« Je suis mille possibles en moi » (A. Gide)

Libertalia : un mythe « malgache »

Navire
© N.G. 2008

LA FIN DU MYTHE DE LIBERTALIA
par Nivoelisoa Galibert

Coïncidences ou effets de positions et de ressources, la critique universitaire française, toujours comptable lucide de sa production, s’est donné avec la crise de 2002 l’opportunité d’approfondir sa réflexion sur le processus malgache. Travaux et documents, revue de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université de la Réunion, a publié en avril 2002 son n° 16 intitulé « Révoltes et indépendances. Madagascar : les ambiguïtés de l’Histoire… et de l’Historiographie ». De son côté, Politique africaine a choisi comme titre phare « Madagascar, les urnes et la rue » en couverture de son n° 86, paru en juin 2002. Françoise Raison-Jourde, avec Solofo Randrianja, éditait la même année chez Karthala le collectif « La Nation malgache au défi de l’ethnicité ». Ouvrage suivi dans un autre registre par « Vivre à Tananarive. Géographie du changement dans la capitale malgache » de Catherine Fournet-Guérin (Karthala, 2007). Pour ne citer que ces titres. Tout bien vu, la crise de 2002 mise à plat par les chercheurs reste fondamentalement un espace de différences.

Mais voici qui constitue une première dans le domaine des lettres et des sciences humaines. La littérature signe l’acte de décès de l’esprit d’archipel en comblant une béance. Madagascar est désenclavé. L’île-continent est intégrée dans un champ thématique à dimension mondiale. Sans que la démarche ait à voir avec la crise malgache, puisqu’il s’agit là des actes d’un colloque qui s’est tenu en mai 2000 à Mandelieu-La Napoule, le collectif qui est paru en 2002 à Paris, Les Tyrans de la mer : pirates, corsaires et flibustiers (1), consacre une cinquantaine de pages à l’étude de l’utopie « malgache » de Libertalia. L’index des lieux cités y fait abondamment figurer Diego-Suarez, déclinée au même titre que Malte ou Terre-Neuve, à la faveur d’abordages dans la course écumant les mers du Moyen Âge au XIXe siècle.
Grâce à ce livre, nous apprenons que « corsaire » désigne « l’écumeur de mer qui va en course avec commission d’un État ou d’un prince souverain » (Furetière) et « flibustier », attesté seulement au XVIIIe siècle, renvoie précisément « aux corsaires et aventuriers des îles de l’Amérique qui s’associèrent pour courir les côtes de l’Amérique et faire la guerre aux Espagnols » (Encyclopédie de Diderot et D’Alembert). Ni « corsaire » ni « flibustier » ne sont donc à confondre avec « pirate », nom qui passe pour générique et synonyme global de « pilleur » ou  » forban écumeur des mers » : le pirate court les mers sans commission d’aucun prince.
Quoi qu’il en soit, l’imaginaire collectif – surtout celui des enfants de la société industrielle en marche – présente le monde de la flibuste comme « la transposition, en plein soleil et sans les oripeaux de la bienséance bourgeoise, d’un univers où tout était possible par la seule volonté et le courage (…). La science historique est destinée – malheureusement ?, s’interroge François Moureau – à expliquer et à détruire nos illusions sur le passé ».
C’est ainsi que l’ouvrage en vient à nous démontrer méthodiquement sous la plume de Jean-Michel Racault puis de celle de Nivoelisoa Galibert que Libertalia désigne une cité égalitaire, en définitive totalement utopique, fondée par Misson, un gentilhomme français d’origine huguenote, de tempérament exceptionnellement rebelle, échauffé par le dominicain italien défroqué Caraccioli. Misson et Caraccioli seraient arrivés à convaincre les hommes de la Victoire, corsaires du roi de France, de se faire pirates, puis de fonder en 1709 une cité idéale dans la baie de Diego-Suarez. Cette cité aurait duré une année, avant d’être détruite dans une attaque surprise par l’habitant malgache. L’aventure, créée de toutes pièces en 1728 par Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoe, sous le pseudonyme de « Captain Johnson » (2) , est rapportée comme véridique dans un roman contemporain à fort tirage, Les Mutins de la Liberté de D. Vaxelaire .
Au bilan, les études anglo-saxonnes (Maximilian E. Novak, Manuel Schonhorn, James-Trenchard Hardyman, Mervyn Brown…) désignaient depuis les années 1920 le leurre de cette “cité idéale”, quand les représentations françaises insistaient sur l’authenticité de la cité de Defoe. Il aura fallu attendre les années 1980-1990 pour que les jeux du mensonge soient définitivement mis au jour par la critique française, principalement sous la plume des universitaires littéraires, Anne Molet-Sauvaget et Jean-Michel Racault, et du journaliste Michel-Christian Camus. Curieusement, le publiciste Daniel Vaxelaire, les historiens Hubert Deschamps et Auguste Toussaint, familiers de l’océan Indien, avaient manifesté une répugnance certaine à brûler les idoles de Libertalia… Avec le projet du protestant Leguat en 1708 à la Réunion, les îles de l’océan Indien ont été ainsi supposées longtemps jouer le rôle de laboratoires d’analyse des rouages de la cité idéale.
Une conclusion intéressante à l’issue de cette immersion parmi corsaires, pirates et flibustiers est que le voyage, itinéraire géographique devenu itinéraire intellectuel organisé par l’écriture, se propose en définitive de regarder l’espace et le temps d’autres hommes pour saisir l’unité de l’esprit humain mais aussi la diversité des sociétés et des solutions de vie collective. Madagascar sous le regard de l’Angleterre du XVIIIe siècle… Madagascar sous le regard de la France et du monde universitaire anglo-saxon au XXe siècle… C’est peut-être ainsi, en examinant au plus près comment s’effectue la traversée des espaces étrangers, que l’on met à jour, dans le meilleur des cas, un système culturel de valeurs qui a pour nom « humanisme ». C’est en tout cas le but que s’assigne le comparatisme qu’adoptent dans leur vision panoptique – posture de voyeurs, dit-on -, suivie d’une descente au ras des réalités, les chercheurs en lettres et en sciences humaines.

________________________________________

Notes :
1) Sophie Linon-Chipon et Sylvie Requemora, éds., Les Tyrans de la mer. Pirates, corsaires et flibustiers, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. Imago Mundi 4, 2002, 463 p.
2) Captain Charles Johnson [Daniel Defoe], A General History of the Robberies and Murders of the most Notorious Pyrates, London, t. 1 : 1724 et t. 2 : 1728 [traduction française par Henri Thiès et Guillaume Villeneuve, Histoire générale des plus fameux pirates, t. 2., Le grand Rêve flibustier, Paris, Phébus, 1992, 326 p.]



Histoire et Imagologie : Les représentations littéraires de l’océan Indien occidental (XVIIe-XXIe siècles)

Histoire/société conférence 15/01/2007 > 24/01/2007
Paris France
EHESS
96 et 105, Bd Raspail, 75006 Paris, France

http://www.buridan.fr

Histoire et Imagologie : Les représentations littéraires de l’océan Indien occidental (XVIIe-XXIe siècles)
Par Nivoelisoa GALIBERT RATSIORIMIHAMINA, Directrice d’Etudes invitée à l’EHESS, Professeure à l’Université d’Antsiranana (Madagascar)

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© N.G. 2006

1) « Le mythe de ‘Libertalia’, Madagascar : 1728-2003″
dans le séminaire d’Elikia M’BOKOLO
lundi 15 janvier 2007, 15h à 17h, salle 5, 105 Bd. Raspail, 75006 Paris.

2) « La pierre vierge de tout ciseau : Nicolas Mayeur (1747-1813), voyageur interprète et les pratiques dévotionnelles malgaches »
dans le séminaire de Jean-Claude PENRAD
lundi 22 janvier 2007, 17h à 19h, salle 8, 105 Bd. Raspail, 75006 Paris.

3) « Ecrivains en diaspora : littératures nomades de l’océan Indien occidental »
discutante : Brigitte RASALONIAINA, maître de conférences à l’INALCO
dans le séminaire du Centre d’Etudes Africaines
mercredi 24 janvier 2007, 17h à 19h, salle Maurice et Denys Lombard, 96 Bd. Raspail, 75006 Paris.



SÉMÉIOLOGIE DES MALADIES TROPICALES AU XVIIIE SIÈCLE
29 novembre, 2007, 19:59
Classé dans : etude,Nivoelisoa Galibert,ocean Indien,voyage

SCIENCES, TECHNIQUES ET TECHNOLOGIES
DANS L’OCÉAN INDIEN
DU XVIIE AU XXIE SIÈCLES

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© N.G. 2008

SÉMÉIOLOGIE DES MALADIES TROPICALES AU XVIIIE SIÈCLE :
DU NOUVEAU VOYAGE AUX GRANDES INDES […] DE LUILLIER (1726)
AUX ÉTUDES DE LA NATURE DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (1784)

N.B. Communication orale auprès de l’Association historique internationale de l’océan Indien
(AHIOI), Université de La Réunion, 12-13 octobre 2005
La version écrite est publiée dans Sciences techniques et technologies dans l’océan Indien (XVIIe-XVIe siècles). Revue Historique de l’océan Indien, n° 2, AHIOI, Saint-Denis de La Réunion, 2006, p. 7-18)

La problématique de l’acclimatation des Européens à l’espace tropical constitue un topos de la géopoétique relative à la Route des Indes. « Lesté d’un bord par un Traité de calcul intégral et différentiel, de l’autre par un Voyage autour du monde », ainsi que Diderot le dit de Bougainville, ingénieur comme Bernardin de Saint-Pierre ou officier explorateur comme Kerguelen, le voyageur initié s’appuie sur une expérience directe des tropiques pour une étude précise des symptômes des maladies. Ce qui rassemble ces navigateurs est la fidélité à l’esprit du XVIIIe siècle, nourri d’une culture encyclopédique. Dès lors, leur expérience se déleste des a priori propres aux époques antérieures – ainsi les considérations éthiques inférées par les pertes humaines dans la préparation de la colonisation ou la cruauté accompagnant la christianisation -. Du scorbut à la simple dépression nommée en médecine « mélancolie » (mélancolie délirante, mélancolie avec stupeur, mélancolie anxieuse, mélancolie mixte…), le choix pragmatiquement scientifique fait l’objet de traités de médecine en appendice chez Luillier ou en filigrane des récits chez Bougainville, Bernardin et Kerguelen.
Sous l’éclairage des outils contemporains, l’on se posera la question de savoir dans quelle mesure l’itération des observations dans ces relations – itération qui suppose altération – peut rompre avec le contexte du XVIIIe siècle pour engendrer une sémiologie anticipatrice de la médecine tropicale du temps présent ou, au contraire, contribuer à la fabrique éditoriale d’un imaginaire médical dit « tropical ». Car il s’agit bien de saisir les deux faces d’un même geste – mise à l’ombre / mise en lumière – qui devient à terme la construction historique d’un imaginaire collectif.
N.B. En liminaire de cette imagologie annoncée, j’ose rappeler que par l’Ailleurs et l’Autre, j’entendrai les tropiques et leur habitant, celui que le voyageur croise au détour du cap de Bonne Espérance. Qu’il se dirige vers les Indes ou vers l’Extrême-Orient, le vaisseau est alors un espace déambulant, appréhendé comme élément d’un déplacement à la fois physique, social et temporel – une manière d’« hétérotopie » pour suivre Foucault.
Ce carnet de voyage s’articulera autour de deux axes : d’une part, la mutation de l’accès itératif / en accent sur les maladies tropicales ; d’autre part, dans la séméiologie d’hier à aujourd’hui, la focalisation qui se constitue en pendant de l’effacement.

I. LES MALADIES « ORIENTALES » : DE L’ACCÈS À L’ACCENT Les maladies « tropicales » peuvent se contracter dès les ports de départ vers l’Orient. L’histoire médicale de la fin du XVIIe siècle établit que l’attente au port s’accompagne d’un grand nombre de morts du paludisme. Puis, pendant la traversée, les maladies contractées dans les mauvaises rencontres, déterminent une autre diminution du nombre de marins – les longs voyages de l’océan Indien étant les plus mortels. L’escale est un autre point de rencontre avec l’Autre. L’Autre, défini par la distance psychologique, mais aussi par une hexis différente, qui l’enferme dans une formule le rapportant à des maladies spécifiques sous le regard de chaque navigateur. Dans ces comportements idiosyncrasiques, Madagascar est « l’île des coliques et des maladies vénériennes », selon Luillier. Mais selon Kerguelen, c’est le pays « du riz, des citrons, des fruits et des bœufs, en un mot, de tout ce qui est nécessaire pour rétablir un équipage scorbutique ».

• le scorbut Des maladies de marins, c’est encore la plus redoutée au XVIIIe siècle. Luillier donne les descriptions les plus précises de ses symptômes, à la suite du dr Dellon, dont il reprend le Traité de 1685 : « Le scorbut commence à paraître aux gencives, qui deviennent enflées, noires et puantes, en sorte qu’il faut en ôter souvent une quantité considérable de chair baveuse et corrompue ; & déchausser si fort les dents, que l’on les voit toutes trembler et quelquefois tomber. Ce mal se fait encore voir par tout le corps. Cette corruption est accompagnée de dégoûts, lassitudes, syncopes, douleurs de tête, flux de ventre qui sont les présages assurés d’une mort prochaine ». Ces constats cliniques constitueront autant de leitmotive des navigateurs, ainsi chez Bougainville qui rappelle « les gencives atteintes et la bouche échauffée » /. En effet, en prescrivant « provision de jus de citron […] », Luillier contribue à stabiliser l’idée de la carence de vitamine C comme cause du scorbut. Mais ce n’est qu’en 1753, avec les travaux de James Lind, que l’idée sera entérinée par la communauté médicale. L’année 1789 est d’ailleurs importante pour les épidémiologistes : elle rend l’usage du citron obligatoire dans la marine anglaise. La longue histoire du scorbut est compliquée par une méprise épistémologique. Ce sont en fait les premiers longs cours qui l’ont vu surgir : les points éloignés du Centre / où il se déclare /expliquent alors que ce mal ait été d’emblée répertorié parmi les maladies dites « tropicales ». D’ailleurs, dans ce registre, Luillier ne désolidarise pas la nécessité d’une nutrition saine de celle de la netteté sur soi : « Les officiers sont moins sujets à ce mal, écrit-il, parce qu’ils se nourrissent de meilleures viandes, & ont plus de moyen de changer souvent de linge ». Certes, les biscuits de mer, légumes secs, viande salée, fromage et eau douce ou même bière qu’on embarquait au départ devaient suffire aux besoins énergétiques des hommes. Les problèmes venaient donc de la qualité de sa conservation. Celle-ci se faisait dans des conditions rédhibitoires : vermine de la viande en putréfaction et charançons des biscuits, algues malodorantes de l’eau douce, de sorte que le scorbut était souvent accompagné de la « caquesangue » (dysenterie), Il était aussi assorti de la fièvre typhoïde comme en témoigne Kerguelen en 1773 : « Au Cap de Bonne Espérance, presque tout l’équipage a été attaqué par la fièvre. Cette maladie endémique laissait des suites affreuses. On ne peut en imputer la cause qu’à l’humidité du vaisseau : les légumes formaient dans la soute un fumier qui infectait. »

Il n’y avait jamais de diagnostic net, puisque personne à bord ne connaissait encore le processus bactérien des fièvres ni celui des carences. Le plus souvent, ceux qu’on appelait des « chirurgiens », malgré la Grande Ordonnance de la Marine de 1681, étaient des « barbiers chirurgiens » : « en plus de leur fonction principale qui était de raser et de tondre les tignasses, ils étaient souvent appelés à rafistoler un matelot tombé des vergues ou à ouvrir un abcès avec la même lancette dont ils usaient pour les saignées. Très vite, ces ouvriers montrèrent une surprenante aptitude à observer les moeurs des peuples et à recueillir d’utiles informations. Par exemple, l’usage du quinquina pour apaiser les fièvres, du riçin ou du coton pour libérer le ventre, des graines de courge pour débarrasser le porteur d’un fâcheux ver solitaire. » [Lapeyssonie] Le temps long du chercheur convoque ici une manière de monde inversé : à l’âge classique, les tropiques dites « Orient » inspirent la science occidentale, tandis que le temps présent observe une assimilation des techniques dans un axe nord-sud.

• la mélancolie À terre, l’accent est surtout porté sur la dépression qui frappe l’Européen déplacé sous les tropiques. Tout comme le scorbut, dont le nom vient du néerlandais scuerbuyck (1577), la mélancolie est déjà lexématisée aux siècles précédents). En ce qui concerne l’histoire des Mascareignes, Poivre en décrit les symptômes, regrettant que son adjoint Gonet « se trouvât dans une situation de santé affligeante, avec des idées ‘noires et tristes’ qui lui interdirent toute espèce d’application […] Il insiste sur ‘son âme fatiguée’, sa ‘situation incurable’, la ‘douleur interne’ qui le dévore, et déclara vouloir retourner en Europe ».

De même, dans son roman Paul et Virginie, construit dans l’esprit du Voyage à l’Ile de France, Bernardin insistera sur la mélancolie propre à l’héroïne préromantique : avec « l’obliquité naturelle » […] de ses yeux qui louchent « vers le ciel », leur donnant une expression « d’une sensibilité extrême, et même celle d’une légère mélancolie », Virginie était « agitée d’un mal inconnu […]. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir ; son teint jaunissait ; une langueur universelle abattait son corps. » En effet, de tous les types de mélancolie annoncés, due au « déclimatement », la mélancolie stuporeuse est la plus prégnante. Le dr Masselon en précisera les symptômes. D’abord psychologiques : « La stupeur est caractérisée par l’arrêt intellectuel et moteur. Le malade ne fait de mouvements que si on l’y contraint. Toute l’attitude exprime la prostration. Parfois néanmoins, le visage se contracte, et l’habitus reflète un état d’anxiété intérieure intense. » Quant aux symptômes physiologiques : « Les glandes sudoripares et sébacées ne fonctionnent plus, d’où la sècheresse de la peau et des cheveux. D’une façon générale, les mélancoliques pleurent assez peu, la sécrétion des larmes n’est nullement en rapport avec l’intensité de la douleur morale. La langue est sale, recouverte d’un enduit saburral, l’haleine est fétide. La constipation est la règle ».

Cette séméiologie de la mélancolie devient intéressante lorsqu’elle atteint un groupe. La melancholia universalis est considérée comme inséparable de l’épilepsie. En effet, Hippocrate lui-même avait décrété que « les mélancoliques deviennent d’ordinaire épileptiques, et les épileptiques mélancoliques ; de ces deux états, ce qui détermine l’une de préférence, c’est la direction que prend la bile noire : si elle porte sur le corps, c’est l’épilepsie qui survient ; si elle atteint l’intelligence, c’est la mélancolie ».

L’absence délibérée de détails sur la lèpre pointe l’hétéropie inférée par ces espaces que l’on transporte dans nos voyages. Sur la route de Tahiti, Bougainville évite soigneusement une île qu’il baptise “île des Lépreux”. Car sur le continent, point immuable pour chacun de ces voyageurs, la disparition de la lèpre est liée à la fin des Croisades, autrement dit à la rupture avec les foyers « orientaux » d’infection : « Ce qui va rester sans doute plus longtemps que la lèpre, précise alors Foucault, ce sont les valeurs et les images qui s’étaient attachées au personnage du lépreux, c’est le sens de cette exclusion, l’importance dans le groupe social de cette figure insistante et redoutable qu’on n’écarte pas sans avoir tracé autour d’elle un cercle sacré ».

Dans ce registre de l’effacement, la considération de la dysenterie comme exclusivement « orientale » est réfutée par Vivez, chirurgien accompagnateur de Bougainville. François Vivez met en cause le manque d’hygiène comme seule raison de cette maladie : « L’activité du port et la circulation dans les rues [de Batavia] sont pour lui un sujet d’étonnement. Vivez ne pouvait manquer de remarquer l’insalubrité de la ville qu’il attribue aux eaux croupissantes et à la falsification des boissons qui occasionne des dysenteries conduisant le buveur au tombeau ».

II. LES MALADIES DE L’AUTRE : DE L’EFFACEMENT À LA FOCALISATION

Si Luillier a définitivement orienté la recherche sur le scorbut dans le sens contemporain, Bougainville pour sa part n’a pas beaucoup apporté aux découvertes du siècle. C’est plutôt à ce chirurgien Vivez que l’on attribue le regard le plus averti sur les maladies dites « tropicales ». Par exemple, parlant de la syphilis, ce dernier notait que « dans tous les pays chauds, pour peu qu’il y ait de libertinage, cette maladie s’engendre par la fermentation, le trop grand frottement, etc. ». En cela, Vivez était représentatif des voyageurs des Lumières scientifiquement soucieux d’objectivité. Car ce descriptif sommaire de l’épidémiologie de Luillier à Bernardin érige la caractérisation psychologique des diverses nations, jusque-là anecdotique et superficielle, comme un système soigneusement élaboré. L’on y assiste à une évolution historique et sémantique des maladies, comportant la théorie des climats, qui est développée entre autres anthropologues par Leerssen. De fait, les différentes maladies tropicales recensées aujourd’hui par la presse et les guides de voyages reprennent de fait la symptomatologie déjà observée au XVIIIe siècle. Il s’agit essentiellement des encéphalites, de la fièvre jaune, de la typhoïde, des hépatites A et B, du paludisme et des coliques. Exception faite du scorbut, le trait commun de ces maladies est la contagion. Si le scorbut est désormais éradiqué chez le Même, par un effet de contrepoids, cet effacement infère quelques focalisations : la fièvre palustre en fait l’objet au même titre que l’amibiase que nous prenons comme exemple, l’exhaustivité restant un idéal.

• L’amibiase. Ce qui s’observait sous le terme de « dysenterie » pouvait être une première étape de l’amibiase – vulgarisée aujourd’hui sous l’appellation globale de « turista » qui désigne toute forme de colique de voyageur. Tout comme on peut lire très simplement : « L’hépatite se transmet par l’eau et les aliments contaminés, faites attention à ce que vous buvez et ce que vous mangez […] », ce public est le plus souvent averti de façon scientifique : « L’amibiase est une infection due à des parasites, les amibes, qui s’installent dans les intestins. Ces parasites se transmettent par contact direct (on l’appelle alors la maladie des mains sales), ou indirect, en ingérant de l’eau contaminée ou des aliments souillés. » Ainsi, le voyageur sait actuellement que l’amibiase peut évoluer jusqu’à l’abcès du foie avec apparition de fièvre, et peut être mortelle, ce qui était le cas pour beaucoup de marins dans l’impossibilité d’accéder à une bonne hygiène. En effet, les recommandations de base des médecins d’aujourd’hui conseillent au voyageur des Tropiques de – boire de l’eau minérale, sinon filtrer l’eau, la désinfecter ou la faire bouillir au moins 5 mn
- au minimum, laver les légumes et les fruits avec de l’eau traitée ; mieux , éviter de consommer des aliments crus.
Dès lors, on comprend mieux que Vivez se soit extasié à Tahiti devant la qualité de l’eau, « la meilleure que nous ayons bue du voyage et qui se soit le mieux conservée », rapporte-t-il. L’alimentation insulaire d’ailleurs ne pouvait que susciter l’envie de navigateurs voués depuis des mois aux salaisons de qualité plus que médiocre. Entre « bananes, arbres à pain, volailles, poissons, végétaux …» qu’évoque le chirurgien, l’imaginaire de Kerguelen lui autorise une manière d’uchronie appliquée à Madagascar, une uchronie faite de « légumes frais comme choux, oseille, chicorée, cresson, etc., qu’on ne pouvait pas leur donner, parce qu’il n’y avait pas encore de jardins dans cette colonie naissante [Madagascar] ». Tout compte fait, au XVIIIe siècle, le voyageur trouve le Sud-Ouest de l’océan Indien relativement hospitalier : « Cela fait environ trente-cinq hommes que j’ai eu le malheur de perdre depuis que j’avais abandonné les terres australes, remarque toujours Kerguelen ; mais j’aurais perdu cent hommes de plus si j’étais encore resté huit jours dans les mers froides de l’Australie, car j’avais véritablement cent cinquante malades en arrivant à la baie d’Antongil. »

• [Autre objet de focalisation] Les fièvres palustres Dans ses Etudes de la nature, Bernardin élude de façon attendue la symptomatologie du futur paludisme, en effleurant à peine les « fièvres pestilentielles » de Madagascar : « L’air de l’île de Madagascar, écrit-il, est corrompu par les marais et y sera toujours un obstacle aux établissements des Européens ». Le paludisme est par conséquent devenu une obsession, cela sous l’influence d’un tel désordre de signes que les médecins occidentaux aujourd’hui encore ne le diagnostiquent pas de façon systématique. Je cite les drs. Gachot et Hernandez en 2004 : « Fièvre brutale, frissons, fatigue, courbatures, maux de tête, troubles digestifs, douleurs abdominales […]. Il n’est pas possible de faire le diagnostic de paludisme sur ces éléments cliniques, que l’on retrouve dans beaucoup de maladies infectieuses, notamment virales ».

Conclusion

Pour deux raisons au moins, la sémiologie du voyage au XVIIIe siècle anticipe la médecine de masse du temps présent. Tout d’abord, elle aura contribué à l’établissement d’une définition avant la lettre de l’épidémiologie / comme une science qui sous-tend l’activité du médecin de santé publique. Pour adopter la formule d’Evans : «L’épidémiologie est l’analyse quantitative des circonstances d’apparition des maladies et des traumatismes dans les groupes de population [en l’occurrence les marins et les habitants des tropiques], analyse quantitative des facteurs qui affectent leur incidence, leur distribution et la réaction des patients, ainsi que l’usage de ce savoir dans la prévention et dans la lutte ».
Ensuite, cette sémiologie aura annoncé l’anthropologie de la maladie. En effet, dans la croissance de la documentation sur les symptômes et les précautions, on peut lire aujourd’hui la superposition de deux champs médicaux : le champ tropical, strictement géographique, et le champ du sous-développement. En 2004, en effet, la présentation du paludisme commence par les observations suivantes:
« Cette maladie sévit dans les régions tropicales et subtropicales. C’est une affection qui atteint souvent des populations pauvres des pays en développement. […] La France est la nation européenne la plus touchée par le paludisme d’importation, avec plus de 7000 cas estimés en 2001. »
Quant à la fièvre typhoïde, je cite le Centre National de Référence de l’Epidémiologie du Paludisme Importé et Autochtone :
« On la rencontre de manière ponctuelle dans les pays industrialisés : la plupart du temps, les cas observés sont des cas importés, touchant des sujets jeunes, au retour des vacances […]. La fièvre typhoïde est endémique dans les régions tropicales où l’état sanitaire est insuffisant. »
Ainsi, si nous ne nous référions qu’aux travaux d’Augé et avant lui de Rivers et d’Evans-Pritchard, la demande de plus en plus forte aujourd’hui de sens anthropologique de la maladie concerne les tropiques aussi. Pour Raison-Jourde, l’appropriation par l’autochtone de la maladie, le plus souvent épidémiologique, se fait dans le registre cultuel : « Le mal-être, la souffrance, la maladie, écrit-elle, sont en fait souvent interprétés comme élection, demande de reconnaissance par l’esprit ancestral ». Analysant le prophétisme et la guérison comme armes des mouvements du Réveil à Madagascar, l’historienne du temps présent parle même de « propagation par contact émotionnel ».
Le plus instructif est que cette posture était déjà ébauchée par Bernardin dès 1784 dans un paragraphe d’Etudes de la Nature qu’il intitulait « De l’utilité des maux » :
« La douleur du corps et les chagrins de l’âme, écrivait-il, sont des barrières que la Nature a posées / pour nous empêcher de nous écarter de ses lois ; sans la douleur, les corps se briseraient au moindre choc ; sans les chagrins, si souvent compagnons de nos jouissances, les âmes se dépraveraient au moindre désir. »
Nous réalisons alors une disjonction épistémologique : nous constatons d’une part le crédit accordé aux voyageurs des Lumières, dont les observations sont justifiées par l’histoire contemporaine, de l’autre le statut des chercheurs du temps présent, paradoxalement desservis par la médiatisation dévoreuse de la découverte scientifique. Ces derniers [les chercheurs] sont actuellement souvent pris pour de doux rêveurs, ou de froids experts.
L’interrogation reste de fait ouverte sur les continuités et les discontinuités entre les modèles de comportements hérités de l’histoire – que ces modèles relèvent des cultures traditionnelles ou des sociétés démocratiques avancées -.


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