« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Paysans, intellectuels et populisme à Madagascar…, par F. Raison-Jourde et G. Roy (Karthala, 2010)

Françoise RAISON-JOURDE et Gérard ROY, Paysans, intellectuels et populisme à Madagascar. De Monja Jaona à Ratsimandrava (1960-1975),

Paris, Karthala, coll. Hommes et sociétés, 2010, 490 p.

4e de couverture :

Pays indépendant depuis 1960, Madagascar connaît en 1971-1972 sa première grande crise. Le régime, réputé stable grâce à l’image débonnaire de son président, Philibert Tsiranana, s’effondre sous un double impact. D’abord en 1971, la révolte des paysans du Sud déshérité, sans armes, menés par Monja Jaona, ancien des luttes anticoloniales. Le brutal « rétablissement de l’ordre » révèle un rapport d’oppression et d’exploitation sous couvert d’un discours développementiste.

Puis c’est le mai malgache, manifestations de collégiens et étudiants font chuter le régime. Une génération de jeunes diplômés réclame des emplois et s’insurge contre le lien néo-colonial. Formée sur place, est-elle pour autant enracinée identitairement et consciente des difficultés des ruraux qui constituent plus des trois quarts de la population ? Dans l’encadrement entièrement français de coopérants et chercheurs, certains sont des alliés dans la critique du régime et aident à la montée d’intellectuels militants malgaches. Ensemble, ils opèrent des transferts de concepts et outils pour l’analyse des sociétés locales en termes de classe.

Mai 1972 amène aussi la prise en charge du paysannat par le ministre et colonel de gendarmerie Ratsimandrava qui opte pour la voie du fokonolona, unité de base  en partie autogérée. Populiste, il ne croit ni à la démocratie à l’occidentale ni aux partis. Son assassinat, éclairé ici avec précision, entraîne le gauchissement de son plan, repris par Ratsiraka dans un projet de révolution par le haut.

Ces épisodes majeurs sont éclairés par la parole d’acteurs locaux : paysans en réunion ou à la radio, histoire de vie de Monja Jaona, tournées de Ratsimandrava, courriers d’époque et entretiens actuels avec d’anciens coopérants. La reconstitution du champ intellectuel citadin est confrontée à la méfiance des « sans diplôme » qui ont la mémoire de 1947 et une riche imagination politique. Le tout se veut une fabrique de l’histoire malgache par le bas.



Didier Galibert : État et citoyenneté à Madagascar. Une société « héroïque » en transition ?


ÉTAT ET CITOYENNETÉ À MADAGASCAR 

UNE SOCIÉTÉ « HÉROÏQUE » EN TRANSITION ?

            Cette conférence se propose de tracer les lignes de force de l’exercice du pouvoir étatique à Madagascar, à l’intérieur d’une arène politique élargie aux limites de l’État-nation insulaire, tel qu’il se met en place dans l’espace de souveraineté ébauché par la loi-cadre de 1956, puis élargi par l’indépendance. Je ne m’arrêterai pas aux péripéties dictées par l’instabilité gouvernementale caractérisant le plus souvent la vie politique malgache, y compris durant les périodes pendant lesquelles le pouvoir présidentiel est solidement tenu en main. Pour ce qui est des aspects événementiels, je me permets de renvoyer à ma thèse soutenue en 2006 et intitulée : « Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002) ».

            La réflexivité et le désenchantement émotionnel du chercheur sont plus que jamais de mise, s’agissant d’un champ de recherche ancré dans la temporalité et les enjeux de la situation postcoloniale, pour reprendre la terminologie d’un colloque du CERI tenu en 2006. Aussi évoquerai-je tout d’abord les obstacles qui me paraissent devoir être surmontés pour essayer de construire un discours pertinent sur les assises du politique à Madagascar : ce que j’appelle les conditions d’objectivation du champ politique malgache. On distinguera les difficultés opératoires propres à ce type de terrain et le piège plus insidieux des discours reçus, ce que l’on pourrait appeler la doxa du temps présent sur les valeurs et les pratiques du politique à Madagascar. Le deuxième temps de mon propos sera consacré au caractère polysémique de la citoyenneté, dans des espaces sociaux déterminés à la fois par les modulations du droit au sol lié aux ancestralités et par les droits et les devoirs contractuels de la modernité politique. Le troisième temps de l’exposé concernera la figure de l’homme providentiel, placée au sommet de la pyramide des allégeances clientélistes, dans une société confrontée aux angoisses du changement culturel et conservant la matrice mémorielle des monarchies sacrées précoloniales.

               L’objectivation du champ politique

            Il existe d’abord des obstacles techniques sur lesquels un protocole de recherche académique ne devrait jamais jeter le voile. Ils sollicitent l’obstination du chercheur et interdisent le plus souvent l’utilisation de la méthode statistique, couramment pratiquée par l’histoire et la sociologie politiques des sociétés riches et imprégnées de culture écrite. On citera donc les semaines consacrées à recopier, à la main, un certain nombre de documents plus ou moins délabrés, dans des institutions nationales dépourvues de moyens de reprographie ou même de branchement électrique. Il est certes toujours possible de brancher un portable sur une batterie solaire, comme je l’ai vu faire par un chercheur venu du monde opulent aux archives nationales de Tananarive. J’ai choisi, quant à moi, les bénéfices et les aléas de l’observation participante, diminuant volontairement l’écart de mon équipement avec celui des nationaux.

          L’essentiel réside, toutefois, dans les biais d’interprétation introduits par l’héritage intellectuel de la période coloniale d’une part, les effets du caractère inégal de la relation entre la société malgache actuelle et les sociétés industrielles d’autre part. La bibliothèque coloniale nous a laissé une image précise de la société de la Grande Île. C’est le Madagascar des dix-huit « tribus », repris par l’imaginaire politique d’une génération de nationaux formée par les écoles dites officielles et par les missionnaires. Cette ethnographie de géomètres et d’administrateurs, on la retrouve dans les cartouches bien alignés de la stèle de l’Indépendance à Antsirabe, ville des Hautes Terres centrales, comme dans les formules du premier chef de l’État, Philibert Tsiranana, lequel ne perdait jamais une occasion de souligner l’existence d’une dix-neuvième « tribu » à Madagascar, celle des vazaha, les résidents de souche européenne. Disons bien que cette image d’une société compartimentée en groupes territoriaux définis par la congruence de caractères physiques et de caractères culturels soi-disant immémoriaux n’est pas scientifique, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord, il est parfois possible de dater le moment où un groupe social commence à se penser en tant que communauté imaginée, tels les Betsimisaraka de la côte est, au cours du XVIIIe siècle. Ensuite, la frontière entre ces « tribus » est singulièrement poreuse, bien au-delà de ce qui pourrait constituer de simples exceptions frontalières : si les Merina[1] ont les cheveux lisses et les yeux bridés, que va-t-on faire des descendants d’esclaves de la plaine rizicole de Tananarive ? Ils ont la peau foncée et les cheveux crépus, mais ils s’expriment en dialecte merina et ils sont actuellement les plus assidus dans l’organisation de rites funéraires qui les rattachent étroitement au terroir de leurs ancêtres, terroir qu’ils situent généralement sur les Hautes Terres centrales. Bref, il existe des espaces sociaux différents à l’intérieur de la totalité insulaire, associés à des marqueurs identitaires liés au phénotype – l’aspect physique – et à des caractères culturels.  Leur définition et leurs limites sont toutefois variables dans le temps, de telle sorte que, pour reprendre le titre d’un ouvrage célèbre, les ethnies ont une histoire.

            À côté de ce que j’ai appelé la bibliothèque coloniale, il y a un autre discours convenu, tenu par une partie des nationaux de la diaspora, celle qui ne choisit pas un compromis opératoire tissé de repli culturel associé au respect scrupuleux de l’ordre public étranger. Il s’agit, cette fois, de polir tout ce qui pourrait constituer les aspérités de l’altérité culturelle malgache, afin de créer une image facilement acceptable dans l’ensemble de l’opinion publique des pays occidentaux. Cette quête d’un capital symbolique étranger peut correspondre à une forme d’autocensure, chez des esprits forgés par l’enseignement français ou nord-américain. Elle est aussi le combat de l’émigrant à la recherche de toutes les niches d’emploi et de revenu, là où son exil l’a mené ; c’est aussi une tactique de propagande au service du combat politique, à l’usage de migrants qui, désormais, partent de moins en moins sans esprit de retour et pratiquent ce que les chercheurs anglo-saxons appellent les migrations circulaires. Ce discours-là procède par escamotage, plutôt que par mensonge délibéré : dans les années soixante-dix, on évoquait le refus de l’échange inégal et de la tutelle néocoloniale de l’ « indépendance octroyée » ; aujourd’hui il est question de la défense de l’État de droit, de la lutte contre la corruption, de la libération des potentialités du marché. Ce discours prétend saisir les enjeux de la société malgache avec des notions forgées par et pour les sociétés occidentales. Sa clef de voûte, c’est le postulat d’une opposition entre société politique et société civile, conformément au modèle de la modernité politique, constituée en Europe et en Amérique du Nord à partir de la fin du XVIIe siècle. Ce qui demeure par delà la variation des emprunts idéologiques, c’est la part délibérée ou inconsciente du non-dit dans un discours qui élude la profondeur de la différence culturelle, s’agissant de la relation entre le social et le sacré d’une part, de l’articulation entre les catégories identitaires de l’ancestralité et de la citoyenneté, d’autre part.

            Ancestralité et citoyenneté                                   

          Si la diversité des sociétés cohabitant sur le sol malgache reste grande, il demeure que tous ces groupes sont englobés dans une matrice culturelle commune, traditionnellement caractérisée par une conception holiste et hiérarchique de la société, ainsi que par une référence aux ancêtres géniteurs et créateurs de patrimoine, par là-même pourvoyeurs uniques d’identité.

            Il existe à Madagascar une diversité extrême des termes de parenté, ces variations lexicales recouvrant en partie une diversité des règles de parenté dont l’étude de l’anthropologue Paul Ottino, intitulée Les Champs de l’ancestralité à Madagascar. Parenté, alliance et patrimoine  (Karthala, 1998), fournit la synthèse la plus complète. En fait cette diversité entre sociétés patrimoniales et sociétés lignagères masque une unité profonde du système de parenté, la tradition considérant partout que l’individu, unité empirique dont personne ne met en doute la capacité de pensée et d’action, ne constitue nullement l’unité sociale élémentaire. L’individu est socialement inexistant en-dehors de la référence à un ancêtre connu et effectivement enterré dans le tombeau collectif, dont l’écart généalogique avec les aînés vivants ne dépasse guère, dans la pratique, cinq ou six générations. Rappelons enfin que la sociabilité de chacun est déterminée par la présence invisible des ancêtres considérés dans leur ensemble, pourvoyeurs de protection concrète ou de blâme (tsiny), toujours assorti de punition. La langue oppose ainsi les vivants visibles (olona hita maso en malgache officiel) et les vivants invisibles (olona tsy hita maso).

            Cette société malgache traditionnelle, réfractaire à un contrat social consenti par l’individu-sujet, n’a jamais conçu l’émergence d’un centre étatique de pouvoir que dans le cadre de la monarchie sacrée, machine symbolique mettant régulièrement en scène une transaction fondatrice entre ce héros culturel que constitue le souverain (ou ses défunts prédécesseurs) et un groupe social en quête de prospérité et de sécurité. Le groupe social fournissant le cadre cognitif à l’intérieur duquel se forgent les identités politiques se situe spontanément au niveau des catégories identitaires de base, non pas à l’échelle de la société globale – c’est-à-dire en l’occurrence la nation -. Nous sommes ici sur le terrain de ce que Marshall Sahlins, anthropologue américain spécialiste des sociétés polynésiennes, appelle l’histoire « héroïque ». Il faut comprendre une histoire non pas seulement guidée, mais résumée et incorporée par des lignées de souverains agissant comme autant de démiurges culturels, seuls propriétaires de l’histoire de leur peuple et garantie – au sens premier, tangible – de l’ordre du monde.

            La république postcoloniale a renoncé à cette coïncidence symbolique et corporelle de l’ordre des choses et de l’ordre des hommes.  On citera à cet égard la stèle commémorative de la fondation de la République Malgache en 1958, à Tananarive. Sur la base antérieure, gravée dans le marbre en caractères majuscules, figure l’inscription suivante en langue malgache : 

 Ce jour nouveau qui s’ouvre aujourd’hui

doit être institué comme marque

de l’union et de l’amour entre tous les hommes[2].

            Nous sommes loin de la relation verticale traditionnelle entre le centre du pouvoir et chacune des unités sociales de base, lignagères ou patrimoniales. Cette rupture symbolique pose la question de l’adoption d’un nouveau contrat social, susceptible de souder une communauté imaginée et de légitimer l’autorité politique. Ici intervient la question de la migration de sens moderne du fihavanana, le code traditionnel des relations sociales légitimes à l’intérieur de la parenté.

            Le Préambule de la Constitution actuelle se présente comme un exposé des valeurs légitimantes du pouvoir. En conformité avec le modèle de l’État importé, le « Peuple Malagasy » y est posé en société civile instituée en collectivité de citoyens déléguant son pouvoir de coercition légitime : la société politique est officiellement désignée comme l’instrument d’un contrat social sous-tendu par « la réconciliation de l’homme tant avec son Créateur et ses semblables qu’avec la nature », conformément aux « valeurs éthico-spirituelles et socio-culturelles, notamment le fihavanana ». L’intégration de ce terme de fihavanana dans le vocabulaire du droit constitutionnel apporte une consécration à un usage généralisé de longue date chez l’ensemble des acteurs nationaux de la vie politique malgache, tant il est vrai que son champ sémantique est au centre de l’énonciation du politique dès avant l’indépendance, chez tous les protagonistes du mouvement nationaliste.

            Dans sa lettre pastorale du 12 septembre 1958 relative au référendum sur la Communauté française, Monseigneur Claude Rolland, évêque d’Antsirabe, réaffirme la légitimité de la revendication de l’indépendance, au nom du caractère irréductible de l’identité malgache. Récapitulant les valeurs fondatrices de celle-ci, il évoque un fihavanana défini comme « le sens de la fraternité universelle et l’acceptation d’enrichissements par le contact entre individus, entre tribus, entre peuples »[3]. Malgré l’origine européenne de la quasi-totalité des responsables catholiques de Madagascar à la fin de la période coloniale, il serait erroné de réduire cette interprétation du fihavanana à un discours étranger, une dénaturation idéologique impulsée par une institution coloniale. Beaucoup plus récemment, le pasteur Richard Andriamanjato, figure de l’intransigeance nationaliste et titulaire de la prestigieuse paroisse d’Ambohitantely à Tananarive de 1958 à 2001, définit le fihavanana dans les termes suivants, tirés de son dernier essai,  L’Anthropocratie ou le devenir de l’humanité (le cas de Madagascar) : « A la limite, cette notion insiste sur l’origine commune de tout le genre humain et invite tous les hommes à se considérer comme membres d’une même famille »[4]. Ainsi se met en place une reconstruction de la tradition, dont l’histoire reste à écrire. Elle débute sous la colonisation et fait intervenir des acteurs tels que le clergé missionnaire, un clergé autochtone[5] dont la trajectoire précoloniale est pluridécennale, des lettrés surtout tananariviens, fréquemment engagés dans le combat nationaliste et, pour beaucoup, impliqués dans la vie des Églises.

            Le fihavanana de la tradition, quant à lui, n’apparaît pas comme une morale sociale instituée à l’échelle de la société globale, mais comme une relation de confiance mutuelle réservée à une parenté effective, éventuellement étendue aux voisins immédiats partageant une même résidence.             Ce qui importe, c’est de souligner l’historicité de l’énonciation du politique à Madagascar, le sens christianisé du fihavanana bénéficiant actuellement d’un large consensus. Dans les discours, dans la presse, dans les essais publiés par les lettrés de Tananarive, le fihavanana est présenté comme une morale humaniste, selon laquelle il existerait une relation d’équivalence entre l’harmonie des relations interpersonnelles et celle de la Création en général. Là où l’on avait un ordre cosmique immémorial surveillé par les ancêtres, il y a maintenant un projet divin dont le fihavanana fournit le mode opératoire providentiel.

            Ici se pose la question de la légitimité politique. Ce qui est nouveau, c’est moins la précarité du quotidien que le fossé qui s’est creusé entre l’idéologie officielle du lien social et le monde vécu du plus grand nombre. Les monarchies sacrées précoloniales ne promettaient rien d’autre que le retour de la pluie et l’existence même de la terre et du riz. Il n’en est pas de même dans une République au credo humaniste, dont le sens est solidaire de cette catégorie nouvelle qu’est l’idée de progrès. La figure de l’homme providentiel surgit de cette béance du lien politique, qu’il s’agisse du droit au sol ou de la formule de l’autorité.

            La figure de l’homme providentiel

            Le caractère hiérarchique de l’ensemble des sociétés établies à Madagascar est bien documenté par les historiens et attesté par le sens commun dans tous les espaces vécus de l’État-nation. Interdites par les constitutions successives de l’État postcolonial,  les discriminations fondées sur la naissance demeurent opératoires, aussi bien en milieu rural que, de façon plus complexe, en milieu urbain. La société malgache se conforme en cela au modèle relationnel défini par Louis Dumont dans son Homo hierarchicus[6], à partir d’une analyse de la société de castes en Inde. Les castes en tant que telles n’existent pas à Madagascar, mais on y trouve une application du principe de l’inégalité à la naissance, liée au statut héréditaire de l’ancestralité de chacun. Dumont montre bien qu’une société qui récuse le principe même de l’égalité sociale ne place jamais deux individus exactement et abstraitement au même niveau. Untel qui appartient au même groupe de descendance que moi n’en reste pas moins mon aîné, fût-ce de quelques jours, même si je n’ai garde d’oublier qu’il a pris femme dans un groupe social qui le dévalorise, etc. Le principe de hiérarchie proscrit la possibilité même de l’égalité.

            La distinction entre descendants de libres et de non libres demeure pertinente, à la fois comme source d’inégalité symbolique et matérielle et comme représentation structurant le champ politique malgache postcolonial. Bien que l’abolition de l’esclavage par les Français et l’interdiction officielle des discriminations ne soient pas restées sans effet sur un certain nombre de trajectoires familiales ou individuelles, une enquête de sociologie urbaine consacrée récemment à la population de l’agglomération de Tananarive met en évidence une forte endogamie de condition : 84 % des personnes ayant déclaré leur « caste » se sont mariées dans la leur. Les mainty (descendants d’esclave ou de serviteur royal) fournissent la grande majorité du sous-prolétariat des chômeurs et travailleurs précaires du secteur informel. Mieux encore : la territorialisation statutaire actuelle de la ville est suffisamment forte pour avoir été représentée dans la thèse de Jean-Roland Randriamaro, publiée en 1997. Partout ailleurs – quoique avec une diversité extrême des situations – la catégorie identitaire de l’esclave reste opératoire dans les rapports sociaux, qu’il s’agisse de l’alliance, de l’accès au bétail ou à la terre, du contrôle des rituels et des relations de pouvoir en général. Dans le village betsimisaraka d’Amboditonona (côte est) étudié par Paul Ottino, les descendants d’esclaves ne sont épousables que depuis la mise en œuvre d’un rituel collectif de purification exécuté à plusieurs reprises par un prêtre ancestral agissant comme représentant de la communauté, la première cérémonie n’ayant été organisée qu’en 1965, sous le regard bienveillant des autorités de la Première République. Le président Philibert Tsiranana lui-même, non sans courage, se définissait souvent métaphoriquement dans ses discours comme andevon’ny vahoaka / esclave du peuple.

            La hiérarchie entre lignées d’originaires et lignées de non-originaires constitue une autre grande source d’inégalité, ethnographiée sur de multiples terrains dans le Centre, le Sud-Ouest et l’Est de Madagascar. Les originaires sont dits tompon-tany/ « maîtres du pays/de la terre » : premiers arrivés sur le sol, ils l’ont « ouvert » à la culture et y ont installé leurs tombeaux, de telle sorte que leurs ancêtres exercent une autorité tutélaire sur le lieu, plaçant leurs descendants en position de médiation privilégiée avec les résidents postérieurs.

            On évoquera enfin une réaffirmation actuelle du rôle social des descendants de souverains, qualifiés de « nobles » par l’ethnographie coloniale et aussi, il faut le dire, par eux-mêmes, quand ils s’expriment en français : en témoigne particulièrement la multiplication dans la presse des faire-part de deuil explicitement nobiliaires, ainsi que celle des associations de membres de telles lignées, organisatrices de rites d’institution tels que l’érection de stèles ou l’organisation de banquets. Lorsque l’actuel président de la République a été élu maire de Tananarive en 1999, son prédécesseur a cru bon de conclure la cérémonie de passation en évoquant avec soulagement la qualité d’andriana / descendants de souverain du nouvel élu, gage selon lui de dévouement à l’intérêt public. Au moins aussi intéressante est la polémique qui a suivi, sans écho dans la presse mais entretenue par les propos de table depuis, maintenant, près de 10 ans : en est-il vraiment ou n’en est-il pas ? Le sujet n’est pas près de s’épuiser.

            Dans une société tissée de préséances et cloisonnée par des espaces-temps et des cadres cognitifs différents, il n’existe pas de contrat de citoyenneté incorporé – c’est-à-dire accepté comme une chose allant de soi – à l’échelle globale. Aussi le système électif ne se traduit-il guère par la sélection d’idéaux et de projets – si ce n’est pour quelques milliers d’individus -, même dans le milieu urbain de la capitale. De deux choses l’une : soit l’élection équivaut à une transaction de l’ordre de l’échange-don entre un postulant et des quémandeurs arbitres de leur vote, soit elle fonctionne comme un pur rite d’institution, c’est-à-dire la mise en scène officielle de positions de pouvoir déjà acquises, par ailleurs, dans le champ social. Pour autant, la composition de l’actuelle classe dirigeante en formation évoque moins la domination traditionnelle d’une oligarchie restreinte que la foire d’empoigne d’un ensemble de clientèles gérant la complexité actuelle des atouts de la légitimité, dans une société caractérisée non seulement par les inégalités statutaires susnommées, mais encore par un accès très restrictif au prestige de la culture occidentale et plus encore aux bienfaits de la consommation monétaire. Cette compétition est bien traduite par l’expression ady seza, littéralement la « lutte pour les sièges », qui désigne l’arène politique dans le langage populaire.

            Depuis 1960, chacune des trois Républiques successives a ainsi fabriqué son système de prébendes directement connecté au pouvoir, produisant du même coup ses exclus et créant les conditions de son instabilité. Pour autant, il ne s’agit pas d’un système fermé, et ceci grâce à quatre opérateurs de soudure politique. On citera ainsi le refus partagé d’une véritable remise en cause des inégalités statutaires traditionnelles, le ralliement régulier d’une majorité des prébendiers au nouveau pouvoir, l’entrelacs des tutelles clientélistes et de la construction des frontières ethniques et, last but not least, la figure récurrente de l’homme providentiel dans tous les moments critiques de l’histoire politique postcoloniale.

            Le registre de l’échange clientéliste le plus rudimentaire, ramené à un calcul utilitaire des coûts et des avantages, traverse toutes les péripéties de l’histoire récente de Madagascar. C’est ainsi qu’invariablement, à chaque moment-charnière de l’histoire politique de Madagascar depuis l’indépendance, une partie du personnel politique précédent se rallie. Ce fut le cas de beaucoup de membres du Parti social-démocrate (PSD)[7] à la fin de la Première République. Malgré les violences de la crise électorale de 2001-2002, c’est toujours vrai dans la passation entre les deux partis présidentiels de l’Avant-garde de la révolution malgache (AREMA)[8] et TIM (Tiako i Madagasikara : J’aime Madagascar)[9], fondés respectivement en 1976 et en 2002, à l’initiative de Didier Ratsiraka et de Marc Ravalomanana.

          Le champ des frontières ethniques, quant à lui, est presque aussi sensible à Madagascar que dans les États africains issus de la décolonisation. Pendant toute la période coloniale, le modèle de l’État-nation unitaire reste la référence obligée de l’ensemble du mouvement national malgache, de telle sorte que  les constitutions successives ont toutes défini l’État postcolonial comme un État unitaire. Celle de 1959 évoque une république « une, indivisible, démocratique et sociale » (art. 1), celle de 1975 assure que « le Peuple Malagasy constitue une nation organisée en État » (art. 1) et cette formulation a été conservée telle quelle dans celle de 1992, modifiée en 1995 et en 1998.

            Comme dans le cas du fihavanana, il existe toutefois un écart entre cette idéologie officielle et les représentations communément admises des frontières identitaires. Dans les périodes critiques de l’histoire politique postcoloniale, les clientèles se transforment en factions et utilisent le champ de l’ethnicité comme ressource politique, pourvoyeuse de mots d’ordre et, le cas échéant, de miliciens armés. Le président Didier Ratsiraka, en particulier, avait fait de cette instrumentalisation de la diversité des sociétés régionales de Madagascar une technique de gouvernement, modulable selon le contexte politique national. Il importe de bien saisir que le jeu des acteurs s’inscrit toujours dans une partie dont l’enjeu se situe exclusivement au centre du pouvoir, comme l’attestent les exemples qui suivent.

           Le 29 décembre 2000, le Premier ministre de l’époque, Tantely Andrianarivo, rencontre le roi des Antemoro Ndrenogny Ramahasitrakarivo IV, près de Vohipeno, sur le littoral sud-est. Il vient remettre les clés de la case royale à son propriétaire, suite à une rénovation complète financée essentiellement par l’État. Pieds nus, le chef du gouvernement reçoit la bénédiction du roi sacré : « Vous êtes effectivement le fils de cette région. Aucun incident, si minime fût-il, n’est survenu tout au long des travaux de rénovation auxquels Dieu ne s’est pas opposé »[10]. Rapportée à l’action du président Ratsiraka et de ses collaborateurs, cette légitimation a un précédent : le rassemblement au palais de Iavoloha d’un échantillon de souverains traditionnels des sociétés côtières, venus faire allégeance dans le contexte de l’affrontement avec le Conseil des Forces Vives et les foules tananariviennes, en août 1991.

           Autre lieu, autres méthodes. À deux reprises, en 1991 et durant la crise électorale de 2001-2002, la province du Nord fournit un écho très atténué des exactions caractérisant un certain nombre de sociétés de l’Afrique subsaharienne voisine, caractéristiques du processus de criminalisation de l’État. Au nom d’une mobilisation contre le retour d’une mainmise des Merina sur le pouvoir, les centres urbains sont écumés par une milice armée de quelques dizaines de jeunes ruraux recrutés dans la campagne proche d’Antsiranana, épaulés par des éléments de la garnison et par un certain nombre d’officiers. Au demeurant, l’armement de ces irréguliers est largement conforme à l’équipement réglementaire de l’armée. Le rhum et le chanvre sont distribués largement ; lorsqu’ils viennent à manquer, des automobilistes sont rançonnés dans la rue et un certain nombre de boutiques sont dévalisées. La population rapporte des meurtres concernant des opposants avérés au pouvoir présidentiel de Didier Ratsiraka, ainsi que des viols. À chaque fois, le dénouement du conflit à l’échelle nationale se traduit par une extinction des violences, mais les poursuites engagées ne concernent qu’une proportion marginale des intéressés, dans une société qui ignore pourtant l’anonymat.

            Qu’y a-t-il de commun entre des événements a priori aussi différents ? Deux choses. En premier lieu, ils ne prennent leur sens que rapportés au champ politique malgache dans son ensemble, et non en fonction d’une logique objective d’éclatement de la société insulaire. En second lieu, ils traduisent une crise profonde de la légitimité politique dans tout le pays : plus que de tradition, il s’agit ici de traditionalisme, c’est-à-dire d’une reconstruction du passé censée fournir un sens à la vie collective dans le présent. Pour reprendre l’expression de Jean-François Bayart dans son ouvrage L’État en Afrique[11], le champ de l’ethnicité fonctionne comme un théâtre d’ombres, dans lequel la société malgache mobilise des indices culturels tirés de la mémoire collective[12], afin de combattre des angoisses nouvelles. Conformément aux conclusions des travaux d’anthropologie politique menés sur d’autres terrains de recherche, l’ethnicité apparaît ici comme la construction changeante, contextuelle, de l’énonciation des différences culturelles. Il serait inutile de prétendre dissocier les ressorts matériels et symboliques de cette instrumentalisation de l’ethnicité. Elle constitue une ressource politique parce que, précisément, elle correspond à des besoins : besoin de protection contre la précarité et contre l’engrenage des choix inévitables, besoin plus paradoxal de se créer un espace de négociation individuelle des allégeances, dans une société ébranlée par les flux d’informations de la globalisation.

            La figure de l’homme providentiel traverse toute l’histoire récente de Madagascar. Philibert Tsiranana, Gabriel Ramanantsoa, Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana ont en commun d’être ou d’avoir été considérés par leurs contemporains comme les artisans du salut collectif, à la charnière de l’intérêt général et du contrôle exercé sur les clientèles. Longtemps décriée, la figure historique du président Philibert Tsiranana se confond maintenant avec l’accouchement du corps symbolique de l’État-nation. Le général Gabriel Ramanantsoa et le président Didier Ratsiraka, en leur temps, sont apparus comme les liquidateurs des aspects économiques et culturels du néo-colonialisme. Marc Ravalomanana, quant à lui, démontre tout d’abord la capacité d’un national à investir et à produire, a fortiori dans un secteur agroalimentaire qui fascine des populations sous-alimentées et largement imprégnées de la mémoire du pouvoir fécondant des monarchies traditionnelles. Son prédécesseur, Didier Ratsiraka, affichait un certain mimétisme idéologique avec la vision occidentale du politique, lequel n’excluait pas un pillage des ressources nationales au bénéfice de ses protégés et, plus encore lors de son dernier mandat, de sa famille. De son côté, Marc Ravalomanana paraît engagé dans une transaction entre la logique clientéliste déjà évoquée et une entreprise de resacralisation systématique du politique, illustrée par le slogan de sa première campagne présidentielle : « Aza matahotra, minoa fotsiny ihany/Ne craignez pas, croyez simplement »[13]. Tout se passe comme si le rejet de la sécularisation de l’État, pierre d’angle d’une démocratie créée par le colonisateur, constituait le préalable d’une refondation du politique à Madagascar.

            Quelles sont, en définitive, les lignes de force du champ politique malgache postcolonial ? La relation entre les citoyens électeurs et le pouvoir apparaît déterminée par le télescopage de deux conceptions contradictoires du social. Dans toute l’île, une tradition plus ancienne que la colonisation a tissé la natte d’une société possédant trois caractères : la négation de l’individu comme unité de base de la société, une cascade d’inégalités statutaires encore omniprésentes, une fusion intime du politique et du religieux. De son côté le colonisateur a imposé l’État-nation, forme politique étrangère inventée pour des individus égaux créateurs de droit, dans le rejet de toute solidarité entre l’ordre des hommes et celui des choses. Ici émerge l’institution du fihavanana, devenue l’idéologie officielle d’une société désarticulée, pour laquelle l’État clientéliste assure un minimum de transactions concernant la richesse et le pouvoir. Le fihavanana, code traditionnel des relations sociales à l’intérieur du voisinage et de la parenté, est aujourd’hui remanié pour devenir un contrat de citoyenneté à l’échelle de la nation. La diffusion relative du savoir scolaire et le prestige des puissantes démocraties occidentales ont pérennisé cette exigence de représentation à l’échelle d’une partie sans doute majoritaire de la population, mais il faut tenir compte du prestige et de l’efficacité au moins relative des Églises chrétiennes, recours social privilégié pour la masse des démunis, comme en Afrique subsaharienne. Leur travail de réinterprétation idéologique et de réflexion théologique est relayé, dans le tissu social, par l’engagement de milliers de bénévoles dans les groupes de paroisse, les ONG civiques et les associations de développement local.

            Le véritable enjeu de la légitimité politique se situe cependant en-deça des communiqués des Églises et des textes législatifs du pouvoir. Derrière la forme égalitaire et contractuelle de ce pouvoir et des programmes politiques, le principe de hiérarchie et la vertu protectrice du souverain sont bien là. Cet ordre syncrétique dénote à la fois le dynamisme et l’instabilité du politique dans la société malgache.

[Conférence prononcée en séminaire du  GERCA (Groupe d’études et de recherches sur le continent africain)

à l’IEP de Toulouse le 10 octobre 2007].

 

 

 

 

 


 

[1] Ethnie établie principalement dans la région des hautes terres centrales.

[2] Texte original : Ity andro vaovao izay nisokatra androany ity dia tsy maintsy hapetraka ho mariky ny firaisana sy ny fifankatiavan’ny olona rehetra.

[3] Les prélats de la Mission catholique avaient clairement pris parti en faveur de l’indépendance dans un « Communiqué des Vicaires et Préfets Apostoliques de Madagascar », le 27 novembre 1953.

[4] R. Andriamanjato, L’Anthropocratie ou le devenir de l’humanité (Le cas de Madagascar), Antananarivo, Grama, 1995, p.149.

[5] Voir en particulier F. Raison-Jourde, Bible et pouvoir à Madagascar au XIXe siècle. Invention d’une identité chrétienne et construction de l’Etat (1780-1880), Paris, Karthala, 1991, 840 p.

 [6] Voir L. Dumont, Homo hierarchicus, Paris, Gallimard, 1966, 449 p.

[7] Parti Social-Démocrate : parti présidentiel sous la Première République, créé en 1956 . Madagascar n’a, toutefois, jamais connu de régime à parti unique.

[8] « Avant-garde de la révolution malagasy » : parti créé par le président Didier Ratsiraka en 1976.

[9] Tiako i Madagasikara : « J’aime Madagascar ». Parti politique créé à l’initiative de Marc Ravalomanana, à partir des comités de soutien à sa candidature à l’élection présidentielle de 2001. On notera le jeu de mots avec l’entreprise industrielle du président (Tiko) et l’effet de logo d’inspiration américaine : « I love… ».

[10] L’Express de Madagascar, mercredi 3 janvier 2001. Traduit du malgache officiel par la rédaction.

[11] Voir J.-F. Bayart, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, 439 p.

[12] Sur la construction sociale de la mémoire, voir en particulier J. Cole, Forget Colonialism ? Sacrifice and the Art of Memory in Madagascar, Berkeley/Los Angeles/London, University of California Press, 2001, 361 p.

[13] Citation biblique : Marc, 5, 36.



Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) ou la mise en récit du deuil

© NG

On connaissait le Rabearivelo poète. Un peu moins le prosateur bilingue, auteur notamment de romans et de nouvelles francophones publiés à titre posthume en 1988 (L’Interférence, roman suivi de Un conte de la nuit, nouvelle, Hatier 1988) et dans Océan Indien (L’Aube rouge, Omnibus, 1998).

Composé en 1933-1934, Un conte de la nuit constitue le fruit d’un imprévu douloureux puis obsessionnel dans la vie de l’écrivain : en l’espace de quelques semaines, il perd sa fille Voahangy (17 janvier 1931 – 2 novembre 1933), dans des circonstances restées obscures, allant de la nécrose d’un orteil aux symptômes d’un empoisonnement. Ainsi, le but premier de l’écriture de cette nouvelle semble une catharsis : l’écriture crée « la douce et cruelle illusion de son… non‑départ [de Voahangy]! », indique Rabearivelo en décembre 1933 dans les Calepins bleus, son journal intime prévu de paraître dans la collection « Planète libre »  du CNRS le 4 octobre 2010. L’objectif annoncé souligne d’entrée de jeu l’alliance de la lettre et de la perte. En effet, considérée comme une chance de « survie », l’écriture tire son expressivité du fait que le travail de deuil est à l’oeuvre au sein même de la narration. En tant que récit d’un événement vécu, la nouvelle se lit d’ailleurs parallèlement au journal où Rabearivelo consigne les faits entourant la mort de sa fille, à la fois les mêmes et autres : « […] Si j’ai attendu l’évolution d’une lune […] c’est tout simplement aux fins de me sentir au strict milieu de mes souvenirs et pour pouvoir composer de leurs fleurs une gerbe… identique, fidèle. » (Calepins bleus, décembre 1933) [Nous soulignons].

Dans cette composition, il choisit un peintre comme protagoniste. La focalisation externe était la condition des stratégies choisies d’évitement et de diversion du moi privé protégé par le journal (« Per se, strictement per se »). Le versant public devrait donc l’emporter ici sur le versant privé. Mais il semble que c’est paradoxalement dans ce texte du retrait de soi par la fiction (Un conte de la nuit est une nouvelle) que Rabearivelo se dévoile le plus. Cette interrogation sur les frontières des deux présentations d’un moi public, associé à l’écriture, et d’un moi privé, irréductible, est sans doute à l’origine de la non publication de l’opus du vivant de l’auteur.

Pour suivre Laure Depretto, « dans l’atelier du moi écrivant apparaissent ainsi tous les scrupules concernant le choix du départ entre ce qui peut être public et ce qui doit rester privé, notamment dans le domaine des relations amoureuses »[1]. Ainsi, la grande absente d’Un conte de la nuit, est Paula, une des amantes de Rabearivelo, à qui la nouvelle est dédiée sous le pseudonyme de « Janvier » ainsi qu’à sa femme Mary. Paula a pourtant accompagné Rabearivelo pendant toute la maladie de Voahangy. En effet, au-delà du moi endeuillé, une autre déclinaison du moi qui surgit à travers Un conte de la nuit dans la stratégie de dispersion est le moi générationnel qui pourrait expliquer la réticence de Rabearivelo à la publication : « Le comprendra-t-on ? Ce que je tâcherai avant tout de démontrer et d’analyser dans ma nouvelle, c’est un conflit de culture et de race qui confine en drame sombre et déroute un homme, une conscience, une âme, un tempérament. Celui que j’appelle LUI dans cette histoire n’est autre que moi. » (Calepins bleus, janvier 1934). Par ailleurs, Rabearivelo soulève dans la nouvelle la question alimentaire et baudelairienne de la reconnaissance de l’artiste pour la subsistance : « […] il faut plaire à ceux aux frais de qui l’on veut vivre ! ». Mais social dans la dénonciation des problèmes culturels et raciaux de la société malgache (superstitions, sorcellerie, tradition des simples, préjugés de « dynastie », opposition entre Merina et peuples de la côte, vertu du métis, etc.), le romantisme se sert de la métaphore d’un écrit à l’autre[2]. Par exemple, les « innombrables taches rouges » observées sur le ventre de l’enfant dans les Calepins bleus, décembre 1933) deviennent « d’innombrables grappes de raisins [sic] » dans Un conte de la nuit. Naturaliste aussi dans la précision clinique, Rabearivelo use du « petit fait vrai » : les gémissements  de la mourante : « Je souffre ! Le ventre me brûle ! Je meurs ! Père ! Mère ! Des cataplasmes chauds ! Des inhalations ! De l’eau ! » (Calepins bleus, décembre 1933) sont  répercutés  presque littéralement dans la nouvelle : « Je brûle, ô père, ô mère ! Je brûle ! Mon ventre est en feu ! Donnez-moi de l’eau, du lait, du Vichy ! Donnez-moi quelque chose ! Je brûle ! ». Si, grâce aux forces de l’imprévu, Rabearivelo peut inventer à sa voisine, la « jeune vieille », un passé de commerce avec « la vertu mystérieuse des arbres et la force sacrée des morts », il peut aussi établir un réseau de correspondances symboliques entre les trois règnes du végétal (le raisin), de l’animal (le chiot) et de l’humain (l’enfant)[3] : le raisin empoisonné dans la fiction protège l’auteur de tout soupçon de superstition, l’enfant rend toutefois son dernier soupir au moment même où meurt le chiot de la « sorcière » – désignée comme telle dans la nouvelle et non pas dans les Calepins bleus -.

Ainsi, l’étude des personnages fait éclater ceux-ci en différentes représentations – représentations fantasmatiques ou métaphores de conflits psychiques. L’opposition s’installe entre savoir intellectuel du peintre et sciences obscures du voisinage, entre lesquels se glisse un tiers élément : la pharmacopée (le peintre guérit quelques jours plus tôt d’une fièvre bilieuse grâce au pouvoir des simples). Enfin, la vertu du métis, autre élément liminaire[4] sur la frontière du monde occidental convoité et du monde traditionnel malgache, offre à Rabearivelo le dénouement souhaité dans la réalité : devant sa maison qui « saigne » grâce au stratagème de l’aniline rouge[5] sur le toit exposé à la pluie, la police emmène la sorcière devenue folle.

En résumé, l’écrivain et le peintre, la voisine suspecte et la sorcière, le métis imaginaire à la charnière de deux civilisations, dénués de noms mais caricaturés (le peintre évoque nécessairement Gauguin, la sorcière est entourée de chats) construisent l’unicité du récit autour de quelques artefacts : la réplication par la similarité, la répétition et l’opposition. Le travail de deuil est ainsi devenu une forme de désir qui structure l’enchaînement des événements narrés par la dynamique de la mémoire au service du « public ». Travail de mémoire sur le rôle de Paula et sur les raisons réelles de l’impécuniosité du couple ; omniprésence d’« objets » – ainsi de ces « yeux révulsés » de la voisine -, un constant échange inarticulable entre d’une part, le moi privé représenté par Rabearivelo, et d’autre part les doubles qu’il se crée, à la fois le peintre et le métis mis en récit : à partir de ces symptômes psychiques, Rabearivelo décrit les mécanismes de défense du moi et les stratégies d’évitement générées par la redécouverte des pouvoirs de la lettre et l’édification d’un contre-pouvoir déconstruisant la réalité mortifère de la perte.

Ce sont là les prémices de l’hybridité, concept postcolonial développé beaucoup plus tard, dans les années 1990, par l’école d’Homi K. Bhabha[6].

Décidément, le personnage de Jean-Joseph Rabearivelo était largement en avance sur son époque.

 

 


 

[1] Laure Depretto « Quel genre pour quel moi ? Les paradoxes du récit de soi » CR de Moi public et moi privé dans les mémoires et les écrits autobiographiques du XVIIe siècle à nos jours, études réunies et présentées par Rolf Wintermayer  en collaboration avec Corinne Bouillot  Mont Saint-Aignan : Publications des universités de Rouen et du Havre, 2008, 443 p. En ligne. URL : http://www.fabula.org/actualites/article26651.php. Site consulté le 16 octobre 2009.

[2] Selon Patrick Marot, « La conception de la métaphore comme processus de deuil, telle qu’elle se manifeste dans l’esthétique romantique, est étroitement liée à cette définition d’une perte ontologique inhérente au langage », in Pierre Glaudes et Dominique Rabaté, Deuil et littérature, Modernités 21, Presses universitaires de Bordeaux, 2005 p. 118-119.

[3] Voir Josette Rakotondradany, « L’expérience vécue. 1. Un conte de la Nuit », L’univers de Jean-Joseph Rabearivelo, thèse de doctorat d’État ès lettres, Université de Provence, 1987, t . 1, p. 100-109.

[4] Le passage d’une époque à une autre, d’une culture à une autre, d’un statut à un autre… constitue un espace de tous les possibles. Voir Victor Turner, Le Processus rituel : structure et contre-structure, Paris, PUF, 1990, [1e éd. : The Ritual Process : structure and anti-structure, Ithaca, Cornell University Press, 1969]

[5] L’aniline est un composé organique aromatique de formule chimique. En sus de la couleur violet-bleu utilisée par les peintres, l’aniline a été le produit de départ de la synthèse d’un grand nombre de médicaments. La « sorcière » croit qu’il pleut du sang sur sa maison, de la démence dans la fiction de Rabearivelo.

[6] Voir, Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007 [1e éd., The location of culture, 1994]

 



Entre femmes et géographie (par Alessandra Grillo)
3 mai, 2010, 18:22
Classé dans : compte rendu,difference,reflexion,voyage

Luisa Rossi, L’altra mappa. Esploratrici, viaggiatrici, geografe, Reggio Emilia, Diabasis, collection “Passages”, 2005, 432 p., 25 €, 4 cahiers de photos dont 1 en couleur, ISBN 88 8103 281 3

Luisa Rossi propose un voyage parmi les exploratrices et les voyageuses qui, à partir du XVIe siècle jusqu’au début du XXe ont lutté contre les préjugés d’un monde scientifique tout masculin. Pour la première fois on présente un travail sur les connaissances que les femmes on apporté aux études géographiques, avec un parcours à travers les noms les plus célèbres du voyage au féminin au XIXee siècle pour continuer les études et les expérimentations scientifiques, face à un monde universitaire masculin qui boycotte la volonté et la culture féminine.

Entre femmes et géographie (par Alessandra Grillo) dans compte rendu L%27altra%20mappaDonne, viaggiatrici, letteratura al femminile. Quando si usano termini del genere, immediatamente si inizia a pensare a categorie, a casi eccezionali, a stranezze della natura degne dei racconti sugli enfants sauvages: una donna in viaggio per i deserti dell’Asia, la savana africana o i ghiacci del Polo? Che bizzarria! Che follia! Addirittura, che scandalo! Quando ci si ritrova di fronte alla caparbietà di alcune donne che vogliono farsi largo nel mondo tutto maschile delle esplorazioni, della geografia o della scienza, non si può non riflettere sulla difficoltà e sui pregiudizi contro i quali fino al XX secolo l’universo femminile è costretto a scontrarsi.

Luisa Rossi presenta un panorama femminile molto vasto e ricchissimo, a partire dal Cinquecento fino al Novecento, per costruire una geografia diversa, un’altra mappa appunto; diverse opere hanno infatti approfondito le storie di donne che si sono ribellate ai clichés per mettersi in marcia sulle strade del mondo, L’altra mappa invece vuole studiare il ruolo femminile nella storia della geografia e della cartografia, proponendo dunque un terreno di lavoro relativamente vergine.

Nell’introduzione, Luisa Rossi ripercorre la storia delle donne e quella della geografia per cercare un punto di contatto tra i due binari. E nonostante le difficoltà oggettive, dovute principalmente all’impossibiltà da parte delle donne di ricevere una preparazione geografica e scientifica adeguata, assistiamo al ricco sapere prodotto dalle prime viaggiatrici che con i loro resoconti si fanno largo nel vasto mondo della letteratura di viaggio. [...]

Sia Margherita Hack sia Luisa Rossi sottolineano quanto ci sia ancora da fare in questo ambito tutt’oggi; L’altra mappa permette di colmare la lacuna sul contributo femminile alla geografia e fornisce inoltre una ricchissima mole di informazioni e di immagini di viaggiatrici tra Cinquecento e Novecento: da rimarcare infatti sono i diversi cahiers fotografici e cartografici di gran pregio sia nella particolarità e rarità delle immagini riprodotte sia nel formato e nella qualità della riproduzione.

 Quatrième de couverture : L’autrice ripercorre la storia delle donne e la storia della geografia allo scopo di “scoprire se e da quando ci sia stato e quale caratteristiche abbia avuto il contributo delle donne alla conoscenza e rappresentazione degli spazi geografici”. Malgrado le difficoltà poste dalla società e dal costume e la mancanza di preparazione specifica, molte donne si sono cimentate in viaggi anche avventurosi e in paesi lontani e ne hanno scritto: questo è stato a lungo l’unico modo che avevano per “fare geografia e produrre sapere geografico”. M. H.

Revers de couverture : È vero che “le donne non sanno leggere le carte” e che le loro attitudini territoriali sono molto più sviluppate, per natura, di quelle degli uomini? Davvero, rispetto ad essi, come afferma un solido pregiudizio, le donne hanno un minore senso di orientamento? E, infine, perché le donne sono rimaste, fino a tempi recentissimi, al di fuori delle istituzioni geografiche?

La storia della geografia e della cartografia risulta essere fino ad oggi una “storia senza donne”. Eppure dagli interstizi di una storia della geografia, della cartografia e del territorio scritte al maschile fuoriesce, con Luisa Rossi, un quadro diverso, un’altra mappa del mondo. “Altra”, perché i risultati delle ricerche mettono in luce una partecipazione femminile assai più ampia di quella conosciuta. “Altra”, in quanto, anche per il sapere territoriale, vale la teoria del posizionamento, si cui si fonda l’analisi di genere.

Dopo un’ampia introduzione teorica, il libro affronta una galleria di casi significativi della partecipazione delle donne al viaggio, alla scoperta e alla rappresentazione del mondo (sia in spazi esotici che vicini), concludendosi alle soglie del secolo scorso, con il primo ma non timido ingresso di una geografa nell’Università.

L’auteur : Luisa Rossi è professore di Geografia e Storia della geografia e delle esplorazioni all’Università di Parma e collabora con le università di Genova e Limoges. Si occupa di temi ambientali, paesaggio e storia del territorio toscano e ligure. Tra le sue più recenti pubblicazioni: Dora d’Istria. I bagni in mare: una principessa europea alla scoperta della Riviera (Genova, 1998), Lo specchio del Golfo. Paesaggio e anima della provincia spezzina (La Spezia, 2003) e Scoprire le carte. Qualche novità in fatto di donne e cartografia (“Archivio per la storia delle donne”, II, Napoli, 2005).

   


Récits de première rencontre : les lazaristes de Madagascar (Sorbonne, 30 mars 2010)

Version sonore : http://www.crlv.org/swm/Page_Conference.php?P1=929 [si vous n'arrivez pas à l'ouvrir en cliquant ici, faites un copier-coller de l'adresse pour votre moteur de recherche]

RES FICTAE, RES FACTAE : LES LAZARISTES DE MADAGASCAR AU XVIIE SIÈCLE

RÉSUMÉ

Le corpus de cette analyse aléthique, qui veut distinguer le réel de l’imaginaire dans l’évangélisation de l’Anosy, est constitué de la correspondance des prêtres adressée à Vincent de Paul de 1648 à 1661. La réflexion sur l’échec de cette mission s’organise selon deux pistes : prosopographique, pour apporter un éclairage sur la difficulté d’être missionnaire au XVIIe siècle, et anthropologique, pour actualiser ce que les ethnologues, regroupés dans l’esprit des travaux de Bastide autour de Laburthe-Tolra, nomment aujourd’hui le « principe de coupure ». Cette double lecture se tisse autour de trois axes : la solitude du missionnaire, le binôme culturel antagoniste et l’absence d’Occident à Fanjahira.

            La solitude du missionnaire

La mission du Fort Dauphin figure un enchevêtrement ambigu de conflits culturels et de psychodrames personnels. Certes, la répétition de 1656 se justifie a posteriori qui dit : « Nous n’avons jamais demandé à aller à Madagascar, c’est M. le Nonce qui […] ». Pour autant,  la conviction apostolique est omniprésente dans cette campagne, assortie du désir de grâce – celle de « mourir au-delà des mers parmi les infidèles ». Contrecarrant cette conviction revient le plus souvent la solitude du missionnaire. Celle-ci se traduit par le motif de l’insuffisance, en nombre et en formation. M. Nacquart, premier arrivé avec M. Gondrée, regrette qu’« il n’y eût personne entre les interprètes capable d’expliquer le mystère de la Trinité ». Renforçant cette solitude du missionnaire, il y a la mauvaise acclimatation. La correspondance met au jour que les missionnaires décèdent rapidement de maladies et d’épuisement à Madagascar, s’ils n’ont pas péri dans les naufrages ou de maladies contractées sur le navire. Ils peuvent aussi périr en mer au retour de la mission de Madagascar. De fait, à cause de son climat chaud et humide, le Sud-Est malgache est caractérisé par une très forte prégnance des fièvres des marais. Ajoutons qu’ils viennent de subir une traversée qui dure jusqu’à huit mois, laquelle les a déjà bien affaiblis. Leur durée de vie à Madagascar est toujours très brève : de moins de trois mois à deux ans et dix mois dans l’Anosy (record détenu par M. Bourdaise). Ces chiffres laissent supposer une espérance de vie moyenne de moins d’une année. Ce laps est imputable à l’abnégation : la malnutrition et une hygiène aléatoire, faute de vêtements de rechange, les tournées ad gentes de plusieurs journées réalisées à pied autour de l’établissement de Flacourt, etc., tous ces exploits parachèvent la figure de « jeunes martyrs » dévolue aux prêtres de la Congrégation. Mais ils étaient relativement âgés à l’aune du XVIIe siècle (Nacquart, le premier missionné, avait 31 ans). Par ailleurs, au-delà du fléau naturel, le registre de la solitude convoque la défiance permanente entre les Français de l’établissement et les missionnaires eux-mêmes. Les villages sont divisés entre alliance et résistance. Le missionnaire assure généralement la liaison entre les deux camps politiques français et zafiraminia (dynastie régnante), l’un colonial avant la lettre, l’autre soucieux de son hégémonie ancestrale. Enfin, dans ce climat de suspicion, le missionnaire est la proie facile de la mélancolie. En médecine moderne, la mélancolie peut être « délirante », « stuporeuse », « anxieuse », « mixte ». C’est en habitué de la mélancolie que M. Nacquart lui-même y assimile le « culte de possession » observé par les indigènes : « On me vint avertir qu’il y avait deux femmes possédées. […]À mon avis, ce n’était qu’une humeur mélancolique, que ce gaillard [le prêtre devin guérisseur] fit dissiper par la chaleur de sa danse ». Nous détenons ainsi une série de malentendus opératoires : la séparation reste un point sensible de l’expédition lazariste.

 

                   Un binôme culturel antagoniste : christianisme et pratiques ancestrales

Autre pierre d’achoppement : la cosmogonie proprement malgache. Les Malgaches croient en l’existence d’un Dieu créateur (Zanahary), des génies du sol et des eaux (jiny), et des vivants invisibles que sont les ancêtres (razana). Ainsi, d’un côté, le lazariste ne se rend pas à l’évidence de cette préexistence d’une religion autochtone, tout en évoquant oly (talisman), alcoran (Coran) et Ombiasy (devin guérisseur). De l’autre, l’Antanosy ne peut recevoir ce qui est de fide, mais principalement les coutumes liées à l’astrologie, au calendrier et à la divination conservées dans les Sorabe. Il faudra attendre la naissance de l’anthropologie, formation nécessaire pour « instaurer un écart entre le visible et l’oeil sentant et percevant et, partant, à creuser des failles dans le réel vu » (Affergan, 1987). Il reste qu’aux yeux de l’habitant, qui ne décrypte ni l’œuvre fondatrice d’un Flacourt ni la Bible, la présence française se sera limitée à une dimension foncièrement prédatrice. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que ce constat devienne aussi français : au-delà de ceux dont les écrits sont connus pour leur discours anti-esclavagiste ou anticolonial avant la lettre (en particulier l’Abbé Raynal, Bernardin, le révolutionnaire Lescallier), le chirurgien  Vivez, accompagnateur de Bougainville, a soupçonné l’importance du regard autochtone sur l’Européen : « Mes chers compatriotes, tout policés qu’ils affectent d’être, ne passaient nulle part sans avilir la nation [française], aussi ne tardèrent-ils pas à faire éprouver à leurs sauvages bienfaiteurs  les regrets qu’ils [devaient] [prévoir] de notre présence ». Car les Zafiraminia, manifestement, veulent continuer à fonder leur identité sur le souvenir d’un passé prestigieux, plutôt que sur celui de la souffrance partagée entre « Blancs » et « Nègres » locaux (cf. Poutignat et Streiff-Fénart, 1999). De fait, la séparation entre les deux univers culturels français et malgache se mesure aussi à l’aune de l’écart entre civilisations de l’oral et de l’écrit (cf. Goody, 1994). La présence du Sorabe, accessible aux seuls katibo (scribes initiés), constitue un obstacle de taille à l’évangélisation de l’Anosy. En effet, la difficulté du contact humain et le déficit du capital symbolique, réquisit de tout enseignement, sont importants lorsque la langue est déjà écrite, de surcroît en d’autres caractères que ceux connus par l’instructeur. La nécessaire association de la sémiologie et de l’herméneutique n’est pas chose aisée : elle dicte à la fois de repérer des signes, de décrire leur fonctionnement et d’assigner une signification dans une recherche translinguistique. Une fois de plus, les chercheurs contemporains constatent la nécessaire collusion interdisciplinaire entre linguistique et anthropologie – celle du missionné comme celle du missionnaire (Laburthe-Tolra, 1994).

        Le principe de coupure, point aveugle de Fanjahira

Bien que familiers du village de Fanjahira, colons et missionnaires du Fort Dauphin ont dans l’ensemble une faible intuition de la « coutume » antanosy. Ce qui les conduit à déranger les hiérarchies villageoises traditionnelles. Il leur manque la dimension du fihavanana, valeur suprême de toute société malgache : « Dès lors qu’ils (…) se nourrissent des produits d’un même terroir, les voisins sont réputés participer d’une même substance, et, par cette identité partagée, être des parents qui s’aiment  en relation de fihavanana » (Ottino, 1998). La problématique de la représentation d’ego et d’alter reste toutefois à l’ordre du jour. L’acculturation, aujourd’hui conceptualisée en « principe de coupure » (Laburthe-Tolra, 1994), aurait pu dicter d’établir au XVIIe siècle des correspondances entre l’univers catholique et l’univers traditionnel. Mais il n’y aura pas eu, en définitive, de participation au christianisme chez les Antanosy : l’état de crise ne se produit qu’au moment où le degré d’acculturation conduit le sujet à franchir un vrai pas, en l’occurrence celui qui change le regard porté sur les sacrements.

 Au bilan, la tonalité doloriste que prend la lettre missionnaire témoigne d’une « fragile utopie » qui correspond, dans l’Anosy au XVIIe siècle, à une « perturbation du langage rituel, elle-même liée à la difficulté d’établir une médiation entre des mondes incommensurables » (Augé, 1994). Somme toute, cet échec lazariste dénote bel et bien l’impréparation face à l’ailleurs : les lazaristes sont de nouveau sur tous les fronts à Madagascar, au service des plus démunis. M. Vincent avait organisé l’aide aux malades, aux galériens, aux enfants abandonnés.. . Les objectifs sont inchangés, l’« instrument » missionnaire s’est adapté.



À lire : Le Sens littéraire de l’humour (Jean-Marc Moura, PUF, 2010)
24 mars, 2010, 12:15
Classé dans : etude,humour,lieux de culture,litterature,reflexion

Présentation de l’éditeur :

Y a-t-il une notion plus galvaudée que celle d’humour ? Tout le monde voudrait en avoir mais personne ne sait exactement en quoi il consiste. Le phénomène a suscité d’innombrables travaux en philosophie et dans la plupart des sciences humaines, sans que l’on s’accorde sur ce phénomène particulièrement déroutant. Le domaine littéraire est en l’occurrence particulièrement intéressant, car il existe un ensemble d’oeuvres majeures assez unanimement reconnues comme représentatives de l’humour occidental. À partir de la relecture de ces oeuvres, le livre pose au fond deux questions : qu’entendre exactement par humour en littérature et par quels moyens un texte réussit-il à nous faire sourire ?

Caractérisé par une ambivalence foncière, l’humour littéraire manipule les discours, traverse les genres, recourt à la plupart des procédés rhétoriques et cultive n’importe quelle thématique, pour engendrer chez le lecteur un sourire qui se distingue clairement de l’ordre plus général du comique ou de la satire. Cet art de faire coexister les éléments textuels les plus contradictoires relève d’une poétique dont l’auteur met en évidence les grandes procédures.

Au carrefour de l’histoire des idées et des études littéraires et culturelles, cet ouvrage, qui s’appuie sur de nombreux travaux tant passés que récents (souvent non encore traduits en français), développe des analyses plongeant dans le meilleur des lettres occidentales et redécouvre ainsi le lien primaire unissant texte littéraire et sourire humoristique.

NB de N.G. : On peut s’attarder particulièrement sur la troisième partie :

LE SENS SOURIANT DE L’EXCENTRICITÉ HUMAINE

I. Dispositions de l’humour : Le moi parodié La synthèse contradictoire L’inconsistance

II. Le sourire de la littérature

Jean-Marc Moura, professeur de littérature à l’Université de Paris Ouest, est notamment l’auteur de Littératures francophones et théorie post-coloniale, L’Europe littéraire et l’ailleurs (PUF, 1998), et La Littérature des lointains. Histoire de l’exotisme européen au XXe siècle (PUF, rééd. « Quadrige » 2007), (Champion, 1998).



L’université sans la pensée hostile

Note relevée dans l’article de J.-M. Racault, « Histoire et enjeux d’un mythe anthropologique : les Quimos de Madagascar à la fin du 18e siècle » in C. Gallouët, D. Diop, M. Bocquillon et G. Lahouati (eds.), L’Afrique du siècle des Lumières : savoirs et représentations, Voltaire foundation, Oxford, 2009

Nous remercions vivement notre collègue Nivoelisoa Galibert, qui avec sa générosité coutumière nous a fait bénéficier de son inépuisable savoir concernant les sources bibliographiques de l’histoire de Madagascar. Nous avons également tiré parti de sa Chronobibliographie analytique de la littérature de voyage imprimée en français sur l’océan Indien (Madagascar, Réunion, Maurice) des origines à 1896, Paris, Champion, 2000. Le territoire des Kimosy engloberait la vallée de la Menarahaka et la chaîne de l’Ivohibory, située entre les villes actuelles d’Ihosy et d’Ivohibe. Divers articles ont été consacrés aux Quimos, notamment celui de J.-Cl. Hébert, « A propos des Kimosy ou le mythe des Pygmées malgaches », Bulletin de Madagascar, 1973, que nous n’avons pu malheureusement consulter. Le mythe des Quimos en France au XVIIIe siècle a donné lieu à quelques brèves mais suggestives remarques de Michèle Duchet (Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Paris, Maspero, 1971, p. 53 et p. 117). Elles ont été le point de départ de cette étude. On trouvera aussi de précieuses indications relatives à la réception des mythes anthropologiques dans la France des Lumières in François Moureau, Le Théâtre des voyages, une scénographie de l’Age Classique, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2005 (sur les Patagons, voir « L’Abbé et les géants patagons ou « l’idée folle » de Gabriel François Coyer », p. 369-378 ; sur le mythe tahitien et – ponctuellement – sur les Quimos, voir « Presse et opinion publique : le rendez-vous manqué de Bougainville », p. 465-495).

Pour mieux appréhender l’oeuvre universitaire de Jean-Michel Racault, par ailleurs directeur fondateur du Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l’Océan Indien  (CRLH en 1984), prendre connaissance de l’ouvrage d’hommages rendus par ses collègues du monde entier in Marie-Françoise Bosquet, Serge Meitinger et Bernard Terramorsi, éds., Aux confins de l’Ailleurs. Voyage, altérité, utopie. Hommages offerts au professeur Jean-Michel Racault, Paris/Saint-Denis, Klinclsieck/Université de La Réunion, 2008, 384 p. Contributions de François Moureau, Paolo Carile, Nivoelisoa Galibert, Réal Ouellet, Catriona Seth, Chantale Meure, Bernard Champion, Bernard Terramorsi, Gérard Veyssière, Jean-François Géraud, Guilhem Armand, Ruth Menzies, Aurélia Gaillard, Marie-Françoise Bosquet, Christian Chelebourg, Patrice Uhl, Laurent Versini, Raymond Trousson, Françoise Sylvos, Nadia Minerva, Alain Sebbah, Jean-Paul Engélibert, Serge Meitinger, Jacques Tual, Frank Lestringant, Pierre Brunel, Gabriele Fois-Kaschel, Jean-Marc Houpert, Béatrice Didier, Bernard Jolibert.



Alternatives internationales : point sur la crise malgache
5 janvier, 2010, 19:55
Classé dans : compte rendu,Didier Galibert,Madagascar,Politique,reflexion

[Article à la une de Alternatives internationales du 05 janvier 2010. URL : voir lien « Didier Galibert et Madagascar », en haut à gauche de votre écran « Madagascar : dérapage du combat factionnel ». Site consulté le 09 janvier 2010]
Madagascar : dérapage du combat factionnel

Le nouveau président malgache Andry Rajoelina vient de limoger son premier Ministre, rompant ainsi la médiation engagée avec l’opposition. Une brèche prétorienne nouvelle vient de s’ouvrir, lourde de menaces de brutalités militaires, même si les violences ont jusqu’ici été limitées.

Arraché sous la pression des bailleurs de fonds et des organisations régionales africaines depuis le renversement du président Marc Ravalomanana le 17 mars 2009, le consensus pour une sortie négociée de la crise malgache a éclaté. Malgré le refus d’Andry Rajoelina dit « TGV », les chefs de file des « mouvances » actuellement exclues du pouvoir se sont réunis une troisième fois à Maputo du 3 au 8 décembre à l’initiative de l’ex-président mozambicain Joachim Chissano, afin de répartir les ministères du gouvernement de transition. Andry « TGV » a aussitôt limogé le Premier ministre concédé à la médiation. Son remplaçant est un militaire très hostile aux réseaux de Marc Ravalomanana. Un an après les premières mobilisations populaires, les masques sont jetés.

Cette crise peut d’abord être lue comme une rivalité entre deux notables se disputant l’espace médiatique et les opportunités d’enrichissement, dans une surenchère à partir des mêmes atouts. Andry Rajoelina est originaire des Hautes Terres centrales, comme Marc Ravalomanana. Il appartient comme lui au milieu patronal de la capitale, porteur d’un idéal d’accumulation productive mais coupé des grands investissements accessibles aux sociétés étrangères, faute de moyens. Comme son adversaire en 2002, il se présente comme un homme nouveau, porté par l’idéal urbain d’individuation et adossé à sa position de maire de la capitale. Ce jeu de chaises musicales est éclairé par l’explosion démographique d’une société qui, jusque là, reposait sur le principe de séniorité. Aussi les initiatives du vainqueur de Marc Ravalomanana peuvent-elles apparaître comme un triomphe de la jeunesse, dans un amalgame entre l’impatience des cadets de la bonne société et l’appétit des jeunes déshérités de la ville basse, protagonistes des pillages de février 2009.

Un fossé s’était creusé entre Marc Ravalomanana et son armée, du fait de l’arrêt de la multiplication des hauts grades et de la distorsion avec les salaires de la police. On peut ajouter l’hypothèse d’un fléchissement du niveau de l’encadrement militaire, en rapport avec l’effondrement du système d’enseignement. Cette convergence ouvre une brèche prétorienne nouvelle à Madagascar : une armée moins légaliste et moins respectueuse de ses chefs, apte aux brutalités. Pour autant, la liberté d’action des soudards reste sous astreinte culturelle, au-delà de ce qui est dicté par les dissensions. Les violences sont à ce jour restées limitées, eu égard à la durée de la crise et à l’ampleur de la mobilisation internationale, malgré le massacre du 7 février contre les partisans d’Andry TGV ou les fusillades sporadiques dirigées contre ses adversaires, dits « légalistes », une fois le pouvoir conquis. Derrière l’occidentalisation de l’énonciation du politique, ces morts signent la violation partagée d’un code traditionnel assimilant l’ordre social et politique des vivants visibles au cosmos tout entier, comme si l’usage politique de la force impliquait un risque global portant la négation de toute légitimité. Aussi le pourrissement délibéré des situations ne se laisse-t-il pas enfermer dans la logique des coups bas du combat factionnel. L’agenda politique est distendu par une chorégraphie du double jeu, dont les termes défient la patience des partenaires étrangers tout en permettant une mise en attente du lien social. On songe en particulier à la participation des protagonistes à d’infructueuses réunions de conciliation organisées en février dernier par les ambassadeurs avec le concours des Églises, aux quatre sessions de négociations – à Maputo ou à Addis Abeba – et aux voyages financés surtout par l’Union africaine et la SADC.

Le projet de concession de terres à une filiale de l’entreprise sud-coréenne Daewoo a constitué une erreur politique de Marc Ravalomanana, dans un pays assimilable tout entier à un sanctuaire habité par les ancêtres. La crise dénote aussi une impasse de la matrice de l’action politique légitime, le chiffre d’affaires des entreprises de Marc Ravalomanana ayant probablement quadruplé à partir de son accession au pouvoir, dans une logique de croissance sans retombée sociale en milieu urbain. Mené avec le soutien des Églises, son combat de 2002 contre le président Didier Ratsiraka se résumait pourtant à l’instauration d’une gouvernance chrétienne faisant fi d’un idéal laïque assimilé à l’héritage colonial et tournée vers l’appropriation effective de la citoyenneté individuelle.

Prises à contre-pied par cette évolution, les Églises ont été incapables de jouer leur rôle d’encadrement et de médiation, d’autant plus que Marc Ravalomanana reste vice-président de la principale Église protestante. Plus inquiétant, le vide creusé par la faillite du seul modèle national de légitimité déchaîne le jeu des clientèles et accentue la fragilité des institutions.

Didier Galibert SEDET, Université Paris Diderot-Paris 7

05 Janvier 2010



Genres de travers (fiction)

© N.G., 2009

« Tandra vadin-koditra
Les taches de rousseur sont inséparables de la peau. »
DICTON MALGACHE

Bibliothèque François Mitterrand, avant-dernière station de la ligne 14. Rame automate, tu déverses à ton tour les cerveaux qui t’ont conçue voici près de trente ans maintenant. Éternelle circularité de l’œuf et de la poule.

Je suis fascinée par Paris à la mi-août. Point de Parisiens. L’Ailleurs sans l’Autre. Toutefois, des hôtes haut en couleur qui se dirigent vers les quatre tours de la Bibliothèque nationale de France, tout aussi néo-millénaires que le rez-de-jardin où s’échauffe l’intelligentsia de la globalisation. Japonaises en chapeau de paille blanc noué d’un foulard noir. Jeune chercheur de province aux baskets éculées et jeans débordant du fil du Mp3. Pourquoi pas : de son côté, le grave professeur venu de Bayreuth s’isole lui aussi derrière sa musique. Du Verdi, je parie. Je m’assure en m’approchant discrètement que le jeune voisin vit bien au rythme de Oasis. Bingo. Plus loin, une poignée de jeunes louves à bandeau scellant cheveux étalés comme un champ de blé, bandeau banderole de la clanique ENS Fontenay-Saint-Cloud. Et puis, il y a eux deux. Emportés par leur amour à n’en plus ouïr la pluie bruire.
Et moi et moi et moi.
Ego, je suis comme tous et toutes : une fois passé avec succès le portail de détection de bombes artisanales, je trépigne devant la ligne de courtoisie du vestiaire, je serai sous peu une soldate de la sacoche transparente, Mac promu par la Coopération française avec l’océan Indien et exhibé en nombre au monde anglo-saxon par le plan Vigie Pirate de la BnF. Belle revanche sur les Britanniques qui avaient donné du fil à retordre à la France de Colbert et de la Troisième République.

Ce tout petit monde commence par une pause à la cafétéria de la Tour des Lettres. Prohibitifs, les petits-déjeuners ne sont malheureusement plus compris dans le prix de la chambre d’hôtel. Dans les espaces de lecture, salles U V W X, toutes les places, réservées sur Internet depuis plusieurs mois, restent à clignoter vertes de la rage des livres qui attendent à la borne de distribution. Mais le café du matin et la biscotte et les 10 g de beurre et le yaourt bio recommandés par le nutritionniste pour une alimentation équilibrée il faut les prendre avant que les neurones ne soient triturés par l’interprétation transgénérique de l’attribut classique enrichi des suppléments des ajouts des modifieurs des déterminants et des caractérisants en complémentations. Ah, les épistémologies transversales anti-auctoriales… Yaourt bio, biscottes, petit rectangle de beurre, deux cafés, deux !

À un coin de la table basse, les voici à nouveau, eux deux.
Elle se brûle les lèvres avec un petit rire surpris d’amante assouvie, il lui souffle sur son expresso attendri. Il lui beurre une biscotte sans la casser, les yeux océan pourlèchent ses pommettes d’ébène, descendant petit à petit vers les gorges du Nyl bleu. Elle déploie de nouveau son rire Désir. Ils ont déjeuné. Il rassemble miettes, pots de yaourt, couverts en plastique et tasses en porcelaine, il les dépose sur le plateau partagé pour le pire et le meilleur. Ils se lèvent, il lui présente son manteau tel son majordome et s’efface pour la laisser passer. Elle hiératique, les mains dans les poches de sa ravissante mante Versace. Lui confondu en excuses devant le Tout-Monde comment ai-je fait pour séduire la Reine de Saba me voici consacré Roi Salomon mon bijou mon joyau tesoro mio tout en revêtant sa propre gabardine. Après quoi, il ramasse le plateau et les deux sacoches identiques en plastique transparent sous le regard satisfait de ceux-là, héritières et héritiers des Sartre-Beauvoir qui ont combattu des années pour que femmes et Noirs enfin comptent autant sinon plus que les pâles Occidentaux en ce non-lieu d’une cafétéria gorgée de matières grises. Elle avance vite, entretenant sa démarche de mannequin aux jambes de gazelle. Mais il peut la suivre. Avec tout son barda. Pardon pardon pardon merci pardon, sacoches en balade dans son dos, aïe aïe, cela fait tout de même un peu mal les coups de deux Mac contre les vertèbres sur le flanc sur les épaules côté bandoulières. Enfin la « desserte ».
Il déverse le contenu du plateau dans le grand meuble à fente prévu à cet effet.
Cling cling cling cling cling… Clang, clang.
Mama mia. Il a aussi jeté les deux tasses et les sous-tasses en porcelaine.

- Eh bien, bravo, madame ! Si c’est ainsi que l’on fait la vaisselle chez vous, c’est du propre, c’est le cas de le dire !

C’est le serveur du self-service. Celui qui sert sans desservir. Il n’a pas les neurones en ébullition permanente. Cela lui permet de garder les pieds sur terre et les tasses sur le comptoir. Il vient de lui signifier son opinion à elle. Et non pas au fautif. À voix haute et nue.

Un regard indécodable est échangé par le couple. Lui s’éloigne de deux pas à reculons en réajustant ses deux bandoulières, elle revient sur ses pas sortant les mains de ses poches ravisées. Et la voici, Reine de Saba, un genou à terre devant lui. Fouillant dans la poubelle de ses doigts ébène les tasses à déposer sur le comptoir et les doutes de son coeur.

Le Tout-Monde est rentré dans l’ordre.
Fin du spectacle pour la galerie.
Standing ovation, la rumeur en guise d’applaudissements : « … Hannah Arendt… Toni Morrison … Gayatri Spivak… Chokravarty ? … Chakravorty, mais si mais si … Homi Bhabha… Bla bla bla… ».
Les sacoches se sont dispersées.
Les places respectives vont virer au rouge.
Feu sur tout visionnaire qui bouge !



Relation véritable au XXIe siècle : un portable devenu savonnette

Relevé dans L’Express de Madagascar, n° 4480 du 14 décembre 2009

© T.M., 2009

N.B. Ar ou ariary :  monnaie malgache (1euro =  13000 Ar environ)

 Un homme a perdu Ar 40 000 vendredi, en achetant un téléphone portable à Ampefiloha. Deux hommes ont réussi à le filouter en vendant un poste fabriqué à partir de savon de lessive. La victime affirme qu’elle ne s’est rendu compte de la manœuvre qu’au moment où il comptait se procurer un chargeur pour le téléphone.

 « Je cherchais des pièces de voiture quand deux individus m’ont accosté pour me proposer un portable », raconte-t-elle. Haut de gamme, celui-ci a été proposé à Ar 150 000. Le client s’est aussitôt intéressé à l’offre alléchante après avoir testé l’appareil avec sa puce. Pourtant, il leur a indiqué qu’il ne disposait que de Ar 30 000. Entre-temps, le téléphone, qui était remballé dans sa housse, a été déjà remis à l’un de ses interlocuteurs.

« Après une longue discussion, les malfrats ont concédé la marchandise à Ar 40 000 », dit la victime. Le poste payé, un des escrocs a sorti le paquet de sa poche. Confiant, le client ne l’a plus vérifié.

 La savonnette était cachée dans la housse et présentait la même taille que le vrai portable. Des touches de manipulation ont été collées sur l’une de ses faces.

 Teholy Martin Date : 14-12-2009


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