« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Lettre ouverte à Daniel Odon-Hurel
25 août, 2009, 12:53
Classé dans : correspondance,reflexion

CULTIVONS NOTRE JARDIN
© I.B. et J.F.G. 2009

Cher collègue,

Puisque vous avez bien voulu mettre en ligne une « deuxième version » de la recension de l’ouvrage nommé infra dont je suis l’éditrice scientifique, je me permets de signaler qu’une troisième version serait souhaitable où vous apporteriez un rectificatif au renvoi à votre compte rendu :

au lieu de : Daniel-Odon Hurel, « Nivoelisoa Galibert, Nivoelisoa (éd.), À l’angle de la Grande Maison. Les lazaristes de Madagascar : correspondance avec Vincent de Paul (1648-1661) », Archives de sciences sociales des religions, 142 (2008) - Varia, [En ligne], mis en ligne le 25 novembre 2008. URL : http://assr.revues.org/index15383.html. Consulté le 07 juillet 2009.
lire :
Daniel-Odon Hurel, « Nivoelisoa Galibert (éd.), À l’angle de la Grande Maison. Les lazaristes de Madagascar : correspondance avec Vincent de Paul (1648-1661) », Archives de sciences sociales des religions, 142 (2008) - Varia, [En ligne], mis en ligne le 25 novembre 2008. URL : http://assr.revues.org/index15383.html. Consulté le 07 juillet 2009.

Dans la foulée de cet erratum, la recension serait plus exacte si vous souligniez l’importance de l’appareil critique (sémantique de l’introduction et de la conclusion générales, rigueur des sources, bibliographies et index) dans l’esprit de la recherche génétique dans lequel ce travail de longue haleine a été mené aux Archives de la Maison mère de la Congrégation de la Mission pour la confrontation des imprimés et CD-ROM existants avec les manuscrits (autographes et copies) conservés en ce lieu.

En vous remerciant de l’intérêt que vous pourrez apporter à ce courrier, Bien cordialement,

Nivoelisoa GALIBERT



Mon coup de coeur : un récit de voyage sensible sur Madagascar

Dominique Rolland, Glissements de terrain : une ethnologue dans la vallée de Matitanana, Elytis. Coll. Grands voyageurs, 2007, 222 p.

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© L.L. 2009

4e de couverture :
« Glissement de terrain [sic], revient sur le passage personnel de l’auteur, en tant qu’ethnologue, dans une vallée retirée du sud-est de Madagascar. Trois années durant, Dominique Rolland côtoie les Antemoro de la Matitanana, suivant le cours de la vie et de ses rites. Carnet d’un voyage lointain, c’est un vrai regard critique sur le rôle de l’ethnologue qui se dégage de cette expérience malgache inédite.  » Il vous semblait autrefois, à Paris, que l’ethnologie devait témoigner de l’intelligence de l’homme, de sa capacité à dominer les contraintes naturelles pour organiser la vie en société. Faire de l’ethnologie, c’était le désir impérieux de dire à l’Occident que le monde est infini, que la richesse de l’humanité réside dans sa diversité. Plus qu’une discipline scientifique, vous embrassiez à bras-le-corps une morale, et peut-être que sommeillait en vous la présomptueuse idée qu’il y avait quelque chose à racheter. L’ethnologie d’alors avait des allures de pratique militante opposée à l’insupportable superbe d’un monde qui s’affirmait seul tenant de l’intelligence, de la raison et de l’efficacité « .

N.B. J’ai entendu l’auteur, maître de conférences à l’Inalco, réciter un long passage de son livre aux Voûtes (Paris 13e) sous l’égide de Laterit Productions (Marie-Clémence et Cesar Paes), c’était à vous donner des frissons. D’ailleurs, je l’entends toujours en écho : « Mangatsiaka... », insistant sur chaque voyelle, à la façon antemoro. J’étais à nouveau dans le Matitanana. (NG)



Papygérard : complicité filiale pour vos 82 ans virtuels
6 juin, 2009, 18:18
Classé dans : Didier Galibert,difference,famille,hommage,Nivoelisoa Galibert

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© D.G. 2009

Gérard Galibert (06/06/1927-06/06/2009) (DCD le 06/05/2008)

Je suis si heureuse de vous avoir connu.

J’aurais pu ne croiser que vos écrits universitaires sur la montagne alpine, la télédétection en géographie. Vous n’étiez pas littéraire, disiez-vous. Et pourtant, toute cette science de la terre, n’était-ce pas une façon poétique d’approcher la vie ?

La terre qui amasse les vivants invisibles et entoure les vivants visibles…

Bon anniversaire, Papygérard.

Votre belle-fille Nivoelisoa. « Ma fille », disiez-vous encore.



Danger : Men cooking
6 juin, 2009, 10:04
Classé dans : creation,decivilise,famille,hommage,humour,Madagascar,societe,voyage

Par Nivoelisoa Galibert

Paysage austral
© N.G. 2006

Extrait de Des mots pour langes…

[...] Car il faut que tu le saches, lecteur, pour le cas où tu aurais à passer dans cette région de Mada, la loi du groupe encourage les mâles de la fratrie à profiter des caresses de la belle-sœur en l’absence du frère afin que le plaisir reste dans la famille. Qu’il ne soit légué à aucun étranger. [...]

Etongavelo quant à lui était impatient de retrouver sa vadikely troisième-épouse-choisie-et-choyée. Seulement, deux années c’est long, il s’est trompé de case, aïe aïe aïe aïe, a confondu les trois cases des trois épouses, a donc pénétré dans la mauvaise case celle de la vadibé, aïe aïe aïe, quand par intuition il sait que la vadikely choisie-et-choyée quant à elle lui est restée fidèle[...].

La vadibé Ciel-mon-mari ! s’est offusquée de cette incivilité d’Etongavelo la surprenant dans les bras fraternels. Aussi a-t-elle esté auprès de l’assemblée des Sages du village. Après avoir écouté le concours de circonstances qui ont perdu l’accusé, les hommes du groupe ont acquitté celui-ci. En effet, atténuantes, ces circonstances – l’état de la piste de la ville au village, la rupture du circuit des taxis-brousse, la fatigue, le temps qui trace, le désir vespéral – tout avait parlé en sa faveur, exacerbé sa soif conjugale, éreinté son flanc de tireur de pousse, brouillé sa vue et son odorat dans le fumet du ranovola eau-de-riz-grillé du village.

Cependant la première épouse n’est pas satisfaite du verdict. Son mari Etongavelo est arrivé le sexe brandi quand le beau-frère et elle en étaient justement au couplet à-ne-pas-interrompre de leur romance. Alors se crée en dépit de tout sens commun le kabarin’ny viavy : les femmes décident de se retirer, de toutes se retirer du village, de toutes se retirer du village avec les enfants du plus petit au plus grand. Ils resteront entre hommes youyou ! youyou ! youyou ! jusqu’à ce qu’ils changent d’avis youyou ! youyou ! youyou ! pendant qu’elles iront rejoindre le prochain village dans l’attente de ce revirement qui rendra à César ce qui est à César : le pouvoir matriarcal youyou !!!!!! s’agissant de leur corps.



FELANIAINA, FAIS LA NANA

Par Nivoelisoa Galibert

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© N.G. 2006

Felaniaina Pétale-de-Vie a guetté la pluie toute la journée.
Le directeur babtou du Ccf Centre culturel français lui a fait un jour l’intéressante remarque qu’il n’est pas logique qu’une jeune femme qui a fait des études en France ne songe pas à sortir les plantes vertes de son bureau quand il pleut. Qu’elles se rafraîchissent un peu, sacrebleu !
Ben non scrogneugneu ! Ici en Malgachie, les plantes elles font ce qu’elles veulent partout dans la cour on ne les garde pas à l’intérieur ni d’ailleurs le chat ni le chien ni la tortue ni le tanrec ni le cardinal ni le canari ni l’indri ni le marsupilami.
[...]
Qu’il fait bon regarder la pluie fouetter ces Babtoues qui se précipitent à la bibliothèque mettre la main sur le dernier Nothomb.
No tombes. Des zombies… Quoi faire d’autre sous les tropiques quand on est épouse de diplomate.
- Ho ! Fais-la-nana, à ton poste !
Felaniaina. Mais que c’est compliqué le malgache ! Nous au Ccf, nous disons tous Fais-la-nana.



In memoriam : complicité filiale 06/05/08 – 06/05/09
5 juin, 2009, 18:29
Classé dans : Didier Galibert,famille,hommage,Nivoelisoa Galibert,voyage

Papygérard
© N.G. 2006

Éloge par Didier et Nivoelisoa Galibert

Pour Papygérard
6 juin 1927- 6 mai 2008

Nous sommes rassemblés autour de l’homme qui nous a quittés, Gérard Galibert, Papygérard, que mille et une paroles, mille et un objets rappelleront toujours à notre souvenir, dans ces lieux où il a tissé les liens de sa nombreuse descendance. Là-bas, rue des Narcisses ou ici, sur cette terre des Pailhès à laquelle il tenait tant, puisque dix jours encore avant qu’il ne s’éteigne, il était venu ici comme pour un ultime au revoir.

 Nous saluons le patriarche qu’il était devenu, observant avec sagesse et patience le « bari-barau » de cette nombreuse famille éparpillée et surtout rassemblée autour de Mamyvette et de lui-même. Rassemblée le temps d’un repas ou deux, certes, mais dans de vrais moments de plaisir familial. Des moments que nous provoquions, puisque c’était là que nous nous retrouvions les uns les autres, après des mois sans nous voir, parfois même des années, quand des milliers de kilomètres nous séparaient.

 De Papygérard, nous voulons d’abord retenir cet homme plein d’affection et qui avait conquis sur lui-même une faculté d’écoute exceptionnelle. Sans qu’il ait l’air d’y toucher, rien ne lui échappait des conversations qui se croisaient. Et quand nous le croyions perdu dans des pensées personnelles, le voilà qui levait son regard vif, et, d’une voix égale, ponctuait le bruyant échange familial d’une remarque brève et jamais anodine. C’était cet homme qui se levait lentement au milieu de notre verbiage, son inséparable Nikkon autour du cou, et faisait un portrait ici, un autre là. Portrait de groupe, portrait d’individu, on ne savait jamais quand ils avaient été faits et on les voyait rarement, mais ils étaient faits avec l’œil du professionnel aguerri, apte à capter de loin le détail porteur de sens. Car Papygérard ne perdait de vue aucune de ses ouailles, épouse, sœur, fils, belles-filles, petits-enfants… Faisant équipe avec sa sœur Monique et avec notre mère et grand-mère, il colmatait nos lacunes pour conter les histoires de famille, mémoire vivante et souvent facétieuse.

 Papygérard, c’étaient ces réunions conviviales, mais aussi des tête-à-tête passionnants. Technicien et ingénieur avec les uns, géographe et historien avec les autres, littéraire avec d’autres encore. En tout cas, il nous gratifiait de conversations personnalisées, où la petite anecdote faisait toujours sens dans les purs moments de mélancolie. Je le cite : « Paul Valéry avait dépassé l’âge de 60 ans quand il a accédé directement au Collège de France après avoir été toute sa vie employé de bureau au Ministère des Finances à Paris ! ». Il nous livrait ce qu’il savait, mais il apprenait aussi volontiers ce que nous lui rapportions de nos voyages respectifs : « Je ne connaissais pas ce mot », reconnaissait-il sans forfanterie, et lui, le savant géographe au savoir déconcertant, il apprenait encore comme un écolier le vocabulaire spécifique des générations successives. Et quand nous étions repartis au loin, il écoutait avec attention bruire avec fracas, ou plus modérément, les événements de nos vies respectives. Il avait alors la bonté de dévoiler aux uns et aux autres leur propre force quand, grands ou petits, ils rataient une marche ou paraissaient hésiter. Cela nous est arrivé à presque tous, et jamais il n’en a tenu rigueur à personne. Jamais de reproche, mais plutôt la tolérance de l’homme qui avait peu à peu compris pour lui-même les leçons de la vie et qui comprenait la vie des autres. Mieux, il les rappelait avec efficacité à l’ordre pratique des choses pour repartir d’un bon pied. Il a ainsi géré avec générosité son petit monde éparpillé au loin, avec la sagesse aussi de celui qui a arpenté tant d’espaces et expérimenté tant de tempéraments. Les horizons du Sahara et du Spitzberg avaient comblé son goût de la lumière et de l’immensité. De ses années indonésiennes, à Djakarta, il avait rapporté le goût et le savoir de la différence culturelle, l’importance du respect de l’autre dans des recoins souvent insoupçonnables. Aux Pailhès, à Toulouse, à La Réunion dans l’océan Indien, les notes scientifiques qu’il publiait voici quelques mois encore l’associaient de loin à la communauté des chercheurs.

 Le voici donc tout de bleu et de blanc vêtu, assis avec son GPS surdimensionné près de sa canne, devant le treillis des rosiers des Pailhès. Un homme haut en couleurs, quelquefois excessif dans ses paroles mais jamais dans ses actes et dans ses décisions.

 Nous ne l’entendrons plus dire « ce petit » ou « mon petit », en parlant de ses fils, devenus pourtant pères de famille et grands voyageurs à leur tour. Nous ne recevrons plus de petits post-scriptum, tels que : « J’ai dû changer trois fois de rollers… Veuillez excuser les changements de couleur d’encre et de largeur de trait ». Mais nous conservons le timbre de la voix professorale annonçant invariablement au téléphone : « Gérard Galibert ».

 Comme le dit Mamyvette : « De manière différente, certes, tous, nous avions quelque chose à partager avec lui ».

 Nous lui souhaitons, selon ses propres termes, « toutes sortes de bonnes choses » et nous l’embrassons très fort là où il est désormais.

 Proches ou amis sont venus parfois de loin : qu’ils en soient remerciés. Aujourd’hui, croyants ou incroyants, nous lui disons tous : « Repose – reposez – en paix ».

 Le Bez, le 9 mai 2008



Nicolas Fargues et Madagascar

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© N.G. 2009

AUTOUR DE « RADE TERMINUS » (P.O.L., 2004) DE NICOLAS FARGUES :
QUEL SYNDROME RICHARD GERE ?
par Nivoelisoa Galibert

Crevons l’abcès : lors de son mandat de directeur d’Alliance française à Diego-Suarez, en même temps que sa littérature, Nicolas Fargues vendait-il son physique au lecteur ? Nicolas Fargues aurait-il lui aussi été atteint du mal de la « belle gueule » baptisé par les critiques « syndrome Richard Gere » (1) ? Mais je n’irai pas jusque-là : Fargues est un écrivain très professionnel.

À force de voir ses photos, de s’entendre répéter par la critique journalistique, majoritairement féminine (2), et par la plus commune des mortelles, ainsi la lectrice du Centre culturel français, qu’il est beau, avec ou sans agacement, c’est bien une des questions que se posent maintenant lecteurs et lectrices : Nicolas Fargues vend-il son visage et sa silhouette au détriment de son talent ? En effet, sauf exception, chaque critique de Fargues est accompagnée d’une photo avantageuse, fidèle toutefois à la réalité. La plus sensuelle étant celle, éthérée, publiée par le magazine Elle le 25 octobre et itérée par le quotidien Les Nouvelles de Tana le 12 novembre 2004. À moins qu’il ne s’agisse d’un montage, à moins qu’un photographe n’ait été dépêché exprès à 9000 + 900 Km sur les lieux de travail de l’écrivain provocateur, le cliché a été réalisé devant la baie de Diego-Suarez. J’en déduis que le document a émané de l’auteur pour accompagner Rade Terminus. Ajoutons à cela que Nicolas Fargues habille de son visage des publicités pour dames, informe Christian Chadefaux dans le même article des « Nouvelles ». Rappelons-nous enfin ce qu’écrivait Biba en 2002 : que depuis Sartre, les intellectuels, qu’il s’agisse de Luc Ferry ou de B.-H.L., ont désormais un devoir implicite de séduction physique. Mèche folle élaborée, ou chemise en lin immaculé sont désormais de mise.

Ce que je crains, c’est que cette visualisation répétée d’une « belle gueule » ne provoque l’effet contraire chez le public : l’agacement, la fatigue due au matraquage du « contenant ». C’est à peine si l’on a envie de prendre connaissance du contenu dans cette visualisation permanente. Ouvrant « Le Nouvel Observateur » à Paris en septembre, ma colocataire à qui je parlais beaucoup de Madagascar, jeune juriste, n’a pas fourni l’effort de lire la critique : « Ah d’accord, c’est clair, il vend son physique ». Encore moins de lire le livre que j’avais mis en évidence sur notre table à manger commune. Tandis qu’un ancien de Diego me rapportait : « Le livre m’est tombé des mains ». En effet, celui-là ne s’intéresse pas aux critiques dont un des rôles est pourtant de guider le lecteur dans l’océan typographique qui envahit Paris. Il achète tout ce qui touche Madagascar, et de surcroît Diego. Nicolas Fargues aurait défiguré sa ville en ne faisant que l’effleurer.

Le public cible : un jeu de captation
Suis-je touché(e) lorsque je lis Rade Terminus ? Rire, épouvante, colère, tristesse ? ou les deux dernières émotions juxtaposées prenant pour nom « dépit » ?… C’est la seule question que devraient se poser lecteurs et lectrices devant toute fiction. Parce que pour être lu, il faut capter la « bienveillance du lecteur » par l’émotion. Et pour capter-capturer ce public, il faut le connaître, maîtriser ses us, se tenir informé de ses goûts : il y va de la littérature comme de tout ce qui concerne l’humain, évolutif par définition. Comme dans l’habillement, la mode à Paris est au vieux rose et aux ourlets biaisés, le sujet-culte au cinéma est le monde de l’édition (« Je suis un assassin » de Thomas Vincent, « Mensonges et trahisons et plus si affinités » de Laurent Tirard, « Comme une image » d’Agnès Jaoui, tous sortis en 2004) ; en littérature, les éditeurs parisiens demandent encore de l’ « ailleurs » dans la foulée de Nicolas Bouvier ou de Michel Le Bris ou de J.-M.G. Le Clézio. N’oublions pas Amélie Nothomb écrivant sur le Japon. Les clones de Michel Houellebecq sont moins systématiquement admis. Issu du monde de l’édition, comme lecteur chez Gallimard notamment, de fait avec son entregent surtout depuis « One man Show » (2002), Fargues dominait les arcanes du système. Je parle au passé parce que, éloigné au bout du monde à Diego, il s’est « planté » dans sa première version du livre, et c’est tout à son honneur de l’avoir livré à Pierre Maury (3) : le goût du public, le croirait-on ?, est si changeant à Paris. Vous aurez remarqué en passant que je ne parle que de Paris. Pour moi, le jeu est honnête : Nicolas Fargues visait le public parisien. Quoi de plus étonnant dans ce cas que les critiques, lecteurs en principe plus avertis que les autres, y aient salué le livre quasiment à l’unanimité. Il répondait à l’attente parisienne, qui fournit tout de même la majorité des lecteurs franco-français. Tout comme vous, je distingue bien littérature franco-française, littérature en français (Beckett, Kundera, Semprun, Makine, Cheng et les autres), et littératures francophones (mais qui à Paris va se rappeler spontanément que Nothomb est belge ? Qu’en revanche, vivant à Paris, Kourouma était bel et bien perçu comme un excellent écrivain francophone ?). Le champ Fargues est net de professionnalisme : écrivain parisien, ciblant une édition parisienne, une réception parisienne, aussi bien lectorat que critique journalistique. Avec les prix littéraires (4), il reste, pour produire la valeur de l’œuvre, la critique universitaire. Comme pour Le Clézio, Kundera ou Conrad, il y aura certainement une critique universitaire de Fargues ou au moins de la jeune génération de l’autodérision et du cynisme, trentenaires désenchantés-branchés, dont il est un des fleurons au même titre que les Louis Lanher (« Un pur roman »), Charles Pépin (« Les Infidèles ») et Christophe Ono dit Biot (« Génération spontanée »). La tendance dans la spécialité universitaire « lettres modernes » est d’une part l’abolition des frontières entre les genres (ou « transgénéricité » selon Dominique Moncond’huy, Henri Scepi et al.), d’autre part la question de la répétition (« intertextualité », « palimpsestes », « dialogisme » ou simplement « récriture » : ainsi, les robinsonnades offrent une matière inépuisable). D’ailleurs, Christian Chadefaux soulignait déjà que « Rade Terminus » pourrait être entendu comme une talentueuse reprise de la décivilisation évoquée par les textes fondateurs, « Les Civilisés » de Claude Farrère (1905) et « Le Décivilisé » de Charles Renel (1923).

Mais il me semble bien tôt pour que la boucle du champ Fargues soit bouclée. Trop tôt pour dresser un bilan entre apparence et essence car qualité et quantité peuvent ne pas coïncider en littérature : la quantité se mesure au succès des ventes tandis que la qualité se mesure à l’influence exercée.

L’autre bout de la lorgnette
Diego-Suarez, comme tout port, et qui plus est ancien port colonial de garnison, c’est avant tout un espace peu anodin, liminaire s’il en est : en 2003, année d’écriture pour Fargues, la ville est toujours au seuil de mille et une autres choses. Au seuil de la mer et donc d’un ailleurs invisible. Au seuil d’une époque que l’on espère toujours nouvelle, tant et si bien que Christine Rousseau du « Monde des Livres » croit de façon lamentable que les ruines datent de la seule crise de 2002 ! Au seuil surtout du monde des Blancs qui vont et qui viennent. Retraités que certains surnomment « papys Diego » (ce qui suppose un attirail de bermuda, de tee-shirt ventripotent, de jolie jeune femme à bébé métis, et beaucoup de gentillesse envers leur compagne autochtone, parce que s’il y a une ville au monde où l’on ne tripote pas la prostituée ou simili en public, où on lui tire la chaise pour qu’elle s’assoie au restaurant, c’est bien Diego). Thoniers espagnols qui s’avitaillent et font le bonheur des laissées-pour-compte de Madagascar. Couple métropolitain venu avec tout son pécule pour créer au bord de l’eau un paradis de bout de monde faussement désoccidenté et vite rattrapé puis démantelé par la vénalité ambiante. Une université où la francophonie analyse Balzac, Ionesco, Kourouma au même titre que Jaomanoro sous des cascades intermittentes de pluie qui tombent sur des étudiants à travers les fuites des tôles. Des compatriotes qui vous expliquent avec respect l’interdit du caméléon. Un garçon de café merina (5) qui se plaint d’être traité en étranger par la population locale. Aucune doléance cependant à propos de l’avion d’Air Madagascar qui reste sur le tarmac pendant trois jours pour une panne technique. Une Alliance franco-malgache qui organise des quizes en français le jour de la Saint-Valentin comme à la télévision française. Bref une ville peu nette mais toute en nuances, voilà ce que j’ai noté.
Cependant, j’ai sans doute regardé par le mauvais bout de la lorgnette. Et en quoi tout cela pouvait-il intéresser là où se vendent les livres ? Chez Fargues, pas de portraits de ces Malgaches qui constituent la majorité. Reprochons-le lui. Mais il n’est ni Raymond Decary ni Georges Heurtebize : il n’a pas choisi l’ethnographie. En revanche, comme Ananda Devi, il pourra dire du plus lointain de son exil : « (…) Même [à Diego], je vis toujours dans la mémoire de [la France][…] La source de mon écriture demeurera probablement ce pays dans cette dimension onirique qui peut se contenter des liens les plus infimes. »

Car ce roman, Rade Terminus, a priori sociologique puisque la 4e de couverture désigne un lieu réel, sera nécessairement subjectif. Ce livre n’est certainement pas un documentaire : c’est une œuvre de fiction. L’essentiel est qu’il touche son public. C’est le propre du professionnalisme en écriture. Ceux qui voudront connaître Diego et les Malgaches prendront la peine de lire les guides et les études scientifiques. Il est simplement dommage que l’objet saisi par l’instantané se sente légitimement lésé par l’artiste (7).

Croyez bien qu’être un véritable écrivain n’est pas chose aisée. Non seulement tous les éditeurs ne sont pas des découvreurs : ils miseront toujours en priorité sur ceux qui ont déjà gagné. Ensuite, renseignements pris auprès des professionnels de l’édition, si une grande maison comme Gallimard n’édite qu’un livre sur 6000 tapuscrits d’inconnus qui arrivent chaque année, saluons Nicolas Fargues d’être le porte-fanion de la maison P.O.L. Sa « niche », il l’a bien méritée. Par le travail, par ce roman solidement construit jusqu’à la toute dernière page.

Être critique non plus n’est pas une sinécure. Il est clair que Destouches, auteur de la vieille remarque « La critique est aisée, et l’art est difficile », ne vivait pas sur une île où tous se seraient connus et/ou méconnus.

Je salue pour ma part au passage l’autre facette de Nicolas Fargues dont on ne parlera jamais assez : l’homme d’action. Sous sa conduite, l’Alliance franco-malgache de Diego a transformé l’environnement antsiranais en un paysage chargé d’émotion : l’Alliance est artistement fleurie, la bibliothèque se refait une jeunesse ; plusieurs murs publics sont décorés gai et de bon goût dans les artères de la « déglingue » ; les nourritures spirituelles, par émissions radiophoniques et animations culturelles interposées, reposent lourdement sur ses épaules.

Dans ce bilan provisoire, Diego aura profité au possible du passage de ce jeune Parisien voyageur-écrivain et pour autant grand travailleur au service du… public.

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Notes :
(1) A. S., « Irrésistible Alfie… », Paris Match, n° 2902, du 30 décembre 2004 au 5 janvier 2005, p.17] ? Dans cette approche sévère du show-biz, Alain Spira fustigeait Jude Law dont « Alfie […], œuvre cinéphallique, ne vaut que pour les yeux de jade de Jude ». (2) Cf. Aude Lancelin du Nouvel Observateur, Christine Rousseau du Monde des Livres, Brigit Bontour de Ecrits-vains, Christine Genin de Labyrinthe, Claire Fercak de Cancer en ligne, Laetitia Masson des Mots de Minuit, France 2″, Amélie Dussin de Arts-Livres, et al. ; en face d’Olivier Le Naire de L’Express, François Busnel de L’Express des livres, Christian Authier du Figaro Magazine, Didier Jouanneau de Le Point.fr, Philippe Lefait des Mots de Minuit. (3) La Gazette de la Grande Île, mardi 31 août 2004, p. 15. (4) Le boum des prix littéraires date du premier tiers du XXe siècle : Prix Goncourt en 1903, Prix Fémina en 1904, Prix Renaudot en 1926, Prix Interallié en 1930 (5) habitant des Hautes Terres centrales de Madagascar. (6) A. Devi, « L’île Maurice, source inépuisable d’inspiration. Entretiens avec Ananda Devi, propos recueillis par Marie Abraham », in La Route des Indes. Journal du Salon du Livre, n° 2, 16-17 octobre 1999, p. 10-11. Citation originale : « Même en France, je vis toujours dans la mémoire de Maurice […] ». (7) La représentation de Diego-Suarez (Antsiranana, Madagascar) est reprise avec plus de distanciation, sous le nom de « Tanambo », dans le roman suivant de Nicolas Fargues, J’étais derrière toi (P.O.L., 2006). Le romancier semble sorti du cycle malgache exotique à partir de « Beau rôle » (ibid., 2008) et de Le Roman de l’été (ibid, 2009) où il retrouve son champ de prédilection : le monde du show-biz du Nord opulent.



Haïku, aiko, l’art de la rupture

Par Nivoelisoa Galibert

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© N.G. 2006

Extrait de Des mots pour langes

[...]

Dans l’appartement comme vide, une alliance posée sur la table à manger et ces quelques mots non datés : Toutes ces absences, ces voyages dont je ne fais pas partie, ton esprit dans l’au-delà fixant un point que je ne peux voir… Je préfère m’en aller en quête d’herbe verte. Notre petit est grand (l’oxymore n’est pourtant pas ton fort, Aiko Ma-Vie).

Lisa ne pleure pas. Elle balaie devant sa porte. Faire des aéroports autant de résidences secondaires. Et en voyage, se contenter d’émettre des messages à multiples coquilles glanées sur un clavier, formules figées Bâ betsaka mille-bisous à peine lisibles tant les doigts sont gourds du pianotage au quotidien… Et l’esprit de renouvellement ? Jamais plus Lisa n’avait essayé de le surprendre. L’ennui est le pire ennemi du mariage, avait pourtant averti Mam’. Et lui s’en est allé, désabusé, en quête de nouveaux rivages.

Lisa ne pleure pas. Lisa sait très bien que l’herbe verte a été broutée depuis longtemps… Pas si loin d’elle, allant vers le nord, un couple de cailles fortunées.
Elles lui donnent des regrets d’amour.



Vazaha very : Le « décivilisé » de Charles Renel (1923) à Robert Mallet (1964)

La fausse énigme du Vazaha very
Le « décivilisé » de C. Renel à R. Mallet

DÉCIVILISÉS
© N.G. 2006

RÉSUMÉ

Avertissement : est « décivilisé » le personnage romanesque qui renonce à sa culture occidentale d’origine pour épouser les us et coutumes de Madagascar, ici terre d’accueil. Le néologisme de « décivilisation » est ainsi à manier avec précaution : elle supposerait qu’il n’est de civilisation qu’occidentale. La réflexion sur ce sujet peut aussi être enclenchée à partir du roman Les Civilisés de Claude Farrère (1905) portant sur l’Indochine.

Le cycle de la décivilisation présente une particularité parmi les littératures francophones de l’océan Indien : il s’agit de littérature française, écrite en français par des Français qui ont porté un regard scrutateur sur l’autre. Or, bien que l’entreprise de la « décivilisation » vise la fusion avec l’autre, le rapport avec l’environnement réel de ce dernier est le plus souvent stéréotypé, quand il n’est pas simplement occulté par le même qui surgit toujours comme valeur en dernier ressort.
De ce fait, ici, l’interculturalité se joue entre deux seuls éléments : d’une part, la culture de l’auteur/observateur et d’autre part, celle du lecteur/objet observé, en l’occurrence aujourd’hui l’enseignant originaire de l’océan Indien. On est alors en devoir de s’interroger sur les effets de sens de cette littérature de la décivilisation. Mais avec le recul du critique confronté à un objet historiquement daté.
C’est pourquoi, une fois étudiée la place/absence de l’autre dans le roman de la décivilisation, le recours à l’histoire littéraire et à ses techniques d’investigation permettra de poser les jalons de quelques axes de réflexion qui aideront le lecteur à replacer ce type de roman dans le cadre qui doit lui être dévolu :
- une réflexion sur les conditions d’émergence d’un mythe, notamment dans le cadre très vaste et protéiforme de l’exotisme (cf. les motifs, dont l’appropriation de l’espace et la renonciation comme dénouement)
- une réflexion sur le flou des frontières entre les sous-genres narratifs dans cette littérature : roman exotique, roman colonial, récit de voyage, récit utopique ou roman de la décivilisation ?
- une réflexion générale sur la liminarité selon V. Turner (1969 ;1990), passant par le thème de la décivilisation : déplacement du roman colonial au roman de l’errance et de l’inadaptation au monde (l’expression malgache Vazaha very signifie « le Blanc égaré »). Errance et inadaptation caractéristiques, semble-t-il, du roman moderne dans l’océan Indien.

Corpus :
- RENEL, Charles, Le Décivilisé, Paris, Flammarion, La Première Oeuvre, 1923, 249 p [2e éd. : Éd. Grand Océan, coll. "Le Roman colonial", 1999]
- POIRIER, Louis, Caïn. Aventures des mers exotiques, Paris, Rieder, 1930, 243 p.
- D’ESME, Jean, Epaves australes , Paris, Edition de la Nouvelle Critique, 1932, 246 p.
- MALLET, Robert, Région inhabitée, Paris, Gallimard, NRF, 1964, 190 p. [2e éd. : Gallimard, 1991]

[Lire le développement in Nivoelisoa Galibert : Préface du roman Le Décivilisé de Charles Renel, La Réunion, Éditions Grand Océan, coll. Le Roman colonial, 1999, p. 7-16.]



Le silence malgache (extraits)

Par Nivoelisoa GALIBERT

Tombe anonyme
© NG 2001

Extraits de « Le silence malgache », in Jean-Luc Raharimanana, éd., La Littérature malgache, Interculturel Francophonies 1, Lecce, Argo, juin-juillet 2001, p. 87-103

HISTOIRE LITTÉRATURE ET SOCIÉTÉ
LE SILENCE MALGACHE

[À la mémoire des Mahery fo (héros) de 1947]

Comment expliquer le silence des écrivains malgaches face à Psychologie de la colonisation d’Octave Mannoni, quand le discours des intellectuels dans les années 1950 se prêtait aux réactions d’un Frantz Fanon ou d’un Aimé Césaire ? Le silence malgache nous intrigue d’autant plus que la littérature de Madagascar aujourd’hui encore semble se taire au regard des autres. D’une part, l’indigence du champ littéraire national autorise de plus en plus de place à une doxa, celle de la bourgeoisie tananarivienne. D’autre part, l’on voit se déplacer hors des frontières malgaches l’avant-garde littéraire.

Le danger d’un tel choix du « silence » est la mort lente de cette littérature nationale, faute d’interroger régulièrement de nouvelles écritures. Mort lente aussi, parce qu’elle favorise de plus en plus le retour à la dépendance vis-à-vis d’institutions littéraires étrangères. Et pendant ce temps, parce que la place semble à prendre, la vieille littérature coloniale française ressuscite, menaçant de plus en plus de dominer le champ littéraire malgache…

LES INTELLECTUELS EN 1950
OU LE SILENCE INEXPLIQUÉ

[...]

LA PAROLE AUX MALGACHES :
LE CHOIX DU SILENCE ?

[...]

LE SILENCE DE LA DÉPENDANCE.
ESSAI D’EXPLICATION

[...]

Ceci dit, on pourrait établir un parallèle entre ce discours littéraire et le discours social contemporain. Tous les fantasmes archaïques, toutes les constructions imaginables sur une base binaire (« eux/nous » gommant le concept de l’ »entre ») reviennent avec force dans les relations du centre et de la périphérie : le multiculturalisme est systématiquement opposé au modèle laïc et républicain. Et l’on observe alors ce que les sociologues de l’ethnicité appellent la « logique de la substantialisation » : ce ne sont pas les traits qui constituent l’identité, disent-ils, mais bien le contraire.

CONCLUSION

Tout cela mis en perspective montre que nous nous situons à un moment capital de l’histoire littéraire malgache où la vocation du silence peut piéger la littérature. Nous avons raté un tournant et perdu une occasion de prendre la parole en 1950 dans le concert des intellectuels modernes, lorsque paraissait Psychologie de la colonisation… Aujourd’hui, le danger semble plus grave : faute de proposer aux écrivains de vrais possibles, qui ne soient pas une menace pour l’autonomie de la création, le champ du pouvoir national pour l’instant non seulement étouffe l’écho sonore qui garantit la vie de toute nation, mais aussi favorise la rareté du plaisir esthétique, et peut-être la mort de l’œuvre d’art…

["Tous les sujets deviennent bons par le mérite de l'auteur", (E. Delacroix)]


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