ici que la literatur rapportant les imaginaires, indépendamment de la literaturwissenschaft (ou études littéraires). Voilà qui explique que les genres très récents comme l’essai fictionnel du socio-anthropologue Joseph Tonda (né en 1952) seront pour l’instant mis de côté.

À ma décharge, la nécessaire prise en compte de la transgénéricité. Ce nouveau concept repose sur l’expérience de la traverse, précisent les théoriciens Moncond’huy et Scepi :

« Passage, croisement, interférence, intersection, télescopage, les termes abondent qui pourraient efficacement décrire ces phénomènes esthétiques, formels et rhéto-poétiques qui font de l’œuvre littéraire à la fois une traversée des genres et un espace traversé par les genre »[5].

Voilà qui autorise à retenir le seul récit fictionnel face au récit factuel bien que plusieurs écoles aujourd’hui se démarquent de la narratologie classique en faisant de l’espace littéraire un prolongement de l’espace physique et géopoétique. Phénomène d’hybridation et de collage hétérogène, le récit fictionnel, texte déroutant, est dans les faits un texte dérouté – dérouté notamment du roman pour accomplir une volonté d’affranchissement sans limites.

a. Un corpus itératif : continuités et discontinuités d’une histoire littéraire

Lorsque le nom « impertinence » apparaît au XVIe siècle, deux siècles après l’adjectif « impertinent » d’emploi exclusivement juridique, la valeur dépréciative qui le caractérise devient peu à peu axiologique. Il signifie dès lors absence de conformité. C’est cette acception que nous convoquerons dans notre propos : les écrivains africains ne sont pas ignorants des codes, l’impertinence est pour eux un moyen conscient de se décoloniser, c’est-à-dire de sortir des catégories génériques reçues pour renouveler la poétique et faire oeuvre originale. Grâce à eux se fait jour la figure d’un complice : le lecteur impliqué dans le geste de l’impertinence.

C’est le n° 164, très politiquement correct de la revue du ministère des Affaires Étrangères français, Cultures Sud. Notre Librairie, paru en 2007[6], qui recense les « lutteurs de l’indépendance » africaine. Français et Africains, les universitaires y montrent à quel point cette littérature est itérative. L’œuvre de Gilbert Gratiant (1895- 1985) y est présentée comme « une vraie récapitulation du pays Martinique […] profondément créole, assumant tout à la fois la part africaine et la part française du patrimoine ». Cependant que « l’île-cicatrice »[7] du Mauricien Édouard Maunick (né en 1931) vise à « marronner Molière » et à « réciter Rimbaud à la sauce séga »[8]. Quant au Malgache Jacques Rabemananjara (1913-2002), il est possible de retrouver ses modèles dans l’écriture très rhétorique de sa première production, laquelle est coulée dans le moule du solennel alexandrin. Seul le Haïtien Frankétienne (né en 1936) s’en démarque : son texte est un appel à la révolte contre la « zombification »[9] du peuple. Le mimétisme, on le sait, se déploie généralement dans des conditions d’affrontement.

Ce ne sont là que des exemples de littérature d’ascendance précoloniale. La matrice étant, parallèlement à celles d’Aimé Césaire (1913-2008) et de Léopold C. Senghor (1906-2001), l’œuvre d’un « grand oublié »[10], Léon-Gontran Damas (1912-1978) qui ne fait aucune allégeance à la dette européenne, ceci expliquant cela. Né en Guyane, cependant métis blanc, et à la fois amérindien, il publie ce recueil où il se révolte contre l’acculturation imposée aux Créoles. Le poème « Blanchi » dit avec violence la thématique de la Négritude :

Se peut-il donc qu’ils osent / me traiter de blanchi / alors que tout en moi / aspire à n’être que nègre / autant que mon Afrique / qu’ils ont cambriolée / […] Ma haine grossit en marge des cargaisons fétides de l’esclavage cruel / […] en marge des bavardages / dont on a cru devoir me bourrer au berceau / alors que tout en moi aspire à n’être que nègre / autant que mon Afrique qu’ils ont cambriolée[11].

Au-delà de la problématique de la différence, René Maran (1887-1960) constitue un cas d’école. Avec Batouala (Prix Goncourt 1921), ce n’était pas un regard « nègre » que portait ce haut fonctionnaire sur une entreprise civilisatrice qu’il était chargé de promouvoir. Son origine et sa couleur devant sa mission pouvaient avoir quelque chose de paradoxal. Mais c’est au nom de la seule logique propre de l’esprit français qu’il voulait en appeler à l’opinion publique de sa nation. Le constat de la disjonction peut alors venir de l’intérieur de la Négritude. Pour Senghor, Maran était un précurseur du mouvement : « Après Batouala, écrivait Senghor, on ne pourra plus faire vivre, travailler, aimer, pleurer, rire, parler les Nègres comme les Blancs. Il ne s’agira même plus de leur faire parler « petit nègre », mais wolof, malinké, ewondo en français ». Pour Senghor donc, Maran était un précurseur de la Négritude davantage qu’il n’appartenait à la littérature « nègre »[12]. Mais les historiens de la littérature rattachent le Guyanais à l’école coloniale théorisée par les Eugène Pujarniscle (1881-1951), Marius-Ary Leblond[13] et Robert Randau (1883-1950). Au bilan, le dilemme de ces administrateurs antillais noirs mais « ardemment français », selon la formule de Charles De Gaulle, est bien réel, qui met en scène un autre Guyanais et gaulliste de première heure, Félix Éboué (1884-1944). De fait, René Maran n’était pas seul dans le sillage du roman colonial : cette littérature africaine d’expression française est née au début du XXe siècle, dans la période de l’Entre-deux guerres, avec des romanciers méconnus comme les Sénégalais Mapaté Diagne (1886-1976) et Bakary Diallo (mort en 1979), le Togolais Félix Couchoro (1900-1968). Quoi qu’il en soit, sans René Maran, il n’y aurait certainement pas eu le Senghor tiraillé entre la France et l’Afrique et qui a su, à partir de ce drame personnel, chanter l’universel.

Doit-on alors problématiser avec Jacqueline Bardolph, selon qui « il est difficile de proposer un concept unique d’écriture de la résistance devant l’hétérogénéité des situations […] » et pour qui « la notion de marginalité comme lieu de contestation et de créativité peut à son tour être réifiée, dans une langue de bois qui écrase toute nuance […] »[14] ? Une réponse aux questions de cette analyste expliquerait pourquoi l’historien allemand des littératures francophones Janos Riesz[15], se recommandant de Leo Spitzer et d’Eric Auerbach, articule aisément Goethe, Rousseau, Hugo, Duras, et les « Africains » de Foucauld ou Gide, avec les très contemporains Mariama Bâ (sénégalaise, 1929-1981) ou Ahmadou Kourouma (ivoirien, 1927-2003) ou encore Amadou Hampâté Bâ (malien, 1901-1991)[16]. Toutefois, le problème est complexe qu’ont déjà saisi les politologues de la culture en situation d’empire. Les colloques de 2008 et de 2009[17] ont examiné les projets, explicites et implicites, leur mise en œuvre et les pratiques qui les portent, les usages et des acteurs qui se dessinent nécessairement, sur tous les modèles possibles.

Bref, conjonction ou disjonction dans l’histoire littéraire africaine, l’on peut prendre comme repère officieux de la décolonisation les années 1935-37, où les premières impertinences se font jour. Elles précèdent la Négritude, à l’origine des nombreuses initiatives, comme la création de la revue Présence Africaine en 1947 – avec tout ce que cette tribune a supposé d’occasions de se faire entendre, si je ne pensais qu’à un Mongo Beti (1932-2001) par qui s’est faite la démultiplication[18] –. La Négritude va camper des portraits d’Africains assimilés / émancipés, en quête de leurs « racines » et de leur « royaume d’enfance ». Elle se projette aussi dans l’avenir pour se poser une question non encore élucidée aujourd’hui : les écrivains peuvent-ils arriver à une juste appréciation des cultures et de l’Histoire du continent africain pour définir leur rôle dans la construction d’un humanisme universel global ?

b. La répétition 

En examinant la Négritude, l’on se surprend au début du XXIe siècle à retrouver exactement la même thématique. Pour ne prendre qu’un exemple. Né à Pointe-Noire en République du Congo en 1966, Alain Mabanckou a remporté avec son roman Verre cassé le prix Ouest-France / Étonnants Voyageurs 2005, le prix des Cinq continents de la francophonie 2005 et le prix RFO du livre 2005. En 2006, c’est le Renaudot qui lui est décerné pour Mémoires de porc-épic, et le prix Georges Brassens, cette année 2010, encore pour Demain j’aurai 20 ans. La thématique est la même :

Rien à dire, je suis un type bien, heureux. […] J’aime la France, les pieds de cochon et les femmes blanches […] Tout ça grâce à quoi, mes amis ? À la colonisation, pardi ! […]. Bon je sais qu’il y a l’autre-là, Aimé Césaire qu’il s’appelle, il voulait casser la baraque dans son livre de cinquante-neuf pages, écrit en tout petit, paru en 1955 chez Présence africaine là-bas […]. C’est pas gentil quand même de la part de ce Césaire. C’est même ingrat d’écrire des choses comme celles qu’il a écrites. Vous vous rendez compte qu’il a écrit noir sur blanc ce qui suit : « Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » Mais Césaire ne me fera pas changer d’idée. La colonisation était super…[19]

Le discours de l’assimilation, le rapport à l’ancien colonisateur…, nous pouvons évoquer ici la problématique de la répétition. La thématique est la même, mais la poétique, au sens large du terme – ici les techniques et procédés du récit fictionnel – a notablement changé. C’est la prétérition qui prévaut dans ce texte de Mabanckou.

Ainsi, les questions qui se posent à propos de la répétition thématique découlent de la polysémie même du terme qui peut renvoyer au piétinement stérile, ou à l’incantation qui fait surgir des forces stimulantes, ou encore à l’imitation formatrice et créatrice orientée vers le renouvellement. La répétition, qui a à voir avec les miroirs, et donc avec le même et l’autre, oscille entre les pôles identité / altérité, passé / avenir. Dans quelle mesure l’altération que convoque toute itération, selon Derrida[20], a-t-elle pu ou peut-elle modifier le propos littéraire africain sur sa conception de l’Histoire ?  Car répéter, c’est livrer la double face d’un même geste – mise à l’ombre / mise en lumière – qui devient à terme la fabrique éditoriale d’un imaginaire collectif.

La principale altération observée est le déplacement de l’engagement des écrivains africains. Au sortir de l’aliénation coloniale, profondément politisés, ils se tournent à l’aube de indépendances contre les nouvelles gens du pouvoir en Afrique et contre les maux associés au Sud – dans un jeu d’allitérations : les Sectes, le Sang, le Sexe, les Sous et le Succès[21]. Aux côtés des Sembène Ousmane (1923-2007), des Mongo Beti, Tchicaya U Tam’Si (1931-1988) qui ont commencé leur carrière avant et continué après les indépendances, une nouvelle génération d’écrivains impriment leurs marques dans le champ : l’Ivoirien Jean-Marie Adiaffi (1941-1999), les Guinéens Alioum Fantouré (né en 1938), William Sassine (1944-1997) et Tierno Monénembo (né en 1947), le Sénégalais Boubacar Boris Diop (né en 1946), le Malien Ibrahima Ly (né en 1936), le Camerounais Bernard Nanga (1934-1985), les Congolais Sony Labou Tansi (1947-1995), Emmanuel Dongala (né en 1941) et Henri Lopès (né en 1937) pour ne citer que les plus lus.

La deuxième altération : l’humour, concrétisé souvent par le propos des personnages atteints de maladie mentale, comme il en circule beaucoup dans les grandes villes africaines[22]. Sociale, la folie devient le support de tout le roman Za (2008) du malgache Raharimanana (né en 1967). Le personnage de la folle qui déambule à la recherche de son fils est africain : elle assourdit les rues de ses complaintes lancinantes. En examinant ce personnage, l’on se rend compte que Raharimanana l’exilé colle au plus près la réalité malgache. Cette affection est le résultat d’un déséquilibre du milieu, entre drogues diverses et stress du quotidien. Voici comment s’exprime alors Raharimanana dans Za :

L’anze est là qui m’attend les zenous repliés dans ses ailes. À ses côtés, le peuple des Rien-que-sairs aux agapes sublimes. Les Rien-que sairs […] n’ont plus que la sair. Leurs veines, nerfs, musclent pendent comme des lanières griffées, s’acrocent à leurs sairs comme de la morve effilée qui ne tombera zamais. […][23]

Ainsi, la dernière et non la moindre des altérations est l’appropriation de la langue. Nous ne nous attarderons pas sur la titrologie qui fait état d’impertinence  – Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit (2002) de Dany Laferrière (Haïtien, né en 1953) ; Le Bonheur a la queue glissante (1998 puis 2004) d’Abla Farhoud (Libanais, né en  1945,) -. Dans l’appropriation, le style est déjà perçu comme un « écart » chez Ahmadou Kourouma (1927-2003). Mais paradoxalement, l’étrangeté de l’écart ne signale pas seulement l’apparition de son même dans la langue, mais bien de l’autre aussi, saisi dans la rivalité. Reconnaissance de l’écart et reconnaissance de la langue du même doivent être en fait superposées en un seul temps cognitif où c’est sous la figure de l’autre que le même se laisse apercevoir, clairement mais jamais identique à lui-même, puisqu’il s’agit de création littéraire.

Aussi, ancrés géoculturellement au centre ou en périphérie, instamment rappelés à l’ordre par la reconnaissance des prix ou la simple convocation institutionnelle[24], depuis les années 1930 et jusqu’à nos jours, les écrivains jonglent-il entre récurrences et mutations et deviennent-ils des individus définis par leur hybridité d’écrivains excentrés.

Certes, le corpus comporte des lacunes comme celui de l’œuvre féminine à l’heure où une Marie Ndiaye, qui se dit entièrement française, emporte un Goncourt en écrivant sur l’Afrique[25]. L’essentiel est que ce corpus a exprimé la récurrence significative d’une conjonction livrant le sens original et originel de la pratique de l’écriture africaine : une permanente référence du monde occidental au moi, à la conscience qui les perçoit.

II.

UNE LITTÉRATURE DE NULLE PART

LE NOMADISME COMME RÉSOLUTION

1. La mélancolie : une tradition littéraire

L’affichage de l’impertinence, artefact de la mélancolie, fait partie de la tradition littéraire, qu’elle secoue périodiquement. Les XXe et XXIe siècles font partie de ces époques de crise où l’impertinence, parce qu’elle incarne un réflexe vital pour la pensée, est cultivée comme une valeur par les écrivains africains depuis la fin des années 1930. La posture de la blessure jamais cicatrisée était d’ailleurs déjà ébauchée par Bernardin de Saint-Pierre dès 1784 dans un paragraphe d’Etudes de la Nature : « La douleur du corps et les chagrins de l’âme, écrivait-il, sont des barrières que la Nature a posées pour nous empêcher de nous écarter de ses lois ».

« Exilés du langage » selon l’expression d’Anne-Rosine Delbart[26], les écrivains francophones contemporains en appellent au writing back, inscrivant leur propre parcours identitaire dans l’espace identificatoire de la collectivité. Le writing back, a priori réflexif, habite un Tiers-espace dans la lignée de la pensée de l’émancipation propre à Homi Bhabha[27].  Ce Tiers-espace est par ailleurs concrétisé dans les littératures de l’impertinence par un Nulle part nommé « Francophonie », patrie ou fratrie des écrivains. Un Nulle Part qui justifie à lui seul la mélancolie sous-jacente dans toute écriture postcoloniale. Fantasme d’écrivain ? Alain Mabanckou s’exprime dans Le Monde en ces termes  :

[…] Être un écrivain francophone, c’est certes bénéficier de l’héritage des lettres françaises, mais c’est surtout apporter sa touche dans un grand ensemble, cette touche qui brise les frontières, efface les races, amoindrit la distance des continents pour ne plus établir que la fraternité par la langue et l’univers. La fratrie francophone est en route. Nous ne viendrons plus de tel pays, de tel continent, mais de telle langue. Et notre proximité de créateurs ne sera plus que celle des univers [...][28]

Dans cette abolition fantasmée des frontières, le lieu, ou espace habité par chacun, est une « patrie imaginaire »[29] selon l’expression de Salman Rushdie. Dès lors, la création se présente comme le langage nécessaire pour exprimer l’expérience du nomadisme, des migrations, des exils et des errances. Excentré, c’est exclusivement à travers le langage que l’exilé redécouvre sa présence – présence au monde, à soi et à l’autre. Présence dans le Nord[30].

2. Le nomadisme des décolonisations :

             l’exemple des écrivains du Sud-Ouest de l’océan Indien.

[Voir la version écrite en instance de publication par l'EHESS]

Quelle réception espérer alors dans l’incertitude des frontières ?

On est tenté de répondre que seul importe le lieu dans sa fonction créatrice, artistique, imaginaire. Si de surcroît, les littératures africaines étaient actuellement aptes à ignorer la nécessité de témoigner, elles rejoindraient alors le roman contemporain universel qui semble en avoir fini avec la vraisemblance pour rejoindre la « différance »[33] selon Derrida.

CONCLUSION

Enseignant de littératures francophones à l’université Ann-Arbor, Alain Mabanckou, adoubé par les institutions de la Francophonie, signe l’acte de décès de [cette] francophonie dans Le Monde des livres en 2007 en ces termes :

Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens, décernés le même automne [2006] à des écrivains d’outre-France. Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la « périphérie » […] ? Nous pensons, au contraire : révolution copernicienne. […] Le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n’est plus le centre[34].

Propos sans aucun doute excessif. Mais en littérature aussi, aujourd’hui encore, le mot « Afrique » désigne un objet fantasmatique. La différence avec la période coloniale réside dans le sujet du fantasme : l’« exilé du langage », soit l’écrivain africain qui a choisi le nomadisme, que celui-ci soit exil ou errance.

De fait, la lente maturation des écritures africaines désigne un véritablement arrachement de la singularité du moi au temps collectif[35].

Quoi qu’il en soit, la décolonisation ne sera atteinte que lorsque en amont les  écrivains ne penseront plus « stratégie éditoriale ». Il faudra également qu’en aval, les distributeurs (maisons d’éditions et librairies) ne fassent plus le départ entre littératures francophones et littérature française. La dernière condition de la décolonisation suggèrerait que tout territoire puisse devenir lieu selon le lien que l’individu crée avec son espace.

Il reste que, née des littératures nomades, mélancolique contre toute apparence, la véritable identité des écrivains africains depuis les indépendances se trouve dans le Nulle part  ou le Tiers-espace. Leur véritable décolonisation suppose la reconstruction de tout un univers symbolique.

 

 

 


 

[1] L.-G. Damas, « Blanchi » in Pigments, Paris, Guy Lévi-Mano (préface de Robert Desnos), 1937.

[2] Voir B. Anderson, L’Imaginaire national, Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris,  éd. La Découverte, coll. Actes et mémoires du peuple, 1996, 213 p [1e éd, en anglais : 1983]

[3] Théorie littéraire : R. Lebel, Roland, Histoire de la littérature coloniale en France, Paris, librairie Larose, 1931, 236 p. ; M.-A. Leblond, Après l’exotisme de Loti, le roman colonial, Paris, Rasmussen, 1926, 64 p ; E. Pujarniscle, Philoxène ou de la littérature coloniale, préface de Pierre Mille, Paris, Ed. Firmin-Didot et Cie, 1931,  203 p. ; J. Vignaud, « La Littérature coloniale », conférence du 12 juin 1925, Causeries françaises, Paris, Cercle de la Librairie, 1925, 12 p.

[4] Le cycle est entamé par le roman éponyme de Ch. Renel, Le « Décivilisé », Paris, Flammarion, La Première Oeuvre, 1923, 249 p.

[5] D. Moncond’huy et H. Scepi (dir.), Les Genres de travers. Littérature et transgénéricité, La Licorne, Presses Universitaires de Rennes, n° 82, 2008, p. 8.

[6] Poésie, grandes voix du Sud. Cultures Sud . Notre Librairie, n ° 164, janvier-mars 2007, 189 p.

[7] Ibid., p. 99.

[8] Ibid., p. 101.

[9] Ibid., p. 72.

[10] Grandes voix du Sud, op. cit.

[11] L.-G. Damas, Pigments, 1937. En ligne. [URL : http://www.krakemanto.gf/porenmdamas.html#1. Site consulté le 02 décembre 2010]

[12] L. S. Senghor, « L’autre cinquantenaire : l’oubli de Maran (1887-1960) ». En ligne. URL : http://www.africavenir.org/news-archive/newsdetails/datum/2010/09/09/lautre-cinquantenaire-loubli-de-maran-1887-1960.html?tx_ttnews[backPid]=12&cHash=8e3158edeb7899aace32a825c0d92bd9. Site consulté le 18 décembre 2010.

[13] Pseudonyme commun aux Réunionnais G. Athénas (1880-1953) et A. Merlo (1877 –1958).

[14] J. Bardolph, Études postcoloniales et littérature, Paris, Champion, coll. Unichamp – Essentiel, 2002, p. 62.

[15] Voir J. Riesz, « Astres et désastres ». Histoire et récits de vie africains de la Colonie à la Postcolonie, Passagen/Passages, Perspectives Culturelles Transdiciplinaires, n° 9, Hildesheim/ Zürich/New-York, OLMS, 2009, 396 p

[16] Janos Riesz s’appuie sur l’anthologie Des Africains racontent leur vie de Diedrich Westermann, 1938.

[17] Voir notamment les travaux d’Emmanuelle Sibeud et de Jean-Loup Amselle.

[18] En 1957, il lance, avec son épouse Odile Tobner, la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples africains, qu’il fait paraître jusqu’en 1991.

[19] Dernières nouvelles du colonialisme, La Roque d’Anthéron, Vents d’ailleurs, 2005, p. 92-93

[20] Voir J. Derrida, « Signature Événement Contexte », dans Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972, p. 365-393.

[21] J. Tonda, « Les 5 S du système » [fiction de Joseph Tonda ; « essai fictionnel » selon les rédacteurs de Polaf , p. 5], Fin de règne au Gabon. Politique africaine, n° 115, octobre 2009, p. 123-136

[22] Ex : « Bamako, carrefour des fous : La pathologie est-elle sociale ? ». En ligne. URL http://www.maliweb.net/category.php?NID=25884. Site consulté le 14 décembre 2010.

[23] Raharimanana, 2008, Za. Roman, Paris, éd. Philippe Rey, coll. Littérature étrangère, p. 132.

[24] Voir ce mailing émanant du Chef de cabinet de l’Académie des Science sd’Outre-Mer (Paris, aynat pour objet « Importance extrême » : « Paris, le 24 septembre 2010

Samedi 27 novembre 2010

Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne

Après-midi

 Chères amies, chers amis,

            Nous sommes heureux de vous informer que l’Académie organise une séance exceptionnelle célébrant le Cinquantenaire des Indépendances africaines au grand amphithéâtre de la Sorbonne en présence attendue des plus hautes autorités de l’Etat, le samedi 27 novembre après-midi. Au cours de cette séance, sera désignée la personnalité africaine du Cinquantenaire. [Nous soulignons]

[25] Les femmes évoquées par Marie Ndiaye ont en commun « qu’elles disent non ». L’auteure est métisse et l’on est tenté d’y voir une influence sur l’origine de ces femmes, comme elle, venant du Sénégal. Ses procédés rappellent ceux de Nathalie Sarraute, dit-on, et s’inscrivent dans la foulée du Nouveau Roman. Mais l’historien de la littérature Lilyan Kesteloot « [voit] mal un écrivain français introduire de tels détails dans un roman sur l’Afrique. Ou alors peut-être un ethnologue […] Marie Ndiaye est une femme très puissante. Et j’ajouterai que sa puissance de style se décuple lorsqu’elle touche à l’Afrique ! », finit-il.

http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9012.

[26] Voir A.-R. Delbart, Les Exilés du langage – Un siècle d’écrivains français venus d’ailleurs (1919-2000), Presses Universitaires de Limoges, coll. Francophonies, 262 p.

[27] Voir H. K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale Paris, Payot, 2007, 411 p.

[28] A. Mabanckou, « La francophonie, oui, le ghetto : non ! », Le Monde, 18 mars 2006.

[29] Voir S. Rushdie, Paris, Christian Bourgeois, 1993, 432 p [Titre original : Imaginary homelands :essays and criticism, 1981-1991]

[30] Voir le colloque du Centre de Recherche Espaces/Ecritures (CREA, EA 370) de l’université Paris Ouest Nanterre La Défense et de l’Université McMaster (Ontario, Canada), Migrations, Exils, Errances, Ecritures, juin 2010,  http://www.fabula.org/actualites/article34111.php.

[31] Cité par A. Mabanckou in « La francophonie, oui, le ghetto : non ! », op. cit.,

[32] La Compagnie du Manguier, installée en France, interprète essentiellement des pièces inspirées de personnages de contes et légendes malgaches. Elle a par exemple tourné avec la pièce L’improbable rencontre de la vache normande et du zébu nomade au Printemps des poètes, puis dans les rues d’Aix-en-Provence en 2008.

[33] Voir J. Derrida, « La Différance » in  Marges de la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 1-29. « La différance, tenant ainsi le ‘milieu’ entre les différences de temps (retard, délai, temporisation) et d’espace (non-identité, non-coïncidence, distinction numérique, différend), comme elle le tenait ‘entre’ la parole et l’écriture […], et ‘entre’ l’activité et la passivité [...] dessine finalement, sous les traits d’un ‘concept’ de l’indistinction, une figure de l’anti-conceptualité, c’est-à-dire un exemple de résistance à la définition, à l’analyse, à la distinction », Ch. Ramond, Le Vocabulaire de Derrida, Paris, Ellipses, 2006 [1e éd. 2004], p. 25-26.

[34] Pour une « littérature-monde » en français, Le Monde des livres, 15 mars 2007.

[35] Voir Justin K. Bisanswa, Roman africain contemporain. Fictions sur la fiction de la modernité et du réalisme, Paris, Honoré Champion, coll. Unichamp-Essentiel, 2009, p. 202.



Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) ou la mise en récit du deuil

© NG

On connaissait le Rabearivelo poète. Un peu moins le prosateur bilingue, auteur notamment de romans et de nouvelles francophones publiés à titre posthume en 1988 (L’Interférence, roman suivi de Un conte de la nuit, nouvelle, Hatier 1988) et dans Océan Indien (L’Aube rouge, Omnibus, 1998).

Composé en 1933-1934, Un conte de la nuit constitue le fruit d’un imprévu douloureux puis obsessionnel dans la vie de l’écrivain : en l’espace de quelques semaines, il perd sa fille Voahangy (17 janvier 1931 – 2 novembre 1933), dans des circonstances restées obscures, allant de la nécrose d’un orteil aux symptômes d’un empoisonnement. Ainsi, le but premier de l’écriture de cette nouvelle semble une catharsis : l’écriture crée « la douce et cruelle illusion de son… non‑départ [de Voahangy]! », indique Rabearivelo en décembre 1933 dans les Calepins bleus, son journal intime prévu de paraître dans la collection « Planète libre »  du CNRS le 4 octobre 2010. L’objectif annoncé souligne d’entrée de jeu l’alliance de la lettre et de la perte. En effet, considérée comme une chance de « survie », l’écriture tire son expressivité du fait que le travail de deuil est à l’oeuvre au sein même de la narration. En tant que récit d’un événement vécu, la nouvelle se lit d’ailleurs parallèlement au journal où Rabearivelo consigne les faits entourant la mort de sa fille, à la fois les mêmes et autres : « […] Si j’ai attendu l’évolution d’une lune […] c’est tout simplement aux fins de me sentir au strict milieu de mes souvenirs et pour pouvoir composer de leurs fleurs une gerbe… identique, fidèle. » (Calepins bleus, décembre 1933) [Nous soulignons].

Dans cette composition, il choisit un peintre comme protagoniste. La focalisation externe était la condition des stratégies choisies d’évitement et de diversion du moi privé protégé par le journal (« Per se, strictement per se »). Le versant public devrait donc l’emporter ici sur le versant privé. Mais il semble que c’est paradoxalement dans ce texte du retrait de soi par la fiction (Un conte de la nuit est une nouvelle) que Rabearivelo se dévoile le plus. Cette interrogation sur les frontières des deux présentations d’un moi public, associé à l’écriture, et d’un moi privé, irréductible, est sans doute à l’origine de la non publication de l’opus du vivant de l’auteur.

Pour suivre Laure Depretto, « dans l’atelier du moi écrivant apparaissent ainsi tous les scrupules concernant le choix du départ entre ce qui peut être public et ce qui doit rester privé, notamment dans le domaine des relations amoureuses »[1]. Ainsi, la grande absente d’Un conte de la nuit, est Paula, une des amantes de Rabearivelo, à qui la nouvelle est dédiée sous le pseudonyme de « Janvier » ainsi qu’à sa femme Mary. Paula a pourtant accompagné Rabearivelo pendant toute la maladie de Voahangy. En effet, au-delà du moi endeuillé, une autre déclinaison du moi qui surgit à travers Un conte de la nuit dans la stratégie de dispersion est le moi générationnel qui pourrait expliquer la réticence de Rabearivelo à la publication : « Le comprendra-t-on ? Ce que je tâcherai avant tout de démontrer et d’analyser dans ma nouvelle, c’est un conflit de culture et de race qui confine en drame sombre et déroute un homme, une conscience, une âme, un tempérament. Celui que j’appelle LUI dans cette histoire n’est autre que moi. » (Calepins bleus, janvier 1934). Par ailleurs, Rabearivelo soulève dans la nouvelle la question alimentaire et baudelairienne de la reconnaissance de l’artiste pour la subsistance : « […] il faut plaire à ceux aux frais de qui l’on veut vivre ! ». Mais social dans la dénonciation des problèmes culturels et raciaux de la société malgache (superstitions, sorcellerie, tradition des simples, préjugés de « dynastie », opposition entre Merina et peuples de la côte, vertu du métis, etc.), le romantisme se sert de la métaphore d’un écrit à l’autre[2]. Par exemple, les « innombrables taches rouges » observées sur le ventre de l’enfant dans les Calepins bleus, décembre 1933) deviennent « d’innombrables grappes de raisins [sic] » dans Un conte de la nuit. Naturaliste aussi dans la précision clinique, Rabearivelo use du « petit fait vrai » : les gémissements  de la mourante : « Je souffre ! Le ventre me brûle ! Je meurs ! Père ! Mère ! Des cataplasmes chauds ! Des inhalations ! De l’eau ! » (Calepins bleus, décembre 1933) sont  répercutés  presque littéralement dans la nouvelle : « Je brûle, ô père, ô mère ! Je brûle ! Mon ventre est en feu ! Donnez-moi de l’eau, du lait, du Vichy ! Donnez-moi quelque chose ! Je brûle ! ». Si, grâce aux forces de l’imprévu, Rabearivelo peut inventer à sa voisine, la « jeune vieille », un passé de commerce avec « la vertu mystérieuse des arbres et la force sacrée des morts », il peut aussi établir un réseau de correspondances symboliques entre les trois règnes du végétal (le raisin), de l’animal (le chiot) et de l’humain (l’enfant)[3] : le raisin empoisonné dans la fiction protège l’auteur de tout soupçon de superstition, l’enfant rend toutefois son dernier soupir au moment même où meurt le chiot de la « sorcière » – désignée comme telle dans la nouvelle et non pas dans les Calepins bleus -.

Ainsi, l’étude des personnages fait éclater ceux-ci en différentes représentations – représentations fantasmatiques ou métaphores de conflits psychiques. L’opposition s’installe entre savoir intellectuel du peintre et sciences obscures du voisinage, entre lesquels se glisse un tiers élément : la pharmacopée (le peintre guérit quelques jours plus tôt d’une fièvre bilieuse grâce au pouvoir des simples). Enfin, la vertu du métis, autre élément liminaire[4] sur la frontière du monde occidental convoité et du monde traditionnel malgache, offre à Rabearivelo le dénouement souhaité dans la réalité : devant sa maison qui « saigne » grâce au stratagème de l’aniline rouge[5] sur le toit exposé à la pluie, la police emmène la sorcière devenue folle.

En résumé, l’écrivain et le peintre, la voisine suspecte et la sorcière, le métis imaginaire à la charnière de deux civilisations, dénués de noms mais caricaturés (le peintre évoque nécessairement Gauguin, la sorcière est entourée de chats) construisent l’unicité du récit autour de quelques artefacts : la réplication par la similarité, la répétition et l’opposition. Le travail de deuil est ainsi devenu une forme de désir qui structure l’enchaînement des événements narrés par la dynamique de la mémoire au service du « public ». Travail de mémoire sur le rôle de Paula et sur les raisons réelles de l’impécuniosité du couple ; omniprésence d’« objets » – ainsi de ces « yeux révulsés » de la voisine -, un constant échange inarticulable entre d’une part, le moi privé représenté par Rabearivelo, et d’autre part les doubles qu’il se crée, à la fois le peintre et le métis mis en récit : à partir de ces symptômes psychiques, Rabearivelo décrit les mécanismes de défense du moi et les stratégies d’évitement générées par la redécouverte des pouvoirs de la lettre et l’édification d’un contre-pouvoir déconstruisant la réalité mortifère de la perte.

Ce sont là les prémices de l’hybridité, concept postcolonial développé beaucoup plus tard, dans les années 1990, par l’école d’Homi K. Bhabha[6].

Décidément, le personnage de Jean-Joseph Rabearivelo était largement en avance sur son époque.

 

 


 

[1] Laure Depretto « Quel genre pour quel moi ? Les paradoxes du récit de soi » CR de Moi public et moi privé dans les mémoires et les écrits autobiographiques du XVIIe siècle à nos jours, études réunies et présentées par Rolf Wintermayer  en collaboration avec Corinne Bouillot  Mont Saint-Aignan : Publications des universités de Rouen et du Havre, 2008, 443 p. En ligne. URL : http://www.fabula.org/actualites/article26651.php. Site consulté le 16 octobre 2009.

[2] Selon Patrick Marot, « La conception de la métaphore comme processus de deuil, telle qu’elle se manifeste dans l’esthétique romantique, est étroitement liée à cette définition d’une perte ontologique inhérente au langage », in Pierre Glaudes et Dominique Rabaté, Deuil et littérature, Modernités 21, Presses universitaires de Bordeaux, 2005 p. 118-119.

[3] Voir Josette Rakotondradany, « L’expérience vécue. 1. Un conte de la Nuit », L’univers de Jean-Joseph Rabearivelo, thèse de doctorat d’État ès lettres, Université de Provence, 1987, t . 1, p. 100-109.

[4] Le passage d’une époque à une autre, d’une culture à une autre, d’un statut à un autre… constitue un espace de tous les possibles. Voir Victor Turner, Le Processus rituel : structure et contre-structure, Paris, PUF, 1990, [1e éd. : The Ritual Process : structure and anti-structure, Ithaca, Cornell University Press, 1969]

[5] L’aniline est un composé organique aromatique de formule chimique. En sus de la couleur violet-bleu utilisée par les peintres, l’aniline a été le produit de départ de la synthèse d’un grand nombre de médicaments. La « sorcière » croit qu’il pleut du sang sur sa maison, de la démence dans la fiction de Rabearivelo.

[6] Voir, Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007 [1e éd., The location of culture, 1994]

 



Quelques enjeux littéraires et stratégiques de la diaspora francophone de l’océan Indien
21 avril, 2010, 12:11
Classé dans : hybridite,ocean Indien

‘L’ici et l’ailleurs’: Postcolonial Literatures of the Francophone Indian Ocean
e-France : an on-line Journal of French Studies, vol. 2, 2008 ISSN 1756-0535,  Julia Waters, ed.

 © N.G.

Nous aborderons ce propos sur le nomadisme – pris au sens propre de déplacement physique d’un groupe qui n’a pas d’établissement fixe – par un constat paradoxal : nous n’adoptons pas les lieux, ce sont les lieux qui nous adoptent. C’est cette remarque qui rassemble a priori les auteurs de la postcolonie indiaocéanique.


Nomadisme et déterritorialisation : une règle de formation

Qu’y a-t-il de commun entre la Mauricienne Ananda Devi (née en 1957), les Malgaches David Jaomanoro (né en 1953) et Raharimanana (né en 1967), le Réunionnais J. William Cally (né en 1977) ? Tout d’abord, il s’agit de lauréats de prix francophones postcoloniaux (Prix RFI, Prix du conseil général de La Réunion, Prix Grand Océan, Prix Tardivat International…). Ensuite, ils sont diplômés d’études françaises (ou « lettres modernes ») – à l’exception d’Ananda Devi, docteur en sciences humaines. En troisième lieu, sauf J. William Cally qui confirme la règle de la congruence en ne quittant pas la Réunion, ils ont opté pour l’exil continental à la faveur des résidences d’écriture qui accompagnent les prix. Autre point commun : ils se sont moulés au genre court, lequel a toujours permis aux institutions francophones de les regrouper dans des collectifs. Ces recueils de nouvelles « africaines » primées par RFI depuis 1973 créent une divergence au sein de la critique française : les auteurs sont à présent édités, pour la plupart, dans ces grandes maisons d’éditions de leur continent, CLE, NEA et SNED – sans oublier la fidélité que leur manifestent des maisons parisiennes : l’Harmattan, Présence Africaine et plus récemment, Hatier et sa – belle – collection Monde Poche Noir, se félicite René Godenne, tandis que Claire Riffard déplore qu’« en France, [...] la complexité des stratégies d’éditeurs brouille les repères et permet difficilement l’émergence de nouvelles voix ». En effet, toutes ces éditions et collections telles que « Dauphin noir », « Lettres du Sud », « Encres noires » ou encore « Continents noirs » limitent la réception de l’œuvre, y compris indiaocéanique, au seul champ de la francophonie prise comme institution périphérique.

Une fois établis dans l’hexagone, la plupart de ceux qui ont eu l’opportunité de confirmer leur talent sont devenus visibles en intégrant le genre long du roman, se rapprochant ainsi de plus en plus des écrivains du Centre. Je n’en veux pour preuve que le procès des écrivains de la diaspora, servis parfois par les événements politiques, qui « quittent » selon l’expression d’Alain Mabanckou : si Raharimanana a quitté en 2004 Le Serpent à Plumes pour Joëlle Losfeld du groupe Gallimard, Ananda Devi a quitté en 2006 la collection « Continents noirs » pour la NRF, toujours chez Gallimard, grâce à Ève de ses décombres, Prix des cinq continents de la Francophonie 2006. Dans un autre mouvement, la levée de bouclier qu’a suscitée la loi sur le « rôle positif de la colonisation » en février 2005 a impliqué les Retours sur la question coloniale en 2007, rassemblant dans la protestation les auteurs d’un même territoire anciennement français et leurs sympathisants.

Le sentiment d’appartenance à un moment commun de l’Histoire couvait depuis trop longtemps pour ne pas induire par réaction une relecture du champ francophone dans ces sociétés en pleine mutation, prises dans les « convulsions mémorielles » du « moment post-colonial ». En effet, le dernier point commun à ce panel, notamment dans les premières œuvres, consiste en une interrogation permanente de la production, nouant écriture moderne et tradition de l’oralité populaire, qu’il s’agisse de la « contevelle » d’Ananda Devi ou de la « bébètique » de J. William Cally, « une littérature autochtone de genre fantastique [...], un mot inventé à partir d’un vocable réunionnais aux racines malgaches, connu de tous : le mot ‘bébèt’, qui sert à nommer le monstre ou le démon, à travers l’île ». Dans la « contevelle » comme dans la « bébètique », la rumeur se taille la part du lion – rumeur qui, en Afrique aussi, selon Xavier Garnier, « passe en fraude entre tous les discours pour éventer les secrets et crever les faux effets de profondeur. Alors peuvent s’élever, contre toute vraisemblance, les figures hautement littéraires du mangeur d’âmes ou du redresseur de torts, de personnages dont aucune Histoire positive n’a jamais retrouvé la trace, mais qui vibrent encore de tous les souffles de la rumeur»

Caractérisation : taxinomie et dysfonctionnement post-colonial
De fait, intellectuel, le sens figuré du nomadisme est encore plus subversif que le nomadisme physique.

Questionnement permanent de l’individu, il concerne les frontières de la littérature francophone. Dès lors, les enjeux littéraires et stratégiques soulèvent une problématique de la réception critique dans le sens d’une possible déterritorialisation : pourquoi ce continent de notre mémoire collective qu’est la « francophonie littéraire » demeure-t-il mal connu du lectorat français, à l’exclusion de quelques grands noms d’écrivains, Samuel Beckett, Eugène Ionesco, Milan Kundera, Andreï Makine, François Cheng, mais aussi de critiques Jacques Derrida, Tzvetan Todorov ? Cependant que les écrivains de la décolonisation sont cités, comme nous venons nous-même de le faire, davantage pour leurs exploits dans le champ éditorial que pour la matière qu’ils ont produite ou même l’influence qu’ils ont suscitée à l’instar des seuls Ahmadou Kourouma, René Depestre et Patrick Chamoiseau ? La postcolonie (sans le trait d’union), au sens que lui donne Achille Mbembe, est-elle le passage obligé de la littérature en français s’agissant du Sud ? Plus précisément, pourquoi l’imaginaire de l’écrivain ouest-indiaocéanique n’est-il recevable que cantonné dans l’extranéité de l’insularité ? Plus loin, sur le subcontinent indien, l’écriture littéraire se réclame d’une création à travers une langue minoritaire tout en se refusant à toute marginalisation : « Je ne suis pas en exil [...]. Je suis un critique du néocolonialisme, porteur d’une carte verte aux Etats-Unis. C’est une posture difficile pour négocier, car je ne me marginaliserai pas aux Etats-Unis dans le but de sympathiser avec des personnes vouées d’elles-mêmes à la marginalisation. Je veux jouer un rôle plus important dans un espace où le bengali est une langue de lecture, d’écriture [...] »

Entre, d’une part, le jugement qui élabore une taxinomie « fantastique » / « merveilleux anthropologique », et, d’autre part, le politiquement correct que l’on apparente au consensus d’une Association de Diffusion de la Pensée Française (Association officielle du ministère français des Affaires étrangères qui a produit la revue Notre Librairie jusqu’en 2006, année où la revue prend le titre principal de « Cultures Sud » pour changer de ligne éditoriale), le champ littéraire francophone de l’océan Indien est un théâtre aux scènes multiples dont les acteurs s’ignorent. Chaque troupe a ses auteurs favoris, ses décors de prédilection, sa tradition de jeu. Dans chaque rituel toutefois, « l’un écrit, mais nous lirons toujours sur son visage quelque chose comme un reflet de l’autre [en l’occurrence son horizon d’attente occidental] et, dans sa prose, le palimpseste de ce qu’il [en l’occurrence l’auteur] se cache à lui-même.»(François Moureau)

En effet, critiquer, c’est comme voyager, « c’est confier son destin au hasard des rencontres : on n’en revient jamais tout à fait indemne » (id.) . À la fois parce que ce questionnement épistémologique sur la fonction de critique est trop ambitieux et pour éviter les « mauvaises rencontres » des plumitifs qui essaiment dans le champ indiaocéanique, nous nous contenterons ici de traiter un sous titre : l’exemple d’Ananda Devi.

Entre cosmopolitisme et repli sur soi

L’œuvre d’Ananda Devi illustre à propos les stratégies d’écritures et d’éditions de la postcolonie, laquelle a déjà été conceptualisée et appliquée soit aux littératures africaine et antillaise autour d’Arlette Chemain ou de Romuald Fonkoua et Pierre Halen, soit au champ anglo-saxon dans l’esprit des travaux étatsunissiens de la New Comparative Literature évoquée plus haut. Quoi qu’il en soit, elle s’inscrit dans un champ spatio-temporel assez étendu pour qu’on la rapporte aux autres îles du Sud-Ouest de l’océan Indien dans la relation que ces îles entretiennent avec l’Europe, lieu de résidence des écrivains francophones indiaocéaniques les plus souvent édités. De fait, bien qu’esthétique aussi, la posture de l’écrivain de la diaspora est inséparable d’une élaboration idéologique : lorsqu’il est héritage de la colonisation, plus qu’extérieur, l’exil est devenu un voyage intérieur, à la fois paysage mental et condition d’écriture. En 1999, Ananda Devi confiait au public : « Je vis toujours dans la mémoire de Maurice. [...] En fait, cette île de référence appartient plus à mon imaginaire et à mes rêves qu’à la réalité. La source de mon écriture demeurera ce pays dans cette dimension onirique qui peut se contenter des liens les plus infimes ». Au cœur des  textes des « lauréats des mers du Sud », les leitmotive sont alors l’identité métisse ou la multiculturalité, en tout cas une apologie des contacts. De fait, la confidence d’Ananda Devi plonge nécessairement le critique dans un univers dynamique à deux contraintes : d’un côté l’effet de dévoilement que suggère le propos direct d’un créateur sur la « dimension onirique » de  son œuvre,  soit  l’envergure translocale de cette œuvre ; de l’autre la mouvance des publics et critiques qui se succèdent, dans des littératures devenues nomades, pour débusquer les lieux et les liens géopoétiques, la géopoétique étant basée sur le cheminement de lieu en lieu dans l’espace terrestre, à opposer ainsi à la cosmopoétique pour laquelle le cheminement se situe dans l’espace galactique. Littératures nomades, qualifiées d’ « hybrides »  suivant l’acception « francophone » de Dominique Chancé. Dans la fusion de deux univers symboliques, le propre et l’étranger, l’enjeu de la vision scrutatrice des lieux et des liens est immuable : la négociation de l’identité face à une altérité dont en définitive l’ethnicité figure la forme suprême. « L’ethnologie, c’est l’altérité maximum », décidait Gérard Althabe dans une de ses dernières études en 2005.

Une question s’impose alors : dans cette négociation permanente de l’identité, l’interrogation du genre peut-elle jouer le rôle de marqueur, pour suivre Rachid Rahaoui, dans le cheminement du « visible à l’invisible »?

Le corpus choisi pour suivre à la trace l’hybridation scripturale chez Ananda Devi est constitué de trois récits brefs tirés du recueil Le Poids des êtres (1987). Dans le premier, intitulé « L’arbre », le végétal verdoyant de la cour se déracine de lui- même à Noël quand le sapin vient à manquer. Dans le deuxième, « Ganesh », crépu, l’enfant est pourtant issu d’un couple tamoul hindou : devenu adulte, il tue son père qui l’a abandonné à l’opprobre. Dans le troisième enfin, le voyageur occidental renaît dans un acte sexuel avec une jeune Africaine : dans la « réalité », celle-ci est une enfant qui s’est suicidée cinq ans auparavant. C’est ainsi que systématiquement l’anthère s’ouvre pour livrer passage à des êtres monstrueux. La déhiscence est bien le motif qui relie les trois contes ou nouvelles choisis. La déhiscence – en botanique, « ouverture naturelle, à maturité, d’un organe clos », l’organe clos étant appelé « anthère » – exprime de fait dans la littérature de cet écrivain de l’océan Indien une métaphore, celle du passage naturel du réel au surréel, privilégiant le monstrueux. En effet, le plus intéressant dans ce recueil est que psychodrame et superstition s’y enchevêtrent pour convoquer une remise en question de la frontière entre les catégories consacrées par l’histoire littéraire occidentale : le surnaturel, le merveilleux et le fantastique.

Mais dans les catégories de l’« impensable », est-ce d’une nouvelle littérature que les rouages de l’écriture d’Ananda Devi rendent compte dans ce genre spécifique qu’elle a baptisé « contevelle » ? Le néologisme a été glané sur la quatrième de couverture du recueil Le Poids des êtres. Dans quelle mesure, la « contevelle », sous cette forme de travail de mémoire mortifère et de métaphore cathartique, répétée jusqu’à plus soif par les auteurs du Sud-Ouest de l’océan Indien, entre monstres dévoreurs et linceuls, ne dévoile-t-elle pas une identité indianocéanique qui résulte du brassage historique des mêmes cultures ? Enfin, parce qu’elle est foisonnante, à la fois générique, politique, linguistique et culturelle, la problématique peut-elle être la même dans toutes les littératures postcoloniales dont la diaspora en connexion en Occident serait alors l’élément fédérateur suivant la logique de Carl Fehrman ?

En effet, ce comparatisme fait déjà l’objet de nombreux travaux actuels depuis ceux de Jacqueline Bardolph dans Etudes postcoloniales et littérature. « Carl Fehrman, précise Didier Coste, dans son ultime chapitre, voit bien que la querelle du comparatisme français et du comparatisme américain est depuis longtemps dépassée dans la mesure où il s’est produit depuis les années 1950 un déplacement radical des enjeux, avec la réduction du rôle mondial des puissances européennes traditionnelles et la décolonisation, d’une part, avec la mondialisation, d’autre part. » Pour traquer le passage du réel au surnaturel, spécifique de cette identité indiaocéanique produite en français par Ananda Devi, nous articulerons notre propos autour de trois axes relatifs à la démarche créatrice : l’écriture tératologique ; la réflexivité d’un genre ; la libération par l’écriture.

La tératologie ou l’écriture de l’hybride

Le passage du réel au surnaturel pourrait se lire comme l’histoire des deux préfixes « sur- » et « in- ». « Sur-naturel », « sur-réel », et « im-pensable », « in-ouï » (« im-mémoire » sous la plume de Jeanne Gerval-Arouff) supposent en tout cas la superposition ou la privation, pour une allusion à l’uchronie de Charles Renouvier, « esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être », en cela sœur jumelle de l’utopie. Quoi qu’il en soit, ces préfixes signent une liminarité, un seuil : le passage d’un monde vers un autre. Dans Le Poids des êtres, l’organisation du temps et de l’espace, catalyseur de tous les possibles, permet de fusionner monde fictionnel et monde réel. Le concept de liminarité, tel qu’il est développé par le folkloriste Van Gennep en 1909 puis surtout l’anthropologue Victor Turner en 1966 dans son Ritual Process. Structure and Anti-Structure, renvoie en effet à des rites qui constituent des moments en marge de la vie ordinaire, se déroulant dans des lieux particuliers, impliquant en général de l’ambiguïté, du désordre, de l’inversion, ou des comportements à la fois ludiques et spontanés. Cette phase implique la déconstruction des aspects ordonnés de la vie courante, accompagnée de leur possible reconstruction.

Le moteur de ces récits courts est en effet une volonté de transgression : c’est une prestation rituelle à l’intérieur d’un espace toujours symbolique. Nativité pour « L’arbre » ; passage à l’âge adulte pour Ganesh, le parricide ; frontières d’altérités (africaine et européenne) dans la rencontre avec la « Petite de Ganvié ». Les lieux de transformation narrative sont autant de situations liminaires, à l’image de l’« oraliture » elle-même, dont pourrait relever le fantastique assorti de la rumeur, et où tout devient possible : la fusion du réel et de l’irréel, du naturel et du surnaturel, du physique et du métaphysique. D’ailleurs, vu par les anthropologues, le contexte liminaire peut représenter un moment exceptionnel pour la création artistique, favorisant un métacommentaire réflexif sur la société et son histoire. Ainsi, grâce à l’usage de simples préfixes, l’introduction de la liminarité dans les récits devient une action réflexive qui laisse entrevoir un potentiel de transformation de la société indissociable des lieux réels évoqué dans l’énoncé : Maurice ou l’Afrique de Ganvié.

Autrement dit, il y a un bon usage de l’ici de l’auteur pour la mise en mots de « là-bas », la terre qu’on a quittée, usage qui peut expliquer la modernité de la première personne « je ». Mais dans ce « je » se dévoile parfois le cordon ombilical non tranché, le lien qui mène jusqu’au subcontinent indien s’agissant d’Ananda Devi. Les préfixes évoqués sont fondamentaux : ils caractérisent l’écriture d’une « réalité qui s’entremêle  au rêve », soit la parution d’une écriture frontalière qui constituera dans le temps long du chercheur le soubassement d’une « surhistoire » : la postcolonie littéraire en marche [...] 

Cette réflexivité de l’écrivain est de fait possible sous réserve de mobilité physique (« road movie » selon Ahmadou Kourouma,  « Rift, Routes, Rails »    selon Abdourahman Waberi) et psychologique de la personne. Née en 1957 dans une bourgade mauricienne, Trois Boutiques, lauréate à quinze ans du Prix de la nouvelle francophone organisé par RFI, avec « La cité Atlée », assorti d’une résidence d’écriture en France, lauréate de la Bourse d’Angleterre, Ananda Devi a pu mettre à profit ses diverses primes européennes pour poursuivre des études universitaires en Angleterre. Elle y obtient à vingt-cinq ans un doctorat en anthropologie sociale de l’Université de Londres. Tout compte fait, son choix a été de longue date la mobilité : ses récits sont aussi bien inspirés de l’enfance à Maurice que des années vécues jeune femme en Angleterre puis adulte accomplie à Brazzaville, au Congo. Ananda Devi réside actuellement sur la frontière franco-suisse dans le Pays de Gex. Ce choix du cosmopolitisme se démarque toutefois de la littérature noire francophone contemporaine par l’absence de l’humour institué comme approche quasi identitaire par le « pleurer-rire ». La gravité exclusive, Ananda Devi la rend au récit personnel, lequel redevient sous sa plume une manière de conte / mise en garde (cautionary tale). L’écrivain appartient en effet à cette génération de lauréats inassimilables dans le champ indiaocéanique. Ils n’avaient que peu d’avenir dans l’espace défenseur exclusif de la tradition ancestrale majoritaire, en l’occurrence la fraction d’origine indienne. Leur placement dans le champ s’effectue au prix de l’exil dans le Nord. Nous notons alors l’ambiguïté de leur statut. En amont, concourir auprès de l’institution Francophonie suppose une forte ethnicité de l’écriture. Nous semblons recourir ici au « déjà-vu » éditorial.

Mais si cette itération est prise au sens que lui donne Derrida et qui suppose « altération », elle conditionne plus que jamais la carrière des lauréats des concours littéraires placés par la déterritorialisation volontaire : tous les écrivains exilés grâce aux résidences d’écriture n’ont pas l’opportunité de « grandir » et de « quitter ».

Catharsis : exorciser les démons de l’enfance autochtone

Pour l’heure, il reste une possible problématique : le procès d’une identité régionale d’origine. Depuis Camille de Rauville (1990) en effet, l’indianocéanisme est manifesté par «le brassage des ethnies, des coutumes, des pensées et des croyances des habitants de l’Océan Indien, mais aussi par leur littérature ».

On peut y ajouter une règle de formation inférée par ces nouvelles écritures : la quête d’identité commence par une mise en ordre du monde qui exorcise les démons de l’enfance autochtone. Dans une étude de la représentation du volcan de la Fournaise dans les récits d’explorateurs et dans les littératures réunionnaises contemporaines, incluant les contes pour la jeunesse, nous avons déjà été amenée à conclure sur le rôle cathartique d’une anamnèse, d’un travail de mémoire collectif nécessairement mortifère comme réquisit de la quête identitaire : l’objectif de la littérature est d’exorciser les démons de l’enfance, peut-être pas de « disparaître par trop de défaite et de honte »,  comme  l’on  « [rêve]  sous  le linceul », mais de « mériter le volcan » : il faut accepter l’aventure dangereuse de la rupture d’un univers symbolique pour restructurer et conforter une identité. L’envoi du récit intitulé « Le Cache-Misère » est significatif des interrogations qui montrent qu’Ananda Devi n’est pas obsédée par une identité sédentaire ou aboutie :  « Maurice, au début du vingt-et-unième siècle, aura-t-elle un visage de vierge sacrificielle ? Sera-t-elle affligée, comme tant d’autres, de l’amnésie de l’innocence première ? Les gens poursuivront-ils, rayonnants et hallucinés, leur mirage doré, ignorant l’urgence du cœur tendu ? Peut-être… Toujours est-il qu’il nous faut nous défier des murs, murs de vaines bienséances, murs des apparats, murs des ostracismes, murs des vertueuses sournoiseries, murs de sournoises vertueuseries, tous les murs. Car les murs parlent d’interdits et d’intransigeance, ils parlent de refus et de rejet, ils parlent le langage injurieux de la haine et du mépris. Alors méfions-nous en, gardons-nous bien de devenir des murs, faits de briques et de béton, d’intolérance et de bêtise. Ainsi, la transgression des interdits va de pair avec la jouissance scripturale chez Ananda Devi. Il y a rupture du registre moralisateur dans le message des « contevelles » qui n’en finit pas de se tourner en dérision. Avec cette notion de dérision, plus proche de la pointe que de l’humour, nous ne sommes pas loin de la conscience collective évoquée plus haut, qui veut exorciser nos démons : la séparation (ou cloisonnement) s’agissant de Devi se situe certainement dans l’interstice de la légèreté de la création personnelle et de la pesanteur mauricienne, interstice plurivoque et paradoxalement constructif d’une identité indiaocéanique postmoderne. Car le divers intériorisé par le sari, ce nécessaire statement, n’est encore qu’une étape vers une polyphonie unissant les voix du Mahabharata (légende des origines indiennes) à celles des légendes européennes transcrites par Grimm ou Perrault.

L’univers symbolique dans lequel s’inscrit Ananda Devi entretient indéniablement un rapport de compatibilité avec un grand nombre de principes identitaires que l’on retrouve au terme de toute interprétation. Cet effet circulaire est imputable à une conception totalitaire du monde de l’altérité où tout fait signe, ce qui ne laisse pas de place à l’ignorance. Pour l’heure, nous retrouvons chez cet auteur le principe de coupure tel qu’il est développé dans l’esprit des travaux de l’ethnologue Roger Bastide :   « Ce n’est pas l’individu qui est déchiré, précise Denys Cuche, c’est l’homme qui découpe la réalité entre plusieurs compartiments étanches dans lesquels il a des participations différentes. S’il joue sur deux tableaux, c’est qu’il y a bien [...] deux tableaux. ». Le retour à l’insularité maternelle n’est pas sans risque : elle peut devenir une manne d’écrivains de l’ailleurs comme le pointent les succès de librairie dans d’autres aires d’accueil, ainsi l’Amérique du Nord d’une Haïtienne anglophone Edwige Danticat, ou d’un Haïtien francophone Danny Laferrière. De la première, auteur de Après la danse : promenade au coeur du carnaval de Jacmel, l’angliciste Corinne Duboin écrit qu’avec la publication de After the Dance  » la romancière et nouvelliste haïtienne-américaine [...] délaisse un temps la fiction pour [...] une promenade ‘au cœur du carnaval de Jacmel, Haïti.’ Or il s’agit davantage d’une redécouverte du pays natal que l’auteur a quitté vingt ans auparavant, à l’âge de douze ans, afin de rejoindre ses parents immigrés à New York. [...] « . Le carnaval est pour Danticat un état d’âme, une manière d’être et de voir le monde au quotidien. [...] Fil directeur d’un récit hybride, la mascarade devient alors métaphore qui autorise une ré- vision de l’histoire haïtienne [...] ainsi qu’un regard nouveau et éclairant sur soi. Du second, -Dany Laferrière – le lecteur retiendra que l’exotisme du Goût des jeunes filles, inspirant Le Goût de la mangue d’une Catherine Missonnier sur Madagascar (2001) secrète le moteur du « commerce de la librairie » selon Diderot.

Bibliographie et notes complémentaires URL : http://www.reading.ac.uk/e-france/section5/special.htm. Site consulté le 21 avril 2010



Rencontre-débat à Nanterre : Des mots pour langes… Intervenants : MC Gomez-Géraud et JM Moura
Des mots pour langes et quelques soties malgaches 

Rencontre-débat à Nanterre : Des mots pour langes... Intervenants : MC Gomez-Géraud et JM Moura dans creationmoz-screenshot-2 dans Diego-Suarez

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Litt.générale
Récit

OUVRAGE DISPONIBLE

Librairie L’Harmattan

sur ChaPitre.com

sur Fnac.com

sur http://www.editions-amalthee.com/article.php?sid=1770

sur Amazon.fr

sur Alapage.com

Dilicom (libraires)

 

 

 

Rencontre-débat

avec

Nivoelisoa Galibert

 

Université Paris-0uest – Nanterre

Mercredi 31 mars 2010

18h-19h30

Bât. L Salle R05

 

Discutants :

Marie-Christine Gomez-Géraud

Jean-Marc Moura

 

Des mots pour langes et quelques soties malgaches
Nivoelisoa Galibert
96 pages
11.00
Isbn 978-2-310-00508-1 

NOTE DE L’ÉDITEUR

À la fois caustique et tendre, railleur et réflexif, prosaïque et poétique, ce recueil suggère que le commerce avec l’Autre peut faire de la différence culturelle une source d’émotions inattendues… L’auteur y découpe la vie de Lisa, enfant à Madagascar puis universitaire, voyageant entre son pays natal et sa patrie d’adoption, la Francophonie. Madagascar, pays fantasmatique, devient alors « Mada », île-continent bien réelle dont les arcanes perdent un peu de leur mystère au fil des anecdotes contées !
Les textes présentés ici peuvent se lire d’une traite ou en se ménageant quelques haltes entre deux récits pour savourer une langue inédite.
Professeur de littératures comparées, née à Antananarivo, Nivoelisoa Galibert y a vécu jusqu’en 1970 puis de 1979 à 1996.
Après plusieurs années en alternance entre Madagascar et La Réunion, elle réside actuellement à Bordeaux.

 

 

 

 



Travaux en cours (2010-2011)

Au boulot
© D.G. 2007

- Nivoelisoa Galibert : L’Interférence et Un conte de la nuit in Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, éds., Jean-Joseph Rabearivelo, Oeuvre intégrale [titre provisoire], Paris, CNRS Éditions, coll. Planète libre. Édition scientifique. Publication en 2011.

- Nivoelisoa Galibert : Les Voyages… à Madagascar de Nicolas Mayeur (1747-1813). Édition scientifique. Publication en 2011.



FELANIAINA, FAIS LA NANA

Par Nivoelisoa Galibert

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© N.G. 2006

Felaniaina Pétale-de-Vie a guetté la pluie toute la journée.
Le directeur babtou du Ccf Centre culturel français lui a fait un jour l’intéressante remarque qu’il n’est pas logique qu’une jeune femme qui a fait des études en France ne songe pas à sortir les plantes vertes de son bureau quand il pleut. Qu’elles se rafraîchissent un peu, sacrebleu !
Ben non scrogneugneu ! Ici en Malgachie, les plantes elles font ce qu’elles veulent partout dans la cour on ne les garde pas à l’intérieur ni d’ailleurs le chat ni le chien ni la tortue ni le tanrec ni le cardinal ni le canari ni l’indri ni le marsupilami.
[...]
Qu’il fait bon regarder la pluie fouetter ces Babtoues qui se précipitent à la bibliothèque mettre la main sur le dernier Nothomb.
No tombes. Des zombies… Quoi faire d’autre sous les tropiques quand on est épouse de diplomate.
- Ho ! Fais-la-nana, à ton poste !
Felaniaina. Mais que c’est compliqué le malgache ! Nous au Ccf, nous disons tous Fais-la-nana.



Vazaha very : Le « décivilisé » de Charles Renel (1923) à Robert Mallet (1964)

La fausse énigme du Vazaha very
Le « décivilisé » de C. Renel à R. Mallet

DÉCIVILISÉS
© N.G. 2006

RÉSUMÉ

Avertissement : est « décivilisé » le personnage romanesque qui renonce à sa culture occidentale d’origine pour épouser les us et coutumes de Madagascar, ici terre d’accueil. Le néologisme de « décivilisation » est ainsi à manier avec précaution : elle supposerait qu’il n’est de civilisation qu’occidentale. La réflexion sur ce sujet peut aussi être enclenchée à partir du roman Les Civilisés de Claude Farrère (1905) portant sur l’Indochine.

Le cycle de la décivilisation présente une particularité parmi les littératures francophones de l’océan Indien : il s’agit de littérature française, écrite en français par des Français qui ont porté un regard scrutateur sur l’autre. Or, bien que l’entreprise de la « décivilisation » vise la fusion avec l’autre, le rapport avec l’environnement réel de ce dernier est le plus souvent stéréotypé, quand il n’est pas simplement occulté par le même qui surgit toujours comme valeur en dernier ressort.
De ce fait, ici, l’interculturalité se joue entre deux seuls éléments : d’une part, la culture de l’auteur/observateur et d’autre part, celle du lecteur/objet observé, en l’occurrence aujourd’hui l’enseignant originaire de l’océan Indien. On est alors en devoir de s’interroger sur les effets de sens de cette littérature de la décivilisation. Mais avec le recul du critique confronté à un objet historiquement daté.
C’est pourquoi, une fois étudiée la place/absence de l’autre dans le roman de la décivilisation, le recours à l’histoire littéraire et à ses techniques d’investigation permettra de poser les jalons de quelques axes de réflexion qui aideront le lecteur à replacer ce type de roman dans le cadre qui doit lui être dévolu :
- une réflexion sur les conditions d’émergence d’un mythe, notamment dans le cadre très vaste et protéiforme de l’exotisme (cf. les motifs, dont l’appropriation de l’espace et la renonciation comme dénouement)
- une réflexion sur le flou des frontières entre les sous-genres narratifs dans cette littérature : roman exotique, roman colonial, récit de voyage, récit utopique ou roman de la décivilisation ?
- une réflexion générale sur la liminarité selon V. Turner (1969 ;1990), passant par le thème de la décivilisation : déplacement du roman colonial au roman de l’errance et de l’inadaptation au monde (l’expression malgache Vazaha very signifie « le Blanc égaré »). Errance et inadaptation caractéristiques, semble-t-il, du roman moderne dans l’océan Indien.

Corpus :
- RENEL, Charles, Le Décivilisé, Paris, Flammarion, La Première Oeuvre, 1923, 249 p [2e éd. : Éd. Grand Océan, coll. "Le Roman colonial", 1999]
- POIRIER, Louis, Caïn. Aventures des mers exotiques, Paris, Rieder, 1930, 243 p.
- D’ESME, Jean, Epaves australes , Paris, Edition de la Nouvelle Critique, 1932, 246 p.
- MALLET, Robert, Région inhabitée, Paris, Gallimard, NRF, 1964, 190 p. [2e éd. : Gallimard, 1991]

[Lire le développement in Nivoelisoa Galibert : Préface du roman Le Décivilisé de Charles Renel, La Réunion, Éditions Grand Océan, coll. Le Roman colonial, 1999, p. 7-16.]



Cultures citadines et esthétique de la réception : le cas du roman malgache Za de Raharimanana (2008)

Par Nivoelisoa GALIBERT
N.B. Communication orale
Version écrite à paraître en 2009 (Université Paris-Diderot / Sedet)

Raharimanana à Ouessant
© D.G. 2008

Corpus : Raharimanana, Za. Roman, Paris, Philippe Rey, 2008, 301 p

Extrait de Za (NB : abréviation familière de Izaho :« je », « moi »)
Za regarde l’Anze. Il me sourit en décirant la pazy. Des Rien-que-sairs rentrent bientôt. Ils ont élu existence dans la soumission. […] Za suis fatigué (132).

Né à Tananarive en 1967, Raharimanana vit en France depuis 1989 où il mène de front carrière de professeur de lettres (jusqu’en 2002), journalisme, édition critique et création littéraire bilingue. En plus des contributions à des collectifs, cette création compte dix ouvrages publiés dont les derniers, parus cette année 2008, sont le roman en français Za chez Philippe Rey à Paris et un recueil de poèmes en malgache, Tsiaron’ny nofo aux éditions parisiano-réunionnaises K’A d’André Robèr. Raharimanana se fait distinguer très tôt par plusieurs prix littéraires dont, en 1989, le Prix de la meilleure nouvelle de RFI, assorti d’une bourse qui lui permet de partir en France. Mais il se fait aussi remarquer par plusieurs interdictions notoires, tant sur le plan littéraire que politique. Ainsi, celle d’une de ses pièces, Le Prophète et le Président, la même année 1989 à Antananarivo pour le propos subversif qu’il y développe contre la Deuxième République. Cette pièce sera plus tard mise en ondes sur RFI et mise en scène dans plusieurs pays d’Afrique, en Avignon, à Paris, aux États-Unis. L’interdiction frappe également, en 2008, un droit de réponse dans Le Monde à un article de Philippe Bernard sur le collectif L’Afrique répond à Sarkozy. Pendant ce temps, Raharimanana revient régulièrement à Antananarivo, tout dernièrement pour présenter Za, l’adaptation à la scène de Madagascar 1947 et pour animer des ateliers d’écriture au centre culturel français.

L’observation de ce parcours convoque trois types de questionnement : – Énumérer ces lieux de la culture raharimananienne ne revient-il pas à s’interroger sur les frontières de la diaspora inférée par la résidence de l’écrivain malgache à Paris ? – La provocation linguistique, qui frappe le lecteur à la première lecture du roman, ne convoque-t-elle pas la problématique de l’horizon d’attente des écrivains de la diaspora postcoloniale inspirée par le concept de nomadisme intellectuel selon Jackie Assayag et Véronique Beneï, précédés de loin par la New Comparative Literature de Gayatri Spivak ? Un tel nomadisme obligerait en effet l’auteur postcolonial à toujours garder le sens – en l’occurrence l’outrance du monde et les maux de la ville – mais en altérant la forme.
- Dans cette altération obligée de la forme, la jubilation linguistique constitue-t-elle un nouveau registre chez Raharimanana ? Toutes ses créations antérieures n’avaient-elles pas déjà un point commun, à savoir la poésie, dans cette collusion entre d’une part l’extrême violence de la parole et d’autre part les histoires belles et vraies, injustes et folles – collusion digne de Prévert, poète corrosif, artiste à la fois engagé et qui se veut libre ?
Pour tenter de répondre à cette problématique des frontières, mon propos va s’articuler autour de trois axes :
1. les frontières de la diaspora
2. la forge citadine des mots ou le dire du présent interstitiel
3. les poètes et la ville ou l’affiliation d’un désenchantement universel

I. L’ORÉE DE LA DIASPORA

[...]

II. LE DIRE DU PRÉSENT CITADIN

[...]

III. LES POÈTES ET LA VILLE : UNE AFFILIATION DU DÉSENCHANTEMENT

Si la poésie se définit comme dire de la révélation, de l’émotion, de la musique et de la vie, les créations antérieures de Raharimanana sont déjà poétiques, à déguster avec l’esprit, sans peur de la destruction. La détresse de la ville malgache dans Za tient son originalité d’une écriture qui se forge dans une double oralité, à la fois héritage traditionnel et influence contemporaine. Si l’édition est en crise, paradoxalement, Za s’inscrit dans une « écriture début de siècle » qui se prête à toutes les témérités éditoriales. En effet, là où, dans toutes les autres industries, une baisse de la demande a pour conséquence une baisse de l’offre, dans le secteur du livre, les découvreurs veulent multiplier leurs chances de capter des bénéfices. Pour cela, il est important de ne pas figurer dans les hypermarchés : là, les éditeurs sont obligés de produire une littérature de consommation périssable (quick books) ou apparentée à la société du spectacle (livres de célébrités). Le principal intérêt de Za réside dans le fait qu’il présente comme une gageure tout projet d’arrêter le critère de ce qui est littéraire et de ce qui ne l’est pas. L’enjeu de la marchandisation est anti-littéraire : c’est la facilité de lecture à laquelle Za n’accède pas, privé de l’aide du temps et des autres titres du catalogue, Philippe Rey n’ayant fait son entrée dans le champ qu’en 2003.
Toutefois, dans le moment de vacillement imposé au lecteur, il appartient à la critique de faire le double travail de désignation et de recomposition du produit.
Une première lecture de Za situe le roman dans la lignée des fantasmagories parisiennes (chez Eugène Sue, chez Émile Zola) et londoniennes (chez Charles Dickens) du XIXe siècle, puis dans celle de la flânerie surréaliste (dans Nadja, dans Le Paysan de Paris) qui a contribué à la lisibilité de la grande ville européenne. Néanmoins, les années 1990 et 2000 ont vu s’accroître en France un intérêt général pour la condition migrante dont témoignent la manifestation culturelle “Étranger chez soi”, organisée par l’Afro-Américaine Toni Morrison en 2006 au musée du Louvre et les récents Goncourt franco-afghan et Renaudot guinéen (2008). Envahissant de plus en plus le centre-ville, situés à la croisée de plusieurs territoires géographiques et intellectuels, les écrivains exogènes occupent une place privilégiée qui leur permet de refaçonner des identités nationales et de reformuler les canons littéraires. C’est cette modification progressive des relations entre centre et périphérie dans un contexte mondialisé qui influence favorablement l’accès des créateurs comme Raharimanana à la publication.
La deuxième lecture révèle que le pleurer-rire ne constitue plus désormais une captatio benevolentiae du roman. Le rire aurait cessé d’être subversif selon le Magazine littéraire de juillet-août 2008, il est désormais niveleur. Dès lors, la poésie des villes permet de glisser de l’ésotérisme apparent de Za vers son contraire : l’exotérisme. Certes, une des clés du tissage sonore dans cette poésie, la prévalence de l’oralité, relève de l’identité malgache. Mais tout bien observé, Za livre un dire qui pourrait se déclamer sur le tempo du slam, génération contemporaine qui combat le désenchantement de la ville. La problématique de la réception qui sous-tend cette littérature rejoint en effet la réflexion pluridisciplinaire sur l’«enchantement » et le « désenchantement » vis-à-vis de la ville, développée notamment par l’équipe de Jean-Claude Seguin en 2007.
Phénomène d’hybridation ou de montage hétérogène, le texte déroutant est dans les faits un texte dérouté – dérouté du roman pour accomplir une volonté d’affranchissement sans limites. De là, une autre clé de lecture, la transgénéricité. Ce concept – étayé par la formule « le genre de travers » – repose de fait sur cette expérience de la traverse. « Passage, croisement, interférence, intersection, télescopage, les termes abondent qui pourraient efficacement décrire ces phénomènes […] rhéto-poétiques qui font de l’œuvre littéraire à la fois une traversée des genres et un espace traversé par les genres », précisent Dominique Moncond’huy et Henri Scepi.
À travers Za s’est déployée une stratégie de l’égarement et du brouillage, stratégie de l’inclassable héritée des surréalistes. Notamment, l’Aragon du poème intitulé Roman inachevé (1956) brave résolument les classifications courantes. La bravade, c’est là la tonalité générale de la poésie des villes, de Rimbaud à Grand Cops Malade en passant par Prévert.
Je m’arrête sur
- Rimbaud entre 1873 et 1876 :
Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne […]. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression […] je vois des spectres nouveaux […] […] la Mort sans pleurs, […] un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

- Prévert en 1966 :

Je vous salis ma rue et je m’en excuse
un homme-sandwich m’a donné un prospectus
de l’Armée du Salut
je l’ai jeté
et il est là tout froissé
dans votre ruisseau […]
Je vous salis ma rue pleine de grâce
l’éboueur est avec nous.

- Je finirais volontiers en slamant avec Grand Corps malade en 2008 :

Le bitume est un shaker où tous les passants se mélangent Je ressens ça à chaque heure et jusqu’au bout de mes phalanges.

- Mais dans cette liste de citadins désenchantés, il manquerait un Raharimanana (2008) : Za ne bouze pas dans mon linceul. Za comprend tout à fait maintenant que Za n’ira nullement me fracasser sur les murs d’ombres qui m’ouvriront à l’ailleurs tant espéré. Espérance. Esparance de merdra. Espurulence. Pulvérulence des envies. À mon fils.
À l’éclat de ma vie […]

Le plus important est la sentence déroutée de Rémy de Gourmont qui écrivait dès 1899 : « Au fond, il n’y a qu’un genre : le poème ».

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Si j’étais écrivain, je me baptiserais Lîle

… OU LENFANT

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© D.G. 2006

… et j’écrirais :

« Non loin de moi, Pont-Aven : Bonjour M. Gauguin !!
Mon rêve resté à l’état de rêve : mettre en mots ou en petites touches pastel impressionnistes une de mes îles cerclées de lagon. Sur ce tableau, laisser siffler les aiguilles du filao qui rend souple prudent avisé réfléchi, et imaginer la houle grondant sur les coraux entre deux rires chanceux d’enfants. »

Nivoelisoa Galibert



COMMENTAIRE DE L’AUBE EN MARAUDE DE NIVOELISOA GALIBERT PAR RAHARIMANANA, ECRIVAIN

Aube en maraude. Soties (Photo de couverture originale)

© D.G. 2000 (Paul Bloas, peinture fragile in situ, Rue Colbert, Diego-Suarez)

L’Aube en maraude. Soties
ou quand les glaneurs pleurent de rire
Par RAHARIMANANA, écrivain

Paru dans Les Nouvelles le 1e avril 2005

Depuis un certain temps déjà, Nivoelisoa Galibert tournait autour de l’objet littérature. On ne la connaissait d’ailleurs que sous cet angle. Maître de conférences à l’Université d’Antananarivo, à la Fac des lettres, Etudes Françaises, voici qu’elle chamboula tout dans le Département, se mit en tête de verser les étudiants dans le bain du théâtre. Et comme si ce n’était pas suffisant, traqua les talents, les poètes, organisa des rencontres entre eux. Normal dirions-nous ? Très peu appréciée par ces dames des Etudes Françaises qui n’oublièrent pas qu’avant d’être enseignantes et passeuses de la culture française, elles étaient avant tout Grandes Dames de la Société Malgache (G.D.S.M). Droit de séniorité oblige, il leur était intolérable de côtoyer une si toute jeune enseignante ignorant la hiérarchie et pensant lever parmi ses étudiants quelques Rabearivelo en herbes ! On ne lui pardonnera pas d’avoir contribué par l’ASCUT à dévoiler les textes en musique des Salala et Johary, ou l’humour d’un Gottlieb, ni surtout d’avoir mis en avant les auteurs tels que David Jaomanoro, Jean Claude Fota, ou votre serviteur Raharimanana. D’ailleurs les G.D.S.M ne soutenaient-elles pas que cette nouvelle littérature était bien trop pornographique ? Tellement loin de l’identité malgache ? Mais quelle identité ? Je n’avais pas bien compris à l’époque pourquoi une de mes nouvelles avait été estampillée ainsi dans les couloirs des Etudes Françaises, le personnage principal étant un lépreux – un lépreux pornographe ? J’avoue que maintenant l’image me tente énormément – merci les G.D.S.M. On retrouvera plus tard Nivoelisoa Galibert à l’Université du Nord (Antsiranana). A peine installée, la voici déjà sur l’île caillou Réunion, université toujours. Qui s’étonnera de la retrouver à Paris ? Mais que diantre fait-elle dans un Institut catholique ? Elle, fille d’une famille bourgeoise et protestante – légèrement puritaine, sinon plus ? Connue pour ses conférences autour de la littérature du voyage, la voici qui franchit la passe à son tour. De la critique à l’écriture, il n’y a que l’œil du voyageur qui change : voyageur externe qu’est le critique, voyageur interne qu’est l’écrivain…

La tentation est grande de faire le parallèle entre la vie de la narratrice et de l’auteure. Mais allons pendre la tentation à son arbre et ne gardons comme l’auteure que la langue venimeuse pour voyager à travers ce roman, à travers ce récit, cet écoulement de paroles – mais quel est exactement cet objet qu’est L’aube en maraude ? Une sotie, ou plutôt des soties affirme l’auteur. Mais faisons comme tout bon étudiant buvant la parole sacrée des G.D. S.M, un livre publié est d’abord un recueil de poèmes –le peuple malgache étant poète de nature ; un roman ensuite ; un recueil de nouvelles en troisième lieu – genre de chauffe pour aller à l’échelon supérieur ; un récit sinon – biographique, il va de soi ! ou enfin pour finir un essai –qui propulsera l’auteur au même niveau que le grand Foucault ou autres esprits vénérés et vénérables. Mais des soties ? Le mot est quelque peu désuet. Dans notre politesse infinie, nous nous garderons de formuler à haute voix l’idée de sottises qui s’est greffée immédiatement dans nos dignes têtes. Dame ! Auteur fait sérieux selon la légende des G.D. S.M ! Les sottises s’envolent, l’écriture demeure ! Devisons avec l’auteure – champagne à la main pour saluer la sortie de cet ouvrage important, sans avouer notre stupéfaction colossale et sottisale ; et partons sur la pointe des pieds consulter le Petit Robert qui paresse dans la cuisine de notre hôte – juste en dessous du petit mortier servant à piler les pili-pili et autres sossotements (pour encaisser les coups et les sons du pilon, il n’y a pas meilleur qu’un dictionnaire, je vous assure, de plus, on peut de temps en temps arracher une page pour alimenter le feu du fatapera…). Soties donc : farce de caractère satirique jouée par des acteurs en costumes de bouffon, représentant différents personnages d’un imaginaire « peuple sot ».

Un peuple sot, donc d’un pays imaginaire ! S’agit-il des Malgaches ? Un peuple sot ? Non ! On connaît trop la sagesse de ce peuple, l’héritage légué par ses ancêtres ! D’ailleurs, notre petit Robert précise qu’il s’agit d’un pays imaginaire. Nous pouvons donc respirer. Madagascar existe bel et bien. Suivons plutôt les aventures de ces sots de Bena-Bena, habitants de l’île Beno-Beno qui n’existe pas ! Le décor est planté. La farce est lancée. Un régal. La langue de la narratrice, pour commencer, s’avère être complètement hallucinante : « Dans ma brassée de francisceas, mauve blanc fuchsia, trois couleurs sur chaque branche et pour la chambre 003. C’est là qu’il repose, BLR. Plus olivâtre encore que lorsque nous avons traversé le tarmac pour rejoindre l’ambulance du CHD Félix Guyon. Il n’était d’ailleurs pas le seul à avoir besoin d’être sérieusement réconforté. Les deux autres étaient seulement un peu moins atteints. Ce qui signifie qu’au lieu de l’odieuse strangulation sigmoïdienne improprement nommée occlusion intestinale, ils avaient plus simplement acquis le déhanchement disgracieux et précipité de ces gens anormalement heureux de retrouver leur chez soi ». Narratrice qui, tout en jouissant du statut envié et fort sage de l’enseignant universitaire, fait montre d’une naïveté sans pareille : elle n’en revient toujours pas de raconter son histoire, celle de la perte d’un de ses projets accaparé par un groupe non identifiable aux visages nobiliaires et vaguement institutionnels. Ce projet ? La commémoration des 180 ans de l’alphabet latin dans son pays anciennement non-civilisé du Beno-Beno. Et qu’est devenu ce projet ? La narratrice nous embarque pour ce faire dans un long voyage dans l’histoire et la mémoire de ce pays. Il faut du souffle pour suivre l’auteure – pardon, la narratrice, il faut se laisser aller, goûter à toutes ces soties qui se succèdent au fil des pages. Première héroïne de ces soties, la narratrice elle-même qui se prête à la farce :
« Lors de ce congrès donc, pour illustrer méthodiquement son propos, dans un mouvement gracieux nonchalant charismatique de ses dreadlocks, ce compatriote, Toni Rysso, me demanda depuis la tribune des orateurs, à moi qui étais son amie rose anémone violette pensée fuchsia orchidée, de me lever. Que l’assistance pût admirer la réincarnation de l’esclavagiste bena-bena issu du Centre et qui jadis poursuivait sur les rivages les compatriotes en quête d’une eau bleue pour les vendre aux négriers blancs voici 150 ans encore. Par amitié et pour garder le sens de l’humour, noir, du fond de la salle je m’élevai à ce statut inattendu d’esclavagiste. Je tournai la face de gauche et de droite, la lustrant d’un sourire qui me bridât les yeux encore plus fendu et m’éclairât cette face encore plus olivâtre et me lissât les cheveux encore plus droit. Oui-da ! Me voilà adoubée esclavagiste bena-bena ».
Perdue, lasse et admirative à la fois des immenses soties de son pays, la narratrice nous entraîne dans son errance, du Caillou Réunion à Madrid, de Paris à Garches les Gonesses ! Une errance sous le signe des institutions tels que l’OUF ou l’ACAC (ne me demandez pas ce que cela signifie, je ne saurai trop comment vous l’expliquer…). Les mots n’ont plus d’enracinement, ils s’échappent tels des notes de musiques qu’on ne peut comprendre immédiatement mais qui vous transportent loin. A chaque page, l’on se demande qui de la narratrice ou des mots commandent l’écriture de ce livre : « car je suis altogyre férue de protase en perpétuelle lévitation et après tout j’ai le droit de déconstruire votre expression toute faite ». A l’instar de ces enfants envoyés la première fois à l’école et qui lors de la récréation retournèrent dans les champs et les cours maternels – franchement maternels de la maison, la narratrice n’a-t-elle pas inhalé trop de mots ou de concepts peu recommandables pour son esprit sous-développé de Bena-Bena ?
« 180 ans c’est peu, parce que l’autochtone de ces entreprises n’est pas encore sevré de l’implicite des sociétés holistes… »
Livre de l’errance au pays des Bena-bena, L’aube en maraude nous rappelle furieusement la situation d’un autre pays où les enseignants-chercheurs sont priés d’aller se balader ailleurs que dans les rues. Pauvres, dotés de peu de moyens pour mener leurs recherches, ils sont amenés à prendre patrie, fratrie, et même amitiés ailleurs. Notre narratrice choisit ainsi le pays de la Francophonie et stupeur ! C’est également un autre pays où les soties ont place d’honneur et privilèges ! Des personnages défilent, des coopérants en quête du complexe du KIR, se posant mille questions sur les « ceinture de sécurité. Rouge latérite ».

Mais L’aube en maraude est également une histoire d’amour. De celle de Lisa, la narratrice, et de BLR, autre habitant du pays des OUF, des CRI, UPSPIV, SCAC, LRL ou FLUCG : « Ma ville, je t’aime, je t’aime, si tu savais comme je t’aime, pour tes mains que je n’ose regarder soyeuses, pour tes failles que je saurai profondes, pour tes bleus que je frôlerai douloureux. La joie rôdeuse vient de nulle part et de partout. La berline repart, frémissant de tout son châssis, ma jambe contre la sienne. Je détache vivement ce membre ardent. Je veux échapper à ce brasier qui n’en finit pas de crépiter. Lui aussi est frappé du même réflexe. Sur le pare-brise devant nous, la fine pluie se piquette de petites fleurs jaunes et saumonées ». La gravité vient fine s’insinuer dans ces soties. Sous la profusion des mots et l’apparente désinvolture des propos transparaît l’urgence, le cri, un rire qui s’abrite sous l’absurde pour ne pas verser dans les pleurs.
L’aube en maraude est un événement dans la mesure où jamais un écrivain dans la littérature malgache n’a adopté un tel rire…

Paris, 20 mars 2005


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