« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Papygérard : complicité filiale pour vos 82 ans virtuels
6 juin, 2009, 18:18
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© D.G. 2009

Gérard Galibert (06/06/1927-06/06/2009) (DCD le 06/05/2008)

Je suis si heureuse de vous avoir connu.

J’aurais pu ne croiser que vos écrits universitaires sur la montagne alpine, la télédétection en géographie. Vous n’étiez pas littéraire, disiez-vous. Et pourtant, toute cette science de la terre, n’était-ce pas une façon poétique d’approcher la vie ?

La terre qui amasse les vivants invisibles et entoure les vivants visibles…

Bon anniversaire, Papygérard.

Votre belle-fille Nivoelisoa. « Ma fille », disiez-vous encore.



FELANIAINA, FAIS LA NANA

Par Nivoelisoa Galibert

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© N.G. 2006

Felaniaina Pétale-de-Vie a guetté la pluie toute la journée.
Le directeur babtou du Ccf Centre culturel français lui a fait un jour l’intéressante remarque qu’il n’est pas logique qu’une jeune femme qui a fait des études en France ne songe pas à sortir les plantes vertes de son bureau quand il pleut. Qu’elles se rafraîchissent un peu, sacrebleu !
Ben non scrogneugneu ! Ici en Malgachie, les plantes elles font ce qu’elles veulent partout dans la cour on ne les garde pas à l’intérieur ni d’ailleurs le chat ni le chien ni la tortue ni le tanrec ni le cardinal ni le canari ni l’indri ni le marsupilami.
[...]
Qu’il fait bon regarder la pluie fouetter ces Babtoues qui se précipitent à la bibliothèque mettre la main sur le dernier Nothomb.
No tombes. Des zombies… Quoi faire d’autre sous les tropiques quand on est épouse de diplomate.
- Ho ! Fais-la-nana, à ton poste !
Felaniaina. Mais que c’est compliqué le malgache ! Nous au Ccf, nous disons tous Fais-la-nana.



In memoriam : complicité filiale 06/05/08 – 06/05/09
5 juin, 2009, 18:29
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Papygérard
© N.G. 2006

Éloge par Didier et Nivoelisoa Galibert

Pour Papygérard
6 juin 1927- 6 mai 2008

Nous sommes rassemblés autour de l’homme qui nous a quittés, Gérard Galibert, Papygérard, que mille et une paroles, mille et un objets rappelleront toujours à notre souvenir, dans ces lieux où il a tissé les liens de sa nombreuse descendance. Là-bas, rue des Narcisses ou ici, sur cette terre des Pailhès à laquelle il tenait tant, puisque dix jours encore avant qu’il ne s’éteigne, il était venu ici comme pour un ultime au revoir.

 Nous saluons le patriarche qu’il était devenu, observant avec sagesse et patience le « bari-barau » de cette nombreuse famille éparpillée et surtout rassemblée autour de Mamyvette et de lui-même. Rassemblée le temps d’un repas ou deux, certes, mais dans de vrais moments de plaisir familial. Des moments que nous provoquions, puisque c’était là que nous nous retrouvions les uns les autres, après des mois sans nous voir, parfois même des années, quand des milliers de kilomètres nous séparaient.

 De Papygérard, nous voulons d’abord retenir cet homme plein d’affection et qui avait conquis sur lui-même une faculté d’écoute exceptionnelle. Sans qu’il ait l’air d’y toucher, rien ne lui échappait des conversations qui se croisaient. Et quand nous le croyions perdu dans des pensées personnelles, le voilà qui levait son regard vif, et, d’une voix égale, ponctuait le bruyant échange familial d’une remarque brève et jamais anodine. C’était cet homme qui se levait lentement au milieu de notre verbiage, son inséparable Nikkon autour du cou, et faisait un portrait ici, un autre là. Portrait de groupe, portrait d’individu, on ne savait jamais quand ils avaient été faits et on les voyait rarement, mais ils étaient faits avec l’œil du professionnel aguerri, apte à capter de loin le détail porteur de sens. Car Papygérard ne perdait de vue aucune de ses ouailles, épouse, sœur, fils, belles-filles, petits-enfants… Faisant équipe avec sa sœur Monique et avec notre mère et grand-mère, il colmatait nos lacunes pour conter les histoires de famille, mémoire vivante et souvent facétieuse.

 Papygérard, c’étaient ces réunions conviviales, mais aussi des tête-à-tête passionnants. Technicien et ingénieur avec les uns, géographe et historien avec les autres, littéraire avec d’autres encore. En tout cas, il nous gratifiait de conversations personnalisées, où la petite anecdote faisait toujours sens dans les purs moments de mélancolie. Je le cite : « Paul Valéry avait dépassé l’âge de 60 ans quand il a accédé directement au Collège de France après avoir été toute sa vie employé de bureau au Ministère des Finances à Paris ! ». Il nous livrait ce qu’il savait, mais il apprenait aussi volontiers ce que nous lui rapportions de nos voyages respectifs : « Je ne connaissais pas ce mot », reconnaissait-il sans forfanterie, et lui, le savant géographe au savoir déconcertant, il apprenait encore comme un écolier le vocabulaire spécifique des générations successives. Et quand nous étions repartis au loin, il écoutait avec attention bruire avec fracas, ou plus modérément, les événements de nos vies respectives. Il avait alors la bonté de dévoiler aux uns et aux autres leur propre force quand, grands ou petits, ils rataient une marche ou paraissaient hésiter. Cela nous est arrivé à presque tous, et jamais il n’en a tenu rigueur à personne. Jamais de reproche, mais plutôt la tolérance de l’homme qui avait peu à peu compris pour lui-même les leçons de la vie et qui comprenait la vie des autres. Mieux, il les rappelait avec efficacité à l’ordre pratique des choses pour repartir d’un bon pied. Il a ainsi géré avec générosité son petit monde éparpillé au loin, avec la sagesse aussi de celui qui a arpenté tant d’espaces et expérimenté tant de tempéraments. Les horizons du Sahara et du Spitzberg avaient comblé son goût de la lumière et de l’immensité. De ses années indonésiennes, à Djakarta, il avait rapporté le goût et le savoir de la différence culturelle, l’importance du respect de l’autre dans des recoins souvent insoupçonnables. Aux Pailhès, à Toulouse, à La Réunion dans l’océan Indien, les notes scientifiques qu’il publiait voici quelques mois encore l’associaient de loin à la communauté des chercheurs.

 Le voici donc tout de bleu et de blanc vêtu, assis avec son GPS surdimensionné près de sa canne, devant le treillis des rosiers des Pailhès. Un homme haut en couleurs, quelquefois excessif dans ses paroles mais jamais dans ses actes et dans ses décisions.

 Nous ne l’entendrons plus dire « ce petit » ou « mon petit », en parlant de ses fils, devenus pourtant pères de famille et grands voyageurs à leur tour. Nous ne recevrons plus de petits post-scriptum, tels que : « J’ai dû changer trois fois de rollers… Veuillez excuser les changements de couleur d’encre et de largeur de trait ». Mais nous conservons le timbre de la voix professorale annonçant invariablement au téléphone : « Gérard Galibert ».

 Comme le dit Mamyvette : « De manière différente, certes, tous, nous avions quelque chose à partager avec lui ».

 Nous lui souhaitons, selon ses propres termes, « toutes sortes de bonnes choses » et nous l’embrassons très fort là où il est désormais.

 Proches ou amis sont venus parfois de loin : qu’ils en soient remerciés. Aujourd’hui, croyants ou incroyants, nous lui disons tous : « Repose – reposez – en paix ».

 Le Bez, le 9 mai 2008



Haïku, aiko, l’art de la rupture

Par Nivoelisoa Galibert

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© N.G. 2006

Extrait de Des mots pour langes

[...]

Dans l’appartement comme vide, une alliance posée sur la table à manger et ces quelques mots non datés : Toutes ces absences, ces voyages dont je ne fais pas partie, ton esprit dans l’au-delà fixant un point que je ne peux voir… Je préfère m’en aller en quête d’herbe verte. Notre petit est grand (l’oxymore n’est pourtant pas ton fort, Aiko Ma-Vie).

Lisa ne pleure pas. Elle balaie devant sa porte. Faire des aéroports autant de résidences secondaires. Et en voyage, se contenter d’émettre des messages à multiples coquilles glanées sur un clavier, formules figées Bâ betsaka mille-bisous à peine lisibles tant les doigts sont gourds du pianotage au quotidien… Et l’esprit de renouvellement ? Jamais plus Lisa n’avait essayé de le surprendre. L’ennui est le pire ennemi du mariage, avait pourtant averti Mam’. Et lui s’en est allé, désabusé, en quête de nouveaux rivages.

Lisa ne pleure pas. Lisa sait très bien que l’herbe verte a été broutée depuis longtemps… Pas si loin d’elle, allant vers le nord, un couple de cailles fortunées.
Elles lui donnent des regrets d’amour.



Vazaha very : Le « décivilisé » de Charles Renel (1923) à Robert Mallet (1964)

La fausse énigme du Vazaha very
Le « décivilisé » de C. Renel à R. Mallet

DÉCIVILISÉS
© N.G. 2006

RÉSUMÉ

Avertissement : est « décivilisé » le personnage romanesque qui renonce à sa culture occidentale d’origine pour épouser les us et coutumes de Madagascar, ici terre d’accueil. Le néologisme de « décivilisation » est ainsi à manier avec précaution : elle supposerait qu’il n’est de civilisation qu’occidentale. La réflexion sur ce sujet peut aussi être enclenchée à partir du roman Les Civilisés de Claude Farrère (1905) portant sur l’Indochine.

Le cycle de la décivilisation présente une particularité parmi les littératures francophones de l’océan Indien : il s’agit de littérature française, écrite en français par des Français qui ont porté un regard scrutateur sur l’autre. Or, bien que l’entreprise de la « décivilisation » vise la fusion avec l’autre, le rapport avec l’environnement réel de ce dernier est le plus souvent stéréotypé, quand il n’est pas simplement occulté par le même qui surgit toujours comme valeur en dernier ressort.
De ce fait, ici, l’interculturalité se joue entre deux seuls éléments : d’une part, la culture de l’auteur/observateur et d’autre part, celle du lecteur/objet observé, en l’occurrence aujourd’hui l’enseignant originaire de l’océan Indien. On est alors en devoir de s’interroger sur les effets de sens de cette littérature de la décivilisation. Mais avec le recul du critique confronté à un objet historiquement daté.
C’est pourquoi, une fois étudiée la place/absence de l’autre dans le roman de la décivilisation, le recours à l’histoire littéraire et à ses techniques d’investigation permettra de poser les jalons de quelques axes de réflexion qui aideront le lecteur à replacer ce type de roman dans le cadre qui doit lui être dévolu :
- une réflexion sur les conditions d’émergence d’un mythe, notamment dans le cadre très vaste et protéiforme de l’exotisme (cf. les motifs, dont l’appropriation de l’espace et la renonciation comme dénouement)
- une réflexion sur le flou des frontières entre les sous-genres narratifs dans cette littérature : roman exotique, roman colonial, récit de voyage, récit utopique ou roman de la décivilisation ?
- une réflexion générale sur la liminarité selon V. Turner (1969 ;1990), passant par le thème de la décivilisation : déplacement du roman colonial au roman de l’errance et de l’inadaptation au monde (l’expression malgache Vazaha very signifie « le Blanc égaré »). Errance et inadaptation caractéristiques, semble-t-il, du roman moderne dans l’océan Indien.

Corpus :
- RENEL, Charles, Le Décivilisé, Paris, Flammarion, La Première Oeuvre, 1923, 249 p [2e éd. : Éd. Grand Océan, coll. "Le Roman colonial", 1999]
- POIRIER, Louis, Caïn. Aventures des mers exotiques, Paris, Rieder, 1930, 243 p.
- D’ESME, Jean, Epaves australes , Paris, Edition de la Nouvelle Critique, 1932, 246 p.
- MALLET, Robert, Région inhabitée, Paris, Gallimard, NRF, 1964, 190 p. [2e éd. : Gallimard, 1991]

[Lire le développement in Nivoelisoa Galibert : Préface du roman Le Décivilisé de Charles Renel, La Réunion, Éditions Grand Océan, coll. Le Roman colonial, 1999, p. 7-16.]



Le silence malgache (extraits)

Par Nivoelisoa GALIBERT

Tombe anonyme
© NG 2001

Extraits de « Le silence malgache », in Jean-Luc Raharimanana, éd., La Littérature malgache, Interculturel Francophonies 1, Lecce, Argo, juin-juillet 2001, p. 87-103

HISTOIRE LITTÉRATURE ET SOCIÉTÉ
LE SILENCE MALGACHE

[À la mémoire des Mahery fo (héros) de 1947]

Comment expliquer le silence des écrivains malgaches face à Psychologie de la colonisation d’Octave Mannoni, quand le discours des intellectuels dans les années 1950 se prêtait aux réactions d’un Frantz Fanon ou d’un Aimé Césaire ? Le silence malgache nous intrigue d’autant plus que la littérature de Madagascar aujourd’hui encore semble se taire au regard des autres. D’une part, l’indigence du champ littéraire national autorise de plus en plus de place à une doxa, celle de la bourgeoisie tananarivienne. D’autre part, l’on voit se déplacer hors des frontières malgaches l’avant-garde littéraire.

Le danger d’un tel choix du « silence » est la mort lente de cette littérature nationale, faute d’interroger régulièrement de nouvelles écritures. Mort lente aussi, parce qu’elle favorise de plus en plus le retour à la dépendance vis-à-vis d’institutions littéraires étrangères. Et pendant ce temps, parce que la place semble à prendre, la vieille littérature coloniale française ressuscite, menaçant de plus en plus de dominer le champ littéraire malgache…

LES INTELLECTUELS EN 1950
OU LE SILENCE INEXPLIQUÉ

[...]

LA PAROLE AUX MALGACHES :
LE CHOIX DU SILENCE ?

[...]

LE SILENCE DE LA DÉPENDANCE.
ESSAI D’EXPLICATION

[...]

Ceci dit, on pourrait établir un parallèle entre ce discours littéraire et le discours social contemporain. Tous les fantasmes archaïques, toutes les constructions imaginables sur une base binaire (« eux/nous » gommant le concept de l’ »entre ») reviennent avec force dans les relations du centre et de la périphérie : le multiculturalisme est systématiquement opposé au modèle laïc et républicain. Et l’on observe alors ce que les sociologues de l’ethnicité appellent la « logique de la substantialisation » : ce ne sont pas les traits qui constituent l’identité, disent-ils, mais bien le contraire.

CONCLUSION

Tout cela mis en perspective montre que nous nous situons à un moment capital de l’histoire littéraire malgache où la vocation du silence peut piéger la littérature. Nous avons raté un tournant et perdu une occasion de prendre la parole en 1950 dans le concert des intellectuels modernes, lorsque paraissait Psychologie de la colonisation… Aujourd’hui, le danger semble plus grave : faute de proposer aux écrivains de vrais possibles, qui ne soient pas une menace pour l’autonomie de la création, le champ du pouvoir national pour l’instant non seulement étouffe l’écho sonore qui garantit la vie de toute nation, mais aussi favorise la rareté du plaisir esthétique, et peut-être la mort de l’œuvre d’art…

["Tous les sujets deviennent bons par le mérite de l'auteur", (E. Delacroix)]



Cultures citadines et esthétique de la réception : le cas du roman malgache Za de Raharimanana (2008)

Par Nivoelisoa GALIBERT
N.B. Communication orale
Version écrite à paraître en 2009 (Université Paris-Diderot / Sedet)

Raharimanana à Ouessant
© D.G. 2008

Corpus : Raharimanana, Za. Roman, Paris, Philippe Rey, 2008, 301 p

Extrait de Za (NB : abréviation familière de Izaho :« je », « moi »)
Za regarde l’Anze. Il me sourit en décirant la pazy. Des Rien-que-sairs rentrent bientôt. Ils ont élu existence dans la soumission. […] Za suis fatigué (132).

Né à Tananarive en 1967, Raharimanana vit en France depuis 1989 où il mène de front carrière de professeur de lettres (jusqu’en 2002), journalisme, édition critique et création littéraire bilingue. En plus des contributions à des collectifs, cette création compte dix ouvrages publiés dont les derniers, parus cette année 2008, sont le roman en français Za chez Philippe Rey à Paris et un recueil de poèmes en malgache, Tsiaron’ny nofo aux éditions parisiano-réunionnaises K’A d’André Robèr. Raharimanana se fait distinguer très tôt par plusieurs prix littéraires dont, en 1989, le Prix de la meilleure nouvelle de RFI, assorti d’une bourse qui lui permet de partir en France. Mais il se fait aussi remarquer par plusieurs interdictions notoires, tant sur le plan littéraire que politique. Ainsi, celle d’une de ses pièces, Le Prophète et le Président, la même année 1989 à Antananarivo pour le propos subversif qu’il y développe contre la Deuxième République. Cette pièce sera plus tard mise en ondes sur RFI et mise en scène dans plusieurs pays d’Afrique, en Avignon, à Paris, aux États-Unis. L’interdiction frappe également, en 2008, un droit de réponse dans Le Monde à un article de Philippe Bernard sur le collectif L’Afrique répond à Sarkozy. Pendant ce temps, Raharimanana revient régulièrement à Antananarivo, tout dernièrement pour présenter Za, l’adaptation à la scène de Madagascar 1947 et pour animer des ateliers d’écriture au centre culturel français.

L’observation de ce parcours convoque trois types de questionnement : – Énumérer ces lieux de la culture raharimananienne ne revient-il pas à s’interroger sur les frontières de la diaspora inférée par la résidence de l’écrivain malgache à Paris ? – La provocation linguistique, qui frappe le lecteur à la première lecture du roman, ne convoque-t-elle pas la problématique de l’horizon d’attente des écrivains de la diaspora postcoloniale inspirée par le concept de nomadisme intellectuel selon Jackie Assayag et Véronique Beneï, précédés de loin par la New Comparative Literature de Gayatri Spivak ? Un tel nomadisme obligerait en effet l’auteur postcolonial à toujours garder le sens – en l’occurrence l’outrance du monde et les maux de la ville – mais en altérant la forme.
- Dans cette altération obligée de la forme, la jubilation linguistique constitue-t-elle un nouveau registre chez Raharimanana ? Toutes ses créations antérieures n’avaient-elles pas déjà un point commun, à savoir la poésie, dans cette collusion entre d’une part l’extrême violence de la parole et d’autre part les histoires belles et vraies, injustes et folles – collusion digne de Prévert, poète corrosif, artiste à la fois engagé et qui se veut libre ?
Pour tenter de répondre à cette problématique des frontières, mon propos va s’articuler autour de trois axes :
1. les frontières de la diaspora
2. la forge citadine des mots ou le dire du présent interstitiel
3. les poètes et la ville ou l’affiliation d’un désenchantement universel

I. L’ORÉE DE LA DIASPORA

[...]

II. LE DIRE DU PRÉSENT CITADIN

[...]

III. LES POÈTES ET LA VILLE : UNE AFFILIATION DU DÉSENCHANTEMENT

Si la poésie se définit comme dire de la révélation, de l’émotion, de la musique et de la vie, les créations antérieures de Raharimanana sont déjà poétiques, à déguster avec l’esprit, sans peur de la destruction. La détresse de la ville malgache dans Za tient son originalité d’une écriture qui se forge dans une double oralité, à la fois héritage traditionnel et influence contemporaine. Si l’édition est en crise, paradoxalement, Za s’inscrit dans une « écriture début de siècle » qui se prête à toutes les témérités éditoriales. En effet, là où, dans toutes les autres industries, une baisse de la demande a pour conséquence une baisse de l’offre, dans le secteur du livre, les découvreurs veulent multiplier leurs chances de capter des bénéfices. Pour cela, il est important de ne pas figurer dans les hypermarchés : là, les éditeurs sont obligés de produire une littérature de consommation périssable (quick books) ou apparentée à la société du spectacle (livres de célébrités). Le principal intérêt de Za réside dans le fait qu’il présente comme une gageure tout projet d’arrêter le critère de ce qui est littéraire et de ce qui ne l’est pas. L’enjeu de la marchandisation est anti-littéraire : c’est la facilité de lecture à laquelle Za n’accède pas, privé de l’aide du temps et des autres titres du catalogue, Philippe Rey n’ayant fait son entrée dans le champ qu’en 2003.
Toutefois, dans le moment de vacillement imposé au lecteur, il appartient à la critique de faire le double travail de désignation et de recomposition du produit.
Une première lecture de Za situe le roman dans la lignée des fantasmagories parisiennes (chez Eugène Sue, chez Émile Zola) et londoniennes (chez Charles Dickens) du XIXe siècle, puis dans celle de la flânerie surréaliste (dans Nadja, dans Le Paysan de Paris) qui a contribué à la lisibilité de la grande ville européenne. Néanmoins, les années 1990 et 2000 ont vu s’accroître en France un intérêt général pour la condition migrante dont témoignent la manifestation culturelle “Étranger chez soi”, organisée par l’Afro-Américaine Toni Morrison en 2006 au musée du Louvre et les récents Goncourt franco-afghan et Renaudot guinéen (2008). Envahissant de plus en plus le centre-ville, situés à la croisée de plusieurs territoires géographiques et intellectuels, les écrivains exogènes occupent une place privilégiée qui leur permet de refaçonner des identités nationales et de reformuler les canons littéraires. C’est cette modification progressive des relations entre centre et périphérie dans un contexte mondialisé qui influence favorablement l’accès des créateurs comme Raharimanana à la publication.
La deuxième lecture révèle que le pleurer-rire ne constitue plus désormais une captatio benevolentiae du roman. Le rire aurait cessé d’être subversif selon le Magazine littéraire de juillet-août 2008, il est désormais niveleur. Dès lors, la poésie des villes permet de glisser de l’ésotérisme apparent de Za vers son contraire : l’exotérisme. Certes, une des clés du tissage sonore dans cette poésie, la prévalence de l’oralité, relève de l’identité malgache. Mais tout bien observé, Za livre un dire qui pourrait se déclamer sur le tempo du slam, génération contemporaine qui combat le désenchantement de la ville. La problématique de la réception qui sous-tend cette littérature rejoint en effet la réflexion pluridisciplinaire sur l’«enchantement » et le « désenchantement » vis-à-vis de la ville, développée notamment par l’équipe de Jean-Claude Seguin en 2007.
Phénomène d’hybridation ou de montage hétérogène, le texte déroutant est dans les faits un texte dérouté – dérouté du roman pour accomplir une volonté d’affranchissement sans limites. De là, une autre clé de lecture, la transgénéricité. Ce concept – étayé par la formule « le genre de travers » – repose de fait sur cette expérience de la traverse. « Passage, croisement, interférence, intersection, télescopage, les termes abondent qui pourraient efficacement décrire ces phénomènes […] rhéto-poétiques qui font de l’œuvre littéraire à la fois une traversée des genres et un espace traversé par les genres », précisent Dominique Moncond’huy et Henri Scepi.
À travers Za s’est déployée une stratégie de l’égarement et du brouillage, stratégie de l’inclassable héritée des surréalistes. Notamment, l’Aragon du poème intitulé Roman inachevé (1956) brave résolument les classifications courantes. La bravade, c’est là la tonalité générale de la poésie des villes, de Rimbaud à Grand Cops Malade en passant par Prévert.
Je m’arrête sur
- Rimbaud entre 1873 et 1876 :
Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne […]. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression […] je vois des spectres nouveaux […] […] la Mort sans pleurs, […] un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

- Prévert en 1966 :

Je vous salis ma rue et je m’en excuse
un homme-sandwich m’a donné un prospectus
de l’Armée du Salut
je l’ai jeté
et il est là tout froissé
dans votre ruisseau […]
Je vous salis ma rue pleine de grâce
l’éboueur est avec nous.

- Je finirais volontiers en slamant avec Grand Corps malade en 2008 :

Le bitume est un shaker où tous les passants se mélangent Je ressens ça à chaque heure et jusqu’au bout de mes phalanges.

- Mais dans cette liste de citadins désenchantés, il manquerait un Raharimanana (2008) : Za ne bouze pas dans mon linceul. Za comprend tout à fait maintenant que Za n’ira nullement me fracasser sur les murs d’ombres qui m’ouvriront à l’ailleurs tant espéré. Espérance. Esparance de merdra. Espurulence. Pulvérulence des envies. À mon fils.
À l’éclat de ma vie […]

Le plus important est la sentence déroutée de Rémy de Gourmont qui écrivait dès 1899 : « Au fond, il n’y a qu’un genre : le poème ».

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Si j’étais écrivain, je me baptiserais Lîle

… OU LENFANT

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© D.G. 2006

… et j’écrirais :

« Non loin de moi, Pont-Aven : Bonjour M. Gauguin !!
Mon rêve resté à l’état de rêve : mettre en mots ou en petites touches pastel impressionnistes une de mes îles cerclées de lagon. Sur ce tableau, laisser siffler les aiguilles du filao qui rend souple prudent avisé réfléchi, et imaginer la houle grondant sur les coraux entre deux rires chanceux d’enfants. »

Nivoelisoa Galibert



Extrait de « L’Aube en maraude » par Nivoelisoa Galibert

Aube en maraude. Soties
© N.G. 2005

[Un Québécois à Diego]

Pour mon petit dernier, je plaide non coupable. Il n’en a pas moins vécu une coopération curieuse étrange surprenante, pris dans la tourmente d’une dépression collective.

Car Diego Diaz était en ces jours toute retournée. Le maire venait de décréter que huit cents taxis collectifs pour si peu de kilomètres carrossables dans une si petite ville, c’était bien excessif : l’on récompenserait tout Diegolais qui dénoncerait les chauffeurs consommateurs de khat joue gonflée commissures dégoulinantes doigts drogués sur billets bena-bena tout tordus de microbes. Ainsi l’on diminuerait le réseau de ces transporteurs abusifs et avec lui l’usure des chaussées et la diffusion du choléra. Émue par cette nouvelle pourtant bien de chez nous, l’université elle-même eut à s’interroger sur la pertinence d’un tel décret s’attaquant aux bien-aimées 4L au-revoir-la-France fiertés de la ville. Dans cette ambiance de perplexité citoyenne, les remue-méninges déplacèrent l’espace de leurs prises de positions à risques. On en oublia en effet les missions RIL Réseau de l’Ingénierie de la Langue et RUF Riche Unique Fragile de l’OUF, désormais toutes hors champ. On en oublia que les étudiants devaient arriver de toutes les régions du Beno-Beno pour suivre des cours intensifs dans la succession étourdissante des missionnaires venus du Nord.
Le premier arrivait de Montréal, feuille d’érable estampillée discret sur la sacoche de son portable. Il n’avait jamais mis les pieds ni dans le Sud ni au Beno-Beno et encore moins à Diego Diaz. Le taxiste qui l’amena de l’aéroport avait une joue gonflée. Mais faute d’information, il ne put le dénoncer à temps. Il rata ainsi la première occasion de se faire quelques FBNBN sans passer par le change qui vous frappe d’une commission bancaire hors du commun. Comme tout ce que nous faisons d’officiel au Beno-Beno d’ailleurs.
Entre autres menues choses, le Canadien fut un peu surpris de la couleur de sa ceinture de sécurité. Rouge latérite. Devait-il l’utiliser, ne devait-il pas. Manifestement, celle-ci n’avait jamais servi. Et pourtant, même en roulant à dix kilomètres à l’heure sur ce goudron cassé, on n’était jamais à l’abri du coup du lapin. D’ailleurs, personne des usagers de la cité ne semblait attaché. À l’allure où les voitures se croisaient dans les fondrières, il avait bien le temps de s’en apercevoir. Enfin, il demanderait à ce que la ceinture de la voiture de service fût démontée, lavée et vérifiée. La tête emplie de ces trois projets, il se força flegmatique à n’être désespéré ni par les piétons qui débordaient de partout, ni par la viande mouchetée du marché qu’il traversa, et encore moins par les tas de tomates échafaudés dans la boue de l’après-pluie. Il n’eut d’yeux que pour les flamboyants incendiant les rues, les grappes d’enfants en tablier mauves orange ou ciel, cinq à sept dans un pousse-pousse et la bonne humeur des sorties d’écoles. Allait-il se plaire à Diego Diaz, tout cela était tellement différent, à vrai dire il s’attendait à mieux mais ce n’était pas non plus la fin du monde. C’était autre.
Pour commencer, il en passa du temps dans ce taxi. L’homme au volant, malgré toute sa bonne volonté, ne comprit pas le mot Université, il n’avait en réalité jamais entendu parler que du KIR. Université ! quel est ce mot de sauvages le complexe s’appelle beaucoup plus court CUR entendons Centre Universitaire Régional. En attendant que son client fût plus clair quant à l’objectif de la course, le chauffeur avait décidé de desservir toute la ville. Puisque le taxi était collectif. Ce que le Canadien, l’esprit alerte, réalisa assez vite.
Quand enfin il put expliquer sa destination, il était seize heures, il n’avait pas encore déjeuné, et tous les bureaux du campus étaient déjà clos. Délabrées, les salles de cours ne l’ébranlèrent point : il savait que le Beno-Beno n’était pas l’Amérique ni même le Pérou. Première journée dans le désert. Dans ces cas, il y a toujours un Hôtel de France où aller, pour peu qu’on connaisse son histoire des relations internationales.
Tôt le lendemain, il se rendit pieds et poings liés au kir.
La surprise fut la même dans les deux camps de la coopération bilatérale :
- Comment, vous êtes déjà là, Monsieur le Professeur ? Mais quel jour du mois sommes-nous ?
- Mon ordre de mission disait bien le 8 novembre, n’est-ce pas ? Y a-t-il un souci ?
- Mais non, Monsieur le Professeur, tout va bien. Simplement, Monsieur le Professeur, vous ne pourrez faire cours, les étudiants sont encore dans leurs villes de résidence respectives… À vrai dire, Monsieur le Professeur, ils n’ont pas été convoqués.
L’avantage de la francophonie, c’est qu’elle permet d’utiliser les tournures passives en se passant de complément d’agent.
Enfin déconcerté, notre ami canadien s’entendit formuler une question aussi problématique que dans un rêve noué cauchemar :
- Dites-moi ce que je dois faire.
Question que, le plus souvent maître de lui, il n’avait jamais posée à personne avant ce jour. Il faut un début à tout mon petit loup.
- Réfléchissons, Monsieur le Professeur. On peut envisager de vous installer dans un bungalow les pieds dans l’eau vous n’aurez pas fait le voyage pour rien vous verrez comme la rade est belle captivante la mer douce revigorante les lémuriennes mystérieuses attachantes.
Pour ma part, au moment où j’écris, je ne vois d’autre issue au problème du Canadien que de céder incognito à cette sollicitation multiple.

Parce que pendant tout le temps inédit de cette discussion, les zébus arachnéens attachés aux rachitiques échafaudages des amphithéâtres en réhabilitation n’avaient pas cessé de pousser d’interminables beuglements mélancoliques. En effet, depuis les deux années de son accession au pouvoir, notre président, naguère producteur de bon yoghourt maison, avait importé dans la région des vaches laitières de Normandie : ces pis hénaurmes d’immigrées boréales avaient quelque chose d’indécent, nos mâles bovins n’étaient jamais sortis du deuil de leurs belles zébutes. Décidément, ce n’étaient pas eux qui pouvaient soutenir leur attention pendant la dizaine de séances lexico-sémantiques prévues, si élaborées fussent-elles.



COMMENTAIRE DE L’AUBE EN MARAUDE DE NIVOELISOA GALIBERT PAR RAHARIMANANA, ECRIVAIN

Aube en maraude. Soties (Photo de couverture originale)

© D.G. 2000 (Paul Bloas, peinture fragile in situ, Rue Colbert, Diego-Suarez)

L’Aube en maraude. Soties
ou quand les glaneurs pleurent de rire
Par RAHARIMANANA, écrivain

Paru dans Les Nouvelles le 1e avril 2005

Depuis un certain temps déjà, Nivoelisoa Galibert tournait autour de l’objet littérature. On ne la connaissait d’ailleurs que sous cet angle. Maître de conférences à l’Université d’Antananarivo, à la Fac des lettres, Etudes Françaises, voici qu’elle chamboula tout dans le Département, se mit en tête de verser les étudiants dans le bain du théâtre. Et comme si ce n’était pas suffisant, traqua les talents, les poètes, organisa des rencontres entre eux. Normal dirions-nous ? Très peu appréciée par ces dames des Etudes Françaises qui n’oublièrent pas qu’avant d’être enseignantes et passeuses de la culture française, elles étaient avant tout Grandes Dames de la Société Malgache (G.D.S.M). Droit de séniorité oblige, il leur était intolérable de côtoyer une si toute jeune enseignante ignorant la hiérarchie et pensant lever parmi ses étudiants quelques Rabearivelo en herbes ! On ne lui pardonnera pas d’avoir contribué par l’ASCUT à dévoiler les textes en musique des Salala et Johary, ou l’humour d’un Gottlieb, ni surtout d’avoir mis en avant les auteurs tels que David Jaomanoro, Jean Claude Fota, ou votre serviteur Raharimanana. D’ailleurs les G.D.S.M ne soutenaient-elles pas que cette nouvelle littérature était bien trop pornographique ? Tellement loin de l’identité malgache ? Mais quelle identité ? Je n’avais pas bien compris à l’époque pourquoi une de mes nouvelles avait été estampillée ainsi dans les couloirs des Etudes Françaises, le personnage principal étant un lépreux – un lépreux pornographe ? J’avoue que maintenant l’image me tente énormément – merci les G.D.S.M. On retrouvera plus tard Nivoelisoa Galibert à l’Université du Nord (Antsiranana). A peine installée, la voici déjà sur l’île caillou Réunion, université toujours. Qui s’étonnera de la retrouver à Paris ? Mais que diantre fait-elle dans un Institut catholique ? Elle, fille d’une famille bourgeoise et protestante – légèrement puritaine, sinon plus ? Connue pour ses conférences autour de la littérature du voyage, la voici qui franchit la passe à son tour. De la critique à l’écriture, il n’y a que l’œil du voyageur qui change : voyageur externe qu’est le critique, voyageur interne qu’est l’écrivain…

La tentation est grande de faire le parallèle entre la vie de la narratrice et de l’auteure. Mais allons pendre la tentation à son arbre et ne gardons comme l’auteure que la langue venimeuse pour voyager à travers ce roman, à travers ce récit, cet écoulement de paroles – mais quel est exactement cet objet qu’est L’aube en maraude ? Une sotie, ou plutôt des soties affirme l’auteur. Mais faisons comme tout bon étudiant buvant la parole sacrée des G.D. S.M, un livre publié est d’abord un recueil de poèmes –le peuple malgache étant poète de nature ; un roman ensuite ; un recueil de nouvelles en troisième lieu – genre de chauffe pour aller à l’échelon supérieur ; un récit sinon – biographique, il va de soi ! ou enfin pour finir un essai –qui propulsera l’auteur au même niveau que le grand Foucault ou autres esprits vénérés et vénérables. Mais des soties ? Le mot est quelque peu désuet. Dans notre politesse infinie, nous nous garderons de formuler à haute voix l’idée de sottises qui s’est greffée immédiatement dans nos dignes têtes. Dame ! Auteur fait sérieux selon la légende des G.D. S.M ! Les sottises s’envolent, l’écriture demeure ! Devisons avec l’auteure – champagne à la main pour saluer la sortie de cet ouvrage important, sans avouer notre stupéfaction colossale et sottisale ; et partons sur la pointe des pieds consulter le Petit Robert qui paresse dans la cuisine de notre hôte – juste en dessous du petit mortier servant à piler les pili-pili et autres sossotements (pour encaisser les coups et les sons du pilon, il n’y a pas meilleur qu’un dictionnaire, je vous assure, de plus, on peut de temps en temps arracher une page pour alimenter le feu du fatapera…). Soties donc : farce de caractère satirique jouée par des acteurs en costumes de bouffon, représentant différents personnages d’un imaginaire « peuple sot ».

Un peuple sot, donc d’un pays imaginaire ! S’agit-il des Malgaches ? Un peuple sot ? Non ! On connaît trop la sagesse de ce peuple, l’héritage légué par ses ancêtres ! D’ailleurs, notre petit Robert précise qu’il s’agit d’un pays imaginaire. Nous pouvons donc respirer. Madagascar existe bel et bien. Suivons plutôt les aventures de ces sots de Bena-Bena, habitants de l’île Beno-Beno qui n’existe pas ! Le décor est planté. La farce est lancée. Un régal. La langue de la narratrice, pour commencer, s’avère être complètement hallucinante : « Dans ma brassée de francisceas, mauve blanc fuchsia, trois couleurs sur chaque branche et pour la chambre 003. C’est là qu’il repose, BLR. Plus olivâtre encore que lorsque nous avons traversé le tarmac pour rejoindre l’ambulance du CHD Félix Guyon. Il n’était d’ailleurs pas le seul à avoir besoin d’être sérieusement réconforté. Les deux autres étaient seulement un peu moins atteints. Ce qui signifie qu’au lieu de l’odieuse strangulation sigmoïdienne improprement nommée occlusion intestinale, ils avaient plus simplement acquis le déhanchement disgracieux et précipité de ces gens anormalement heureux de retrouver leur chez soi ». Narratrice qui, tout en jouissant du statut envié et fort sage de l’enseignant universitaire, fait montre d’une naïveté sans pareille : elle n’en revient toujours pas de raconter son histoire, celle de la perte d’un de ses projets accaparé par un groupe non identifiable aux visages nobiliaires et vaguement institutionnels. Ce projet ? La commémoration des 180 ans de l’alphabet latin dans son pays anciennement non-civilisé du Beno-Beno. Et qu’est devenu ce projet ? La narratrice nous embarque pour ce faire dans un long voyage dans l’histoire et la mémoire de ce pays. Il faut du souffle pour suivre l’auteure – pardon, la narratrice, il faut se laisser aller, goûter à toutes ces soties qui se succèdent au fil des pages. Première héroïne de ces soties, la narratrice elle-même qui se prête à la farce :
« Lors de ce congrès donc, pour illustrer méthodiquement son propos, dans un mouvement gracieux nonchalant charismatique de ses dreadlocks, ce compatriote, Toni Rysso, me demanda depuis la tribune des orateurs, à moi qui étais son amie rose anémone violette pensée fuchsia orchidée, de me lever. Que l’assistance pût admirer la réincarnation de l’esclavagiste bena-bena issu du Centre et qui jadis poursuivait sur les rivages les compatriotes en quête d’une eau bleue pour les vendre aux négriers blancs voici 150 ans encore. Par amitié et pour garder le sens de l’humour, noir, du fond de la salle je m’élevai à ce statut inattendu d’esclavagiste. Je tournai la face de gauche et de droite, la lustrant d’un sourire qui me bridât les yeux encore plus fendu et m’éclairât cette face encore plus olivâtre et me lissât les cheveux encore plus droit. Oui-da ! Me voilà adoubée esclavagiste bena-bena ».
Perdue, lasse et admirative à la fois des immenses soties de son pays, la narratrice nous entraîne dans son errance, du Caillou Réunion à Madrid, de Paris à Garches les Gonesses ! Une errance sous le signe des institutions tels que l’OUF ou l’ACAC (ne me demandez pas ce que cela signifie, je ne saurai trop comment vous l’expliquer…). Les mots n’ont plus d’enracinement, ils s’échappent tels des notes de musiques qu’on ne peut comprendre immédiatement mais qui vous transportent loin. A chaque page, l’on se demande qui de la narratrice ou des mots commandent l’écriture de ce livre : « car je suis altogyre férue de protase en perpétuelle lévitation et après tout j’ai le droit de déconstruire votre expression toute faite ». A l’instar de ces enfants envoyés la première fois à l’école et qui lors de la récréation retournèrent dans les champs et les cours maternels – franchement maternels de la maison, la narratrice n’a-t-elle pas inhalé trop de mots ou de concepts peu recommandables pour son esprit sous-développé de Bena-Bena ?
« 180 ans c’est peu, parce que l’autochtone de ces entreprises n’est pas encore sevré de l’implicite des sociétés holistes… »
Livre de l’errance au pays des Bena-bena, L’aube en maraude nous rappelle furieusement la situation d’un autre pays où les enseignants-chercheurs sont priés d’aller se balader ailleurs que dans les rues. Pauvres, dotés de peu de moyens pour mener leurs recherches, ils sont amenés à prendre patrie, fratrie, et même amitiés ailleurs. Notre narratrice choisit ainsi le pays de la Francophonie et stupeur ! C’est également un autre pays où les soties ont place d’honneur et privilèges ! Des personnages défilent, des coopérants en quête du complexe du KIR, se posant mille questions sur les « ceinture de sécurité. Rouge latérite ».

Mais L’aube en maraude est également une histoire d’amour. De celle de Lisa, la narratrice, et de BLR, autre habitant du pays des OUF, des CRI, UPSPIV, SCAC, LRL ou FLUCG : « Ma ville, je t’aime, je t’aime, si tu savais comme je t’aime, pour tes mains que je n’ose regarder soyeuses, pour tes failles que je saurai profondes, pour tes bleus que je frôlerai douloureux. La joie rôdeuse vient de nulle part et de partout. La berline repart, frémissant de tout son châssis, ma jambe contre la sienne. Je détache vivement ce membre ardent. Je veux échapper à ce brasier qui n’en finit pas de crépiter. Lui aussi est frappé du même réflexe. Sur le pare-brise devant nous, la fine pluie se piquette de petites fleurs jaunes et saumonées ». La gravité vient fine s’insinuer dans ces soties. Sous la profusion des mots et l’apparente désinvolture des propos transparaît l’urgence, le cri, un rire qui s’abrite sous l’absurde pour ne pas verser dans les pleurs.
L’aube en maraude est un événement dans la mesure où jamais un écrivain dans la littérature malgache n’a adopté un tel rire…

Paris, 20 mars 2005


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